Pour une adaptation des lois à la spécificité des territoires, entretien avec Claude Grivel | L’économie autrement


Claude Grivel est président de l’Union nationale des acteurs du développement local (Unadel), réseau national qui réunit, depuis 1992, des élus, des militants associatifs et des professionnels de l’ingénierie territoriale autour d’un projet commun : la promotion et la reconnaissance des territoires de projets comme creuset du développement local.

Lors de la 7e édition des Journées de l’économie autrement, les 25 et 26 novembre 2022, il a répondu aux questions de trois étudiants du Master 2 Action publique, institutions, économie sociale et solidaire (APIESS) de l’Université de Lille.

Quel est votre rôle quotidien en tant que président de l’Unadel ?

Être président de l’Unadel, c’est relier les adhérents, les administrateurs, les salariés et les territoires, porter la dynamique, l’accompagner. Ainsi, nous allons organiser un séminaire de deux jours cette semaine à Paris pour essayer de repositionner notre projet associatif pour les années à venir.

La fonction de président de l’Unadel, c’est aussi maintenir des liens avec les administrations publiques, les cabinets ministériels et créer des alliances avec d’autres réseaux pour peser davantage. En même temps, garder un pied dans le territoire local, essayer de provoquer de l’organisation et de la structuration de réseaux au niveau régional.

Comme président du conseil d’administration (CA), je suis aussi employeur des salariés : c’est pour moi le plus complexe avec la fonction de recruter des collaborateurs, de les voir partir parfois, quelles qu’en soient les raisons. Animer un réseau national, ce n’est pas simple. Le Covid est passé par là et a imposé le télétravail. Le travail en équipe est plus compliqué.

Nous avons eu de bonnes intuitions mais la réalité nous a donné tort.

Notre intuition dans les années 1990 était de renforcer trois niveaux d’organisation territoriale : l’intercommunalité, la région et l’Europe. Pour nous, l’articulation entre ces 3 niveaux pouvait faire bouger les politiques publiques à l’échelle locale et mondiale. Aujourd’hui, force est de constater un certain repli sur les communes, le département et l’État. Les régions sont des passerelles mais elles s’avèrent moins stratégiques qu’espérées. On observe un éloignement des citoyens avec la fusion des régions.

Nous cherchons toujours à développer des coopérations et des interactions entre acteurs et territoires malgré la démultiplication des crispations sociétales. La défiance vis-à-vis du politique et des grands territoires est forte. Néanmoins, nous avons toujours l’ambition de faire travailler ensemble les élus et la société civile pour réenchanter la démocratie, de représentation et de coopération. Cela passe par une montée en compétences et en responsabilité des citoyens pour coconstruire les politiques publiques dans un dialogue avec les élus. Les décisions reviennent aux élus et au gouvernement. Mais le processus décisionnel s’enrichit grandement quand il s’appuie sur l’expertise d’usage et la coopération entre acteurs.

Or, les citoyens sont les premiers touchés par les politiques publiques qu’ils peuvent grandement contribuer à améliorer. Notre rôle est précisément de pousser et développer cette culture, d’outiller les citoyens et de promouvoir une culture partagée du débat public.

Les grandes régions sont-elles un réel frein dans la gouvernance des différents territoires ?

Je pense que oui. Clairement l’organisation des grandes régions s’apparente à une réforme par défaut. Les lois de décentralisation des années 1980 avaient modifié en profondeur l’organisation territoriale de notre pays. Le pouvoir renforcé des élus locaux contrebalançait le pouvoir central.

Nous avons toujours espéré un deuxième acte de décentralisation pour aller plus loin. Or il y a eu quelques aménagements avec Jean-Pierre Raffarin Premier ministre, un goût d’inachevé une remise en cause centralisatrice avec la présidence Sarkozy. L’espoir est revenu avec le gouvernement Hollande et la ministre Marylise Lebranchu, chargée de porter un troisième acte de décentralisation. Mais très vite, il y a eu de fortes dissensions entre associations d’élus et un saucissonnage du projet de loi ne tranchant pas entre niveau départemental et régional et préconisant de grandes métropoles et intercommunalités. J’ai mesuré le poids conservateur des associations d’élus dans une France restée très jacobine.

Leur pertinence sera plus grande si elles s’inspirent de l’expérience et des projets des habitants et de leurs territoires. D’où l‘utilité de prévoir des lieux, des temps et des moments pour travailler, faire projet commun avec des interactions permanentes entre niveau local, territorial de base et échelles nationale, européenne et mondiale.

un beau défi !