L’affaiblissement de l’Etat mine la cohésion sociale


Lorsque l’ordre social cesse d’être perçu comme légitime, chacun juge les responsables politiques et leurs actions à l’aune de sa situation personnelle. Luc Rouban analyse cette crise.

Le Baromètre de la confiance politique, l’enquête par vagues du CEVIPOF, scrute depuis bientôt une quinzaine d’année la confiance en soi, dans les autres, dans les institutions et le personnel politique, mais aussi le rapport à la démocratie, à ses principes et à son fonctionnement en France. Elle les compare désormais aux autres pays. Elle constitue une base de données sans équivalent pour analyser la crise démocratique que nous traversons.

L’une des caractéristiques prise par cette crise ces dernières années consiste en une montée inédite de la violence politique, dont Luc Rouban analyse les raisons dans son dernier livre. Il insiste sur la délégitimation de la hiérarchie sociale. Les institutions démocratiques, systématiquement affaiblies par la confusion entretenue au plus haut niveau de l’Etat entre les sphères privée et publique, ne sont plus en état de jouer le rôle régulateur qui était le leur concernant la réussite sociale. L’expérience subjective de chacun devient ainsi l’aune à laquelle il juge les responsables politiques et leurs actions, sans se soucier de rien d’autre.

 

Nonfiction : Comment caractériser la crise politique que nous connaissons depuis au moins 2017-2018 ?

Luc Rouban : Nous sommes dans une crise démocratique profonde. Comme le montrent toutes les enquêtes comparatives, la France est l’un des pays européens où le mécontentement démocratique est le plus fort. Cette situation souterraine, longtemps peu visible, a émergé et s’est exprimée depuis 2017 par la multiplication de violences en métropole comme en outre-mer. Ce n’est pas une crise politique ordinaire où il suffit, pour la régler, de nouvelles élections, d’un nouveau gouvernement, voire de nouvelles institutions ou d’une pratique différente des institutions, faisant davantage de place, par exemple par le référendum, à la démocratie directe. On a vu qu’un électeur sur deux seulement s’est déplacé pour les élections européennes et les commentateurs seront heureux si le taux de participation aux prochaines législatives atteint les 65%. Cette crise du long terme, sous-jacente, s’est exprimée pour la première fois à travers le mouvement des Gilets jaunes qui a donné le coup d’envoi de manifestations souvent très violentes, à la limite de l’insurrection. Ces violences se sont multipliées ensuite, lors de la réforme des retraites, mais aussi au quotidien, contre les policiers, ce qui n’est pas nouveau, mais aussi contre les élus, les enseignants, ce qui l’est beaucoup plus. C’est une crise anthropologique du rapport entre l’individu et le politique, la recherche d’une citoyenneté nouvelle qui ne s’insère plus dans la traditionnelle lutte des classes mais dans un regard bien plus aigu que chacun porte sur sa situation subjective.

Comment expliquer une telle violence ?

Cette violence est la conséquence d’une désocialisation, notamment des jeunes, mais encore de personnes de tous âges dont le rapport à la communauté nationale s’est délité. Ce phénomène d’anomie, c’est-à-dire de déliaison sociale, peut produire des réactions de pure violence individuelle contre des élus ou des fonctionnaires regardés non plus comme des représentants ou des agents de la démocratie mais comme des décideurs privilégiés qui ne répondent pas assez ou pas assez vite aux demandes des administrés qui se conduisent en consommateurs et non plus en citoyens : j’ai payé des impôts, vous êtes à mon service. Mais le défaut de lien social peut également conduire à le reconstituer ailleurs, dans des communautés religieuses radicalisées ou criminelles. Les jeunes travaillant pour les trafiquants de drogue retrouvent une hiérarchie, une autorité, des règles de conduite très durement sanctionnées en cas de non-respect. Mais on sort alors de l’autorité de type bureaucratique pour retrouver une autorité traditionnelle, celle du clan, de la famille, et une hiérarchie claire qui sanctionne durement ceux qui ne la respecte pas.

Il faut voir selon vous dans cette violence la marque d’une remise en cause plus générale de la hiérarchie sociale, dépassant très largement les sondés disposés à légitimer la violence. Pourriez-vous en dire un mot ?

Le recours plus systématique à la violence contre les institutions est le signe d’une crise de légitimité de l’ordre social plus que d’une simple propension à l’adoption de comportements illégaux. Ce qui est significatif est le fait que ces violences dépassent le monde habituel de la délinquance pour concerner des diplômés, des retraités, des personnes appartenant aux catégories moyennes et supérieures. On l’a vu lors des manifestations contre la réforme des retraites. L’acceptabilité de la violence de type politique a progressé et fait partie des répertoire d’action légitime dès lors que la cause défendue prend valeur morale, comme on le voit en matière de défense de l’environnement. Le moteur de cette violence polymorphe est le rejet d’un ordre social reposant sur une hiérarchie dont on récuse le mérite ou la rationalité.

Pour une grande partie des enquêtés, qui en jugent désormais à partir de leur vécu – une dimension subjective souvent sous-estimée – les institutions démocratiques ne jouent plus le rôle régulateur attendu dans la réussite sociale…

Oui, on voit bien dans les enquêtes que les classements « objectifs » faits en catégories socioprofessionnelles par l’INSEE sont bien moins clivants que les classements subjectifs que les enquêtés peut établir quant à la place qu’ils pensent occuper dans la société. La question de l’égalité tend alors à s’effacer devant la question de l’équité : ce n’est pas la disparité de richesses économiques qui posent un problème mais bien plutôt l’absence d’une règle du jeu social commune concernant la mobilité sociale et la réussite. Autrement dit, le regard s’est déplacé de la question de redistribution des richesses, question toujours au centre des programmes de gauche, vers la question de l’accès aux richesses, question portée par le libéralisme et les droites. Comme on le voit aujourd’hui, ce sont bien les droites qui ont le vent en poupe sur le plan électoral. La question des dynamiques sociales en France, abordée par le macronisme en 2017 mais sans effet tangible depuis, reste au cœur des préoccupations des électeurs RN.

Quelle place attribuer dans ces attitudes à la question du travail ou encore à celle de l’école ?

Si le regard porte sur la mobilité sociale, les questions du travail et de l’école deviennent centrales. Pour le travail, la proportion, à catégorie sociale égale, de personnes considérant que leurs efforts et leur mérite ne sont pas récompensés est plus importante en France que dans d’autres pays européens. Quant au rapport au diplôme, on voit qu’il crée une forte contrainte chez les jeunes car ne pas en avoir c’est prendre le risque d’échouer dans la vie et en plus d’être méprisé. Mais cette contrainte est mal supportée car la valeur relative des diplômes sur le marché du travail a baissé. Au bout du compte, on fait face à des phénomènes de déclassement social, les diplômés ayant des situations professionnelles bien plus modestes que ce que leurs diplômes pouvaient leur laisser espérer. Le rapport au diplôme et au travail s’est fortement dégradé, ce qui a nourri une colère sourde contre une méritocratie républicaine qui ne fonctionne pas ou plus.

Vous expliquez que l’affaiblissement de l’Etat est à la fois le produit de réformes structurelles mal avisées, et celui d’une confusion entre public et privé. Ce mélange des sphères s’est beaucoup aggravé sous la présidence d’Emmanuel Macron, dans laquelle l’Etat au plus haut niveau est géré comme une grande entreprise privée par un président omnipotent, en complet déphasage avec la réalité des rapports sociaux. Pourriez-vous expliciter ce point ?

Si vous entretenez la confusion entre ce qui est public et ce qui est privé, vous désacralisez les institutions : le professeur, l’élu, l’infirmière deviennent des domestiques. Cette confusion des registres, qui s’exprime aussi au sommet de l’État par l’arrivée de nombreux conseillers venant du secteur privé dans les entourages de l’exécutif ou par le recours systématique à des cabinet de conseils filiales de grands groupes internationaux, conduit à affaiblir la parole publique qui devient suspecte d’être sous influence. Le soupçon de conflit d’intérêt se généralise. Et pourquoi devrait-on respecter un État qui fonctionne comme une entreprise privée ? On entre alors dans un rapport de forces, pouvoir privé contre pouvoir privé. C’est une régression historique qui nous ramène presque aux relations de pouvoir existant au Moyen-Age ou, du moins, avant la création d’un État moderne à partir du XVIIe siècle. Si vous ajoutez à cela une concentration inédite du pouvoir à l’Élysée, vous obtenez la recette d’une crise démocratique du long terme puisque le sommet se coupe de la base.

Si le diagnostic est juste, la crise que nous vivons ne pourrait être résolue que par des réformes concernant les principales institutions sociales et le fonctionnement de l’Etat, qui prendront nécessairement du temps… Diriez-vous que cet objectif de rétablissement de l’Etat devrait faire partie d’un programme de gauche ou toutes les familles politiques pourraient-elles le mettre à leur agenda ?

La question du retour de l’État et de son autorité est portée autant par la gauche que par la droite et l’extrême-droite, mais, évidemment, dans des perspectives différentes. Il demeure que la République ne fonctionne plus sans un État fort et respecté, quitte à recourir, de temps à autre, à la démocratie directe. La crise actuelle est directement liée à cet affaiblissement de l’État qui, en France bien plus que dans les autres pays européens, reste le grand régulateur des rapports sociaux, de l’accès aux élites et de leur légitimation. Mais renforcer l’État, ce n’est pas nécessairement lui donner tous les pouvoirs, bien au contraire. La décentralisation est devenue un impératif pour répondre à la demande de proximité et de réalisme qui émane des citoyens.

* Illustration : Olivier Ortelpa, 23/03/2019, Montmartre, acte XIX du mouvement des gilets jaunes (CC).