un an après la loi, neuf femmes racontent leurs joies et leurs désillusions


Adoptée en juin 2021, la loi de bioéthique, autorisant entre autres la PMA pour toutes, est entrée en vigueur le 29 septembre qui a suivi. Et les demandes ont afflué. Selon les dernières données datant de la fin mai 2022, entre le 1er janvier et le 31 mars 2022, 5 126 demandes ont été enregistrées, 47% émanant de couples de femmes, et, à la surprise générale, 53% provenant de femmes seules. 2 562 consultations ont été effectuées, soit une hausse de près de 200 par mois comparé au dernier trimestre 2021 et 53 tentatives de PMA avec don de spermatozoïdes ont été réalisées au bénéfice de ces patientes. Un prochain état des lieux chiffré de l’Agence de biomédecine est attendu pour la mi-octobre.

Pour l’heure, le délai de prise en charge est évalué entre 13 et 15 mois, selon les centres. Près de 600 hommes ont fait don de leur sperme en 2021 en France (un record) mais les disparités régionales restent importantes et ont des conséquences pour les femmes désireuses d’enfanter. 

Les premières naissances issues de l’élargissement de la PMA à toutes les femmes ne sont pas attendues avant le début de l’année 2023. Mais neuf de ces femmes ont accepté de partager leur expérience. Trois couples qui sont lancés dans un parcours PMA en France, et trois femmes célibataires qui ont été invitées à tenter leur chance à l’étranger. Et pour compléter ces témoignages. la professeure Catherine Metzler-Guillemain, qui apporte ses précisions.

 Marie, maman d’un garçon conçu au Danemark  : « Je ne le ferai pas en France »

Marie a 31 ans. Assistante commerciale dans l’immobilier, célibataire, elle vit à Nantes avec Simon, né il y a presque quinze mois après une fécondation in vitro (FIV) réalisée au Danemark. « Fraîchement célibataire à 25 ans, on m’a diagnostiqué une endométriose avec un risque d’infertilité. Du coup, j’ai commencé à me renseigner. Et à 29 ans, je me suis lancée », raconte Marie, dont le bilan de fertilité a également révélé une réserve ovarienne faible. « On m’a dit que j’étais un peu jeune mais si j’avais attendu l’âge ‘légal’ aux yeux du monde, 35 ans, peut-être que ça aurait été trop tard ».

Marie a tranché pour le Danemark car les donneurs y sont ouverts, « c’est-dire qu’à la majorité de l’enfant, il peut s’établir un contact ». Les critères physiques lui importent peu. En revanche, « il y a une lettre qui est laissée par le donneur qui, en gros, explique ses motivations. L’une d’elles m’a beaucoup touchée », confie Marie. « Je ne suis pas sûre qu’un enfant sans papa ressente un manque un jour. Mais si c’est le cas, j’ai un début de dossier avec sa description, ses loisirs et la possibilité de demander un contact. »

Cette question du donneur a été déterminante pour Marie. D’autant plus qu’elle se prépare aujourd’hui à donner un petit frère ou une petite sœur à Simon, issu(e) du même donneur. Or la France ne facilite pas le recours à un même donneur (lire plus bas les précisions de la présidente de la Fédération des Cecos), et n’autorise pas la possibilité de faire venir ses gamètes de l’étranger. « Le Danemark m’a accueillie à un moment donné où mon pays m’a tourné le dos », résume Marie. De la douane, où elle doit justifier d’un « motif impérieux » en plein Covid, à la clinique, on lui souhaite « good luck ». « Je n’ai eu que des gens concernés et bienveillants autour de moi et j’ai une magnifique histoire à raconter à Simon ».

En France, Marie a aussi trouvé « une sororité de fou » via les réseaux. Mais elle a lu des témoignages faisant état de grossophobie, de discrimination d’âge ou encore de centres qui refusent les femmes au chômage. « Moi, je venais de quitter mon emploi, on était en plein confinement. Je ne serais jamais passée en France. Or la semaine où je suis tombée enceinte, je démarrais un nouveau job », souligne-t-elle. Pour toutes ces raisons, sans parler des délais et des rendez-vous chez le psychologue imposés en France, « éthiquement » questionnables pour Marie, elle va donc concevoir son deuxième enfant au Danemark. Une opération qui a un coût  : 8 000 euros pour Simon. Avec la nouvelle loi, une prise en charge de quelque 2 000 euros est possible si son dossier est accepté. Mais avec la CPAM, c’est « les douze travaux d’Astérix », estime-t-elle.

La possibilité d’avoir recours au même donneur pour plusieurs PMA : les précisions de la présidente de la Fédération des Cecos, Catherine Metzler-Guillemain. « Rien n’interdit dans la loi de bioéthique d’avoir recours à un même donneur en France. En revanche la probabilité que ça se passe dépend du fonctionnement du centre. On ne fait pas de réservations de gamètes parce qu’on ne sait si les femmes vont revenir pour un deuxième. S’il reste des paillettes du premier donneur, en théorie, on peut retomber dessus mais il n’y a pas de certitude absolue. La seule limite qui est donnée par la loi, c’est le nombre de naissances. On peut aller jusqu’à dix naissances pour un donneur. À l’étranger, la seule limite, c’est la bourse des patients. Mathématiquement, avoir un même donneur n’est pas complètement impossible en France. Mais imaginons que vous reveniez en disant : j’aimerais avoir le même donneur. Toutes les tentatives ne donnent pas de grossesse. Il y a des taux d’échec. Donc, si je fais partir une patiente ou un couple sur un schéma de prise en charge avec un espoir magnifique que le deuxième enfant soit génétiquement apparenté au premier et que finalement, on a seulement deux paillettes qui restent et aucune ne mène à une grossesse, en fait je n’ai pas rendu service à ma patiente parce que je l’ai embarquée dans un truc complètement hypothétique et au final, je ne peux pas répondre à sa demande. »

Chloé et Charlotte, une PMA en France après des tentatives infructueuses : « On était prêtes à tout laisser tomber »

Chloé, 27 ans et Charlotte, 28 ans, ne se sont plus quittées depuis le lycée. Huit ans qu’elles vivent ensemble. L’envie de bébé, « c’est la suite logique, explique Chloé. On a eu notre chat (rires), on a acheté notre appartement il y a quatre ans, on est toutes les deux en CDI… Il était temps de fonder une famille ». C’est Chloé qui va porter le premier bébé. Charlotte est plus « craintive ». Confirmation de l’intéressée qui se qualifie de « vraie flippette ».  

Malgré un SOPK (syndrome des ovaires polykystiques) diagnostiqué en 2017 chez Chloé, le couple parle de plus en plus de bébés. En début d’été 2020, lors d’une visite de contrôle chez son gynéco, Chloé lui fait part de son désir d’enfant. Et celui-ci lui révèle qu’il travaille avec une banque de sperme danoise, Cryos, et qu’il fait les inséminations à son cabinet. Chloé l’interroge sur la légalité de l’opération. Il lui répond qu’effectivement, ça ne l’est pas mais qu’il entend aider les femmes qui ont une envie d’enfant et en sont privées car lesbiennes ou célibataires. Chloé en discute avec Charlotte et elles décident de tenter leur chance. « J’avais eu un petit héritage de 2 500 euros. On s’est dit que c’était un signe », confie Chloé. « Il fallait acheter les paillettes à l’étranger et compter quelques centaines d’euros de plus pour la livraison. Et chez Cryos, moyennant finances, on peut aussi avoir des informations sur le donneur. On a choisi un profil anonyme mais ouvert c’est-à-dire qu’on a toutes les informations sauf son identité  : caractéristiques physiques, antécédents médicaux,!  » Tout cela a un coût, environs 800 euros par envoi. « Mais on a de la chance, le gynécologue ne nous a rien facturé de plus pour l’insémination ». Elles feront trois tentatives, en septembre et octobre 2020, puis en février 2021. Toutes des échecs.

Charlotte (G) et Chloé (D), en parcours PMA à Lyon. (DR)

L’espoir renaît avec cette loi sur la PMA pour toutes votée au Parlement le 29 juin. Chloé appelle les centres de PMA de la région et elle est vite découragée. Soit ils ne sont pas au courant, soit ils ne trouvent pas leur cas « intéressant ». « J’avais le moral à zéro, j’étais prête à tout laisser tomber. »

Finalement, en parcourant les forums, elle entend parler de l’hôpital Femme Mère Enfant (HFME) de Bron (Rhône) qui accepte des dossiers comme le leur. Le rendez-vous est fixé le 24 septembre avec le gynécologue, quelques jours avant que la loi ne soit promulguée. Et là, tout s’enchaîne rapidement. Il les envoie voir le psychologue qui leur fera les deux rendez-vous obligatoires à un mois d’intervalle, en octobre puis novembre, et passe leur dossier en commission pluridisciplinaire. Une semaine après, elles ont l’accord pour voir le biologiste. En avril, second rendez-vous chez le gynéco et en juin, de nouveau le biologiste. Tout est OK. Et le jour J arrive enfin. En juillet, Chloé reçoit une première insémination. Toute l’équipe est là, la gynécologue aussi, pour les rassurer et les soutenir. Mais ça ne marche pas. La deuxième tentative doit avoir lieu mi-septembre.

Les deux jeunes femmes sont très positives sur leur expérience. Elle n’oublieront pas le professeur qui dirige le service du HFME, « un peu spécial ». « Un personnage !  On rit à ses blagues. ou pas. Nous, on rit », s’amusent-elles. Pour elles, cette équipe du HFME de Bron est « une pépite ». Enchantées de l’accueil et de la rapidité de leur parcours – neuf mois entre le premier rendez-vous et la première insémination, un délai normal pour une PMA, rappellent-elles – elles envisagent déjà la suite. Car si elles ont eu la chance d’être parmi les premières, les délais s’allongent, à Bron comme partout ailleurs. Les premiers rendez-vous disponibles aujourd’hui sont en 2024. Chloé pensait attendre le premier anniversaire de leur enfant afin de se réinscrire dans un parcours mais elle se dit que finalement, il faudrait que Charlotte s’inscrive dès la naissance pour espérer un deuxième sans trop de différence d’âge. Et à la surprise de Chloé, à la fin de l’entretien, Charlotte confie tout bas  : « Je suis prête ».

Audrey, refusée en France : « À l’étranger, je ne me sens pas jugée ou rabaissée »

Audrey, 38 ans, vit à Lyon. Infographiste, elle est en couple depuis treize ans avec une femme qui ne veut pas d’enfant. Mais, fille d’assistante maternelle, il lui est tout bonnement inconcevable de ne pas devenir maman. Elle décide donc fin 2019 de se lancer dans un parcours en solo en Espagne. La veille de son départ pour une première insémination, le pays est confiné. Stoppée dans son élan, elle reprend son parcours au Portugal qui offre la possibilité de donneurs ouverts. Elle y fait trois inséminations, sans succès.

Puis la nouvelle loi est votée en France. Audrey appelle directement le Cecos de Lyon. Le premier rendez-vous fin juillet à l’hôpital est « catastrophique ». L’entretien avec le chef de service dure « trois minutes », un « calvaire », au cours duquel elle s’est sentie « jugée, infantilisée ». Sans dire bonjour, il lui assène d’entrée  : « 38 ans ? C’est foutu pour vous !  » Audrey raconte la suite : « Pourquoi vous faites ça seule ? Vous n’avez pas trouvé de mec ? Ah, vous êtes ce genre à préférer les gonzesses. » Il l’incite à poursuivre à l’étranger. « J’avais ma liste de questions, je n’ai pu en poser aucune », se désole encore Audrey qui a tout couché sur son compte Instagram pour « vite oublier ».

Audrey débute donc un protocole de FIV au Portugal mais se rend tout de même au rendez-vous fixé avec la psychologue du Cecos en mars. Sa gynécologue l’a prévenue qu’ »à Lyon, ils ont créé une sorte de tableau et qu’elle ne rentrait pas dans les cases », trop âgée, problème de fertilité. Elle décide de jouer la carte de la transparence. Manque de chance, la psychologue est une « amie » du chef de service. ‘On ne pourra pas vous aider. » Audrey a beau invoquer que la limite d’âge fixée par la loi est de 45 ans, rien n’y fait. Elle en est convaincue : « Si j’habitais dans une autre ville, j’aurais été prise ». Elle dénonce la régionalisation des banques de sperme et parle de « discrimination géographique ». Audrey considère que la loi de bioéthique a été « complètement bâclée. ils auraient lancé des appels aux dons quatre ou cinq mois avant, ils auraient prévu l’effectif médical. À Lyon, il n’y a qu’une seule psychologue. À raison de deux entretiens par protocole, elle ne peut pas recevoir tout le monde ! « , pointe-t-elle. Audrey ne comprend pas que « chaque Cecos puisse appliquer ses propres règles ».

Elle dénonce également une discrimination financière. La nouvelle loi prévoit une prise en charge d’environ 2 000 euros sur une FIV qui en coûte 6 000 à l’étranger. Mais c’est un « parcours du combattant. La Sécu doit répondre sous 15 jours mais en réalité, ça prend des mois ». Et si jamais le dossier est accepté, Audrey a été prévenue  : l’argent ne sera de toute façon pas versé avant huit à neuf mois. Au final, Audrey est « contente de partir à l’étranger. Parce que je ne m’y sens pas jugée ou rabaissée. »

La discrimination par l’âge et le manque de dons : les précisions de Catherine Metzler-Guillemain. « J’espère que c’est très anecdotique, ce n’est pas quelque chose qui est admissible à l’heure actuelle. La limite d’âge c’est une borne presque administrative. C’est 45 ans pour pouvoir recevoir des gamètes, éventuellement congelés avant. Et en revanche, pour les ponctions ovocytaires, c’est 43 ans. Il ne faut jamais oublier que c’est un parcours médical. Si vous avez une fonction ovarienne qui est extrêmement altérée, vous avez beau stimuler, vous aurez beau faire toutes les inséminations que vous voudrez, si les ovocytes ne sont pas matures, il n’y aura jamais de grossesse à la clé. Dans les situations d’insuffisance ovarienne avérée et pratiquement totale, le recours au don de spermatozoïdes seul ne donne pas de solution. Il faut avoir recours soit au double don de gamètes. Le double don n’est vraiment pas fréquent en France puisque c’est seulement permis depuis la loi de 2021. C’est une pratique nouvelle. Il faut la mettre en place. Et le double don, en termes de délais et de disponibilité de gamètes, c’est un problème. Il y a déjà une inadéquation totale entre le nombre d’ovocytes disponibles et le nombre de demandes en don d’ovocytes seuls. Et il y a seulement quelques dizaines de transferts d’embryons congelés par an. »  

Agathe et Élodie, premières sur la liste dès la promulgation de la loi : « Trois mois après l’accouchement, on se réinscrira »

Dès leur rencontre sur Twitter il y a un peu plus de quatre ans, Agathe, 27 ans et Élodie, 29 ans, ont évoqué leur désir d’enfant, « pour savoir si on était sur la même longueur d’ondes ». Quand la loi est passée, elles habitaient déjà ensemble à Rennes depuis trois ans, après neuf mois de relation à distance. « On a eu de la chance que la loi soit adoptée dans une temporalité qui collait à nos projets. »

Agathe (G) et Elodie (D), deux futures mamans de la loi PMA pour toutes, à Rennes, le 9 septembre 2022. (ARIANE SCHWAB / RADIO FRANCE)

À peine le projet de loi passé, Agathe, infirmière libérale, se met à harceler le Cecos pour s’inscrire. C’est elle qui va porter le bébé « parce qu’Élodie ne veut pas », s’amusent les deux jeunes femmes. « Avec les réseaux, on apprenait que des gens avaient déjà des rendez-vous dans d’autres régions, s’impatiente Agathe. J’ai appelé régulièrement histoire de dire : coucou, on est là. On est parties en vacances sans lâcher le téléphone. Mi-septembre, on n’avait toujours pas été rappelées. Fin septembre, les décrets passent et toujours pas de rendez-vous. » « On nous a appelées le 18 octobre, enchaîne Élodie. On nous a dit  : les rendez-vous ouvrent le 1er décembre, quand êtes-vous disponibles ? On a répondu : le 1er décembre  !  On était les premières à être appelées et on a eu le premier rendez-vous du Cecos de Rennes. »

Les filles enchaînent les rendez-vous, la psychologue, le gynéco, les examens médicaux et reçoivent un premier feu vert en janvier. « Sauf qu’il n’y a qu’un staff par mois. Quand la gynéco a voulu nous inscrire en janvier, il n’y avait plus de places avant le 21 avril  ! « . Finalement, le dossier est validé le 9 juin. Il n’y a plus qu’à attendre un donneur. « On l’a su le 18 août, après moult appels et ce sera pour octobre parce qu’il n’y a plus de disponibilités en septembre, explique Agathe qui a de plus en plus de mal à contenir son impatience. On est convoquées le 10/10 à 10 heures. Comme on a eu notre premier rendez-vous le 1er décembre, ça fait pile 10 mois et 10 jours après », observe la jeune femme un brin superstitieuse. Et d’ajouter avec le plus grand sérieux  : « Je pense que trois mois après l’accouchement, on se réinscrira. Quand on a eu rendez-vous, ils avaient encore 200 personnes sur liste d’attente  !  Avec un peu de chance, on aura un deuxième avant que l’aîné ait trois ans et demi. »

Dans l’ensemble, le couple estime avoir été « bien traité » mais des choses sont encore à améliorer. Bien sûr, elles évoquent les délais beaucoup trop longs mais aussi l’absence de chances d’avoir le même donneur ou l’impossibilité d’avoir recours à une Ropa (réception des ovocytes de la partenaire, également appelée FIV réciproque). « C’est le fait qu’Agathe porte l’enfant avec mes ovocytes, explique Élodie. Ce n’est pas légal en France, ça l’est à l’étranger ». Agathe estime que « c’est l’un des grands échecs de cette loi, comme de ne pas l’ouvrir aux personnes trans. ajoute-t-elle très agacée. En effet, toute la paperasse mentionne encore « Madame et Monsieur ». 

Sur la convocation envoyée par le Cecos, Agathe et Elodie ont le déplaisir de voir que tout est rédigé pour Mr/MMe. (ARIANE SCHWAB / STEPHANIE BERLU / RADIO FRANCE)

Enfin, dernière récrimination. « Ce n’est que pour les lesbiennes, les hétéros vont juste à la mairie », lance Agathe excédée. Élodie précise que c’est un petit budget supplémentaire, quelque « 250 euros » et donc « hyper discriminatoire ».

les précisions de Catherine Metzler-Guillemain. « Si on suit les chiffres de l’Agence de biomédecine, au deuxième trimestre 2022, il y avait juste 25% des postes attendus qui étaient pourvus. Dans tous les centres, les gens tirent la langue pour répondre au mieux possible aux demandes. En termes de besoins, pour constituer une équipe efficace, ce qui vient en premier, ce sont les agents d’accueil qui décrochent le téléphone, qui lisent les mails, etc. Après, il y a les psychologues, les personnels médicaux. biologistes, les sages-femmes. les conseillers en génétique et, dans certains cas, des assistantes sociales. Il faut une équipe vraiment multidisciplinaire et on est loin d’avoir le niveau de recrutement nécessaire. D’abord, il y a eu du retard à l’allumage de toutes les administrations. Et puis des personnels hyper formés sur ces activités-là, il n’y en a pas tant que ça. »

Olivia*, refusée en France, tente une PMA en Belgique  : « Si j’avais été en couple, j’aurais été prioritaire »

Chargée d’études à Toulon dans le Var, Olivia a 33 ans quand elle achète un appartement – « avec deux chambres !  » – avec l’homme avec qui elle vit depuis trois ans. Mais la relation s’avère toxique, son compagnon menant une double vie. Rupture, désillusion, l’horloge tourne. À 36 ans, de nouveau en couple, elle passe des examens pour s’assurer que « tout fonctionne bien ». Et là. par téléphone, qu’elle souffre de « vieillesse ovarienne précoce », que « ça va être impossible de faire des enfants naturellement » mais qu’en France, on ne l’aidera pas. « La gynécologue me dit que la loi est faite pour les personnes de moins de 35 ans, pour qui ça va être facile. »

Une autre gynécologue à Marseille, « super sympathique », l’inscrit sur les listes de demandes de PMA en France mais lui enjoint aussi d’aller à l’étranger. Elle invoque un manque de donneurs et la priorité donnée aux couples hétérosexuels ayant des difficultés à concevoir. « Elle m’a dit que je n’avais pas de temps à perdre et ne m’a même pas fait payer ».

Olivia se tourne donc vers la Belgique, dont elle originaire. Son père, médecin à la retraite, passe le premier rendez-vous avec un gynécologue à sa place et réussit à l’inscrire dans le parcours PMA à l’hôpital Erasme de Bruxelles. Elle est de nouveau seule car son compagnon ne veut finalement pas d’enfant. Olivia voit deux fois la psychologue mais ne se sent « pas soutenue ». « Elle voulait parler au futur parrain, mon grand-frère, être sûre que j’avais une famille qui suivait derrière, savoir en tant que mère célibataire comment j’allais gérer. » En revanche, aucun souci d’elle, aucune préparation à ce qui l’attend. Et pire, Olivia se sent jugée quand la psychologue insinue clairement qu’elle fait exprès de ne pas trouver le « bon » compagnon : « Vous vous rendez quand même compte que vous tombez amoureuse d’hommes qui ne peuvent pas s’installer avec vous !  »

La psychologue donne quand même son feu vert. Et en dépit du fait qu’elle est AB négatif (le groupe sanguin le plus rare), on lui trouve un donneur. « J’aurais préféré un donneur connu » mais en Belgique, on n’y a pas droit. Autre désillusion  : elle pensait avoir directement une FIV mais on lui impose d’abord trois inséminations, sans stimulation ovarienne, pourtant automatique en France. « Les ovules sont peu nombreux mais pas de mauvaise qualité », justifie la gynécologue qui fait également valoir que les IAS ne coûtent que 800 euros comparés aux quelque 4 000 euros facturés pour une FIV. Les trois inséminations échouent. Résultat  : 2 400 euros dépensés et le double à venir. Elle espère pouvoir faire une FIV fin octobre mais doit revoir la gynécologue avant.

En France, Olivia est toujours inscrite sur les listes mais quand elle relance, on lui répond  : « C’est compliqué. Vous n’êtes pas prioritaire. » En plus, « dans le Var, c’est conservateur à fond, observe-t-elle. Apparemment, à Dijon, ça passe », au vu des échanges qu’elle a avec d’autres femmes embarquées dans le processus. Le constat est amer : « Si j’avais été en couple, avec la vieillesse ovarienne précoce, j’aurais été prioritaire sur la PMA. Mais là, honnêtement, je ne pense pas avoir mes chances », s’attriste-telle.

*Le prénom a été modifié

L’orientation vers l’étranger  : les précisions de Catherine Metzler-Guillemain. « Les patientes rapidement orientées vers l’étranger, c’est vrai que ça peut arriver dans la mesure où, quelquefois, on a considéré que si on dit OK à quelqu’un, mais qu’il y a une fonction ovarienne déjà vraiment altérée et qu’on ne peut la prendre en charge que dans 18 mois, on ne lui donne pas ses chances. Et là, c’est plus logique de lui dire : si vous allez directement dans un centre étranger, vous attendrez moins. »

Camille et Cécile  : « On a la chance d’être à Paris et d’être blanches »

Camille, 38 ans et Cécile, 34 ans, sont en couple depuis un peu plus de deux ans. Mais elles « n’étaient pas ensemble depuis très longtemps » quand elles ont saisi la balle au bond. Toutes les deux s’étaient projetées dans la maternité, Cécile avait même entamé des démarches en Espagne pour la congélation de ses ovocytes. « On s’est dit  : ça va être galère et long, donc on démarre et on voit ce que ça donne », raconte Camille.

Le plus délicat a été de trancher qui va porter l’enfant. « On a essayé de trouver des critères un peu objectifs et le plus déterminant, c’était l’âge, explique Cécile. On nous a suggéré d’être enceintes en même temps mais les hôpitaux ne le souhaitent pas. Ils ne veulent pas prendre de risques. Ça peut créer des tensions dans le couple s’il y en a une qui tombe enceinte et pas l’autre ou si seulement l’une des grossesses va jusqu’au bout. »

Les deux femmes sont conscientes d’avoir eu énormément de chance. D’abord, membres de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (AGPL), elles ont su avant la loi qu’il fallait s’inscrire sur des listes d’attente. De plus, dans l’est de Paris, côté donneurs, « c’est open bar », confie Camille, bien informée qu’il existe une inégalité territoriale quant au don de sperme. « On a la chance d’être à Paris, on a la chance d’être blanches », souligne de son côté Cécile – il existe peu de dons de gens de couleur, et ce, au niveau national. Une rareté qui peut aller jusqu’à doubler le temps d’attente. Cette question du donneur pose bien d’autres problèmes, notent les deux femmes. D’abord, côté critères, on ne leur a pas laissé le choix. « Ils nous ont dit  : le donneur doit ressembler au deuxième parent,donc le vôtre a les yeux et les cheveux clairs, raconte Cécile. Ils font comme ça avec les couples hétéro et du coup, c’est ça qui nous est appliqué ». Et puis parmi les « impensés » de la loi, il y a aussi la question du deuxième enfant et la quasi impossibilité en France de pouvoir recourir au même donneur. « La psychologue nous a dit  : vous allez déjà en avoir un, c’est bien. Et puis qu’est-ce ça veut dire au fond créer une fratrie ? Les liens biologiques ne sont pas importants. » Cécile pense simplement qu’ »ils ne veulent pas mettre en place un système de réservation de gamètes ».

Camille (G) et Cécile (D). (ARIANE SCHWAB / RADIO FRANCE)

Dans l’ensemble, Camille et Cécile estiment que la loi n’est qu’une transposition du « modèle du couple hétéro au couple lesbien » et qu’elle n’est pas allée assez loin, notamment sur la question de la parentalité aujourd’hui. Camille n’est pas d’accord, notamment sur l’obligation faite aux femmes en France d’une stimulation hormonale avant l’insémination, ce qui n’est pas le cas en Belgique par exemple. « C’est basé sur des couples hétéros qui ont des problèmes d’infertilité », souligne-t-elle, ce qui n’est pas forcément le cas des couples lesbiens. Pour elle, ça se résume à une question de « calendrier » : « Ils ne veulent pas faire d’insémination le week-end ». Elle a également été choquée d’entendre que si elle avait eu plusieurs ovules et qu’elle avait été en parcours solo, ils n’auraient pas risqué la grossesse multiple, sous-entendant que des jumeaux seraient trop lourds à élever pour une femme seule. En France, plus de 80% des deux millions de familles monoparentales reposent sur les épaules d’une mère solo, selon les chiffres de l’Insee.

Enfin, parmi les autres discriminations qu’elles retiennent, elles évoquent, elles aussi, les formulaires, powerpoint et autres qui mentionnent tous Monsieur-Madame et diffusent des informations erronées car datant d’avant la loi. Si pour Cécile c’est un détail « anecdotique », Camille parle de « micro-agressions ».

Mais elles restent ravies de leur parcours à l’hôpital Tenon qui met un point d’honneur à « essayer de respecter un délai d’environs six mois entre le premier rendez-vous et la première tentative ». Pour elles, la première insémination réalisée en juin a été la bonne. Camille vient de passer le terme du premier trimestre de grossesse, confient-elles émues.

Le sentiment d’infantilisation des femmes seules  : les précisions de Catherine Metzler-Guillemain. « On sait bien que, quand on stimule, il y a un risque non négligeable, même s’il est est de moins en moins important, qu’il y ait une grossesse gémellaire. Or ce n’est pas forcément quelque chose de très simple. Beaucoup de gens qui l’ont vécu, témoignent tous que c’est quand même une épopée. On ne peut pas ne pas admettre qu’une grossesse gémellaire, c’est plus compliqué qu’une grossesse monofœtale, que la vie avec un enfant est moins compliquée que la vie avec deux enfants du même âge et qu’on le gère forcément mieux si on est deux que quand on est seule. À un moment, il ne faut quand même pas oublier la réalité des choses. Après, il y a les mots pour le dire. »