Alain Robbe-Grillet, Benoît Peeters, Pacôme Thiellement, Georges Bataille


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L’année 1922 n’aura pas été avare en naissances de personnalités marquantes  : Pasolini et Kerouac en mars ; Bobby Lapointe et Charlie Mingus en avril ; Serge Reggiani, Christopher Lee et peut-être (car un doute subsiste – ne serait-il pas né l’année précédente ?) Iannis Xenakis en mai ; Alain Resnais en juin ; Micheline Presle (seule à être encore en vie) et Alain Robbe-Grillet en août ; Simon Hantaï, Christian Dotremont, Claude Ollier et Ava Gardner en décembre (et j’en oublie, volontairement – ou non). Est-ce important de commémorer les anniversaires ? Pour certains, on dira oui, non par goût des chiffres ronds (on préférera 101 qui est premier – et même 99), mais parce qu’ils nous offrent l’occasion de ferrailler avec le temps, donc avec nos souvenirs et la part d’oubli qui les recouvre, de manière intime, dans un désir de partage.

Alain Robbe-Grillet, Benoît Peeters, Pacôme Thiellement, Georges Bataille

et l’attaché de presse). La littérature critique à son sujet (articles, numéros de revues ou de journaux spécialisés, thèses universitaires) est relativement abondante, avec çà et là quelques sommets, comme la lecture du Voyeur par Maurice Blanchot publiée dans la NRF en 1955 (La Clarté romanesque, reprise avec de légères modifications dans Le Livre à venir)  : “D’où vient la lumière qui règne dans un récit comme Le Voyeur ? Une lumière ? Plutôt une clarté, mais une clarté surprenante, qui pénètre tout, dissipe toutes les ombres, réduit toute chose et tout être à la minceur d’une surface rayonnante.

C’est une clarté totale, égale, qu’on pourrait dire monotone ; elle est sans couleur, sans limite, continue, imprégnant tout l’espace, et comme elle est toujours la même, il semble qu’elle transforme aussi le temps, nous donnant le pouvoir de la parcourir selon des sens nouveaux. / Clarté qui rend tout clair, et puisqu’elle révèle tout, sauf elle-même, elle est ce qu’il y a de plus secret.”

) m’avait incité à me procurer, cette fois en édition courante chez Minuit, Projet pour une révolution à New-York, qui, je dois le reconnaître, m’avait assez sidéré (mais je préférais déjà ses romans des années 1950 à ceux qui ont suivi). Près d’un demi-siècle plus tard, il sommeille dans un rayon de ma bibliothèque (qui contient quasiment tous ses livres) où il m’arrive parfois de le sortir pour en lire quelques pages.

En cette décennie de “fin des avant-gardes du vingtième siècle” (les années 70), les enchaînements se précipitaient, comme s’il fallait agir avant qu’il ne soit trop tard. Dans l’avant-propos de Réinventer le roman, suite de passionnants entretiens inédits co-signés Alain Robbe-Grillet & Benoît Peeters, qui paraît simultanément (à partir d’entretiens filmés, publiés en 2001 sur support DVD par Les Impressions Nouvelles), ce dernier écrit : “L’année de mes 18 ans, je m’étais immergé dans son œuvre de façon méthodique. J’admirais ses audaces, sa force d’invention, sa capacité de se remettre en question d’un livre à l’autre.

Il est un de ceux qui m’a donné envie d’écrire, et c’est à lui, sans trop de vergogne, que j’ai adressé mon premier texte en avril 1975. Quelques jours plus tard, je l’ai rencontré pour la première fois dans son minuscule bureau des Éditions de Minuit, rue Bernard Palissy  : il m’intimidait au plus haut point, ce qui m’amusait beaucoup.” Le jeune “intimidé” publie rapidement dans la revue Minuit.

Il avoue dans le premier chapitre de son essai biographique que “c’est à Claude Simon qu’allait alors passion”. “C’est à lui qu’est consacré premier roman, Omnibus, pastiche en même temps que vie rêvée”. Sa relation avec Robbe-Grillet a été, certes, nourrie d’une réelle admiration, mais éprouvée de manière intermittente, ce qui l’a conduit en 2001, au moment de l’enregistrement de leurs Entretiens, à relire tous ses livres, à revoir tous ses films, “souvent dans l’enthousiasme, parfois dans la perplexité”.

Il s’est ainsi préservé de certaines “blessures”, contrairement à nombre de spécialistes de notre grand écrivain (comme dirait Emmanuelle Lambert qui s’est occupée de ses archives) qui, pour reprendre les mots de Jérôme Lindon, éditeur d’exception qui pouvait parfois s’avérer redoutable (et dont Benoît Peeters avait envisagé il y a quelques années d’écrire la biographie), n’avait “aucune tendance à prendre pour de l’eau de bidet”.

Le Maintien de l’ordre se passe à Casablanca et conte l’histoire “d’un administrateur colonial dans un quartier arabe tandis qu’une insurrection se prépare d’une manière ou d’une autre, du politique ? D’autre part, au nom de quoi décider que ce roman pourra, ou devra, parler de ceci ou non de cela. Est-ce là la vie d’une avant-garde, ou sa fermeture déjà, la clôture de son élan ?”

Ollier est, lui aussi, un personnage récurrent de cet essai fouillé. Alain Robbe-Grillet et lui s’étaient rencontré en 1943 au STO, en Allemagne.

Ils sont restés très proches au cours des dix années qui ont suivi. Puis encore assez, durant les dix suivantes, avant qu’ils ne se brouillent de manière irrévocable. Depuis la publication de la Correspondance du Nouveau Roman dans laquelle les échanges entre Robbe-Grillet et Ollier (même en l’absence des premières lettres de ce dernier) composent la partie la plus copieuse et passionnante de cet ensemble, celui qui fut tout d’abord perçu en disciple un peu tardif de son aîné (R.

G. a quatre mois de plus que O.) apparaît enfin pour ce qu’il est  : l’écrivain le plus radical, le plus politique, le plus à l’écart de cette bande qui n’en était pas vraiment une (ses lecteurs, peu nombreux, mais fidèles, le savaient depuis des décennies).

Il est indispensable de lire Jeune Mariée contribuera au renouvèlement du lectorat de l’auteur de La Jalousie, en ces temps où la “littérature de contenu” triomphe quasiment sans partage. C’est tout le mal qu’on lui souhaite.


L’aventure du Nouveau Roman, Flammarion, septembre 2022, 416 p. 22 € 90Alain Robbe-Grillet et Benoît Peeters, Réinventer le roman – entretiens inédits, Flammarion, collection “Champs essais”, septembre 2022, 320 p. 12 €Pacôme Thiellement, Paris des profondeurs, Éditions du Seuil, septembre 2022, 240 p. 20 €Revue Europe n° 1121-1122, Georges Bataille, septembre 2022, 384 p. 20 €

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