Attentats de janvier 2015. Des « parcours de vie » marqués par la délinquance : profil des accusés


Qui sont les quatorze personnes mises en examens ? C’est à cette question qu’ont été consacrées les audiences des jeudi 3 et vendredi 4 septembre, lors des premières journées du procès des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, qui ont fait 17 morts et endeuillés la France entière. « La cour d’assise est saisie de faits mais avant tout, elle juge des hommes. C’est pourquoi il est important de connaître leur parcours de vie », a rappelé en introduction le président, Régis de Jorna.

Soupçonné d’avoir aidé les frères Kouachi et Amadou Coulibaly à se procurer des armes, Abdelaziz Abbad a ouvert le bal en clamant son innocence. « Aujourd’hui, je me retrouve dans cette histoire à cause de mauvaises fréquentations. Je ne sais pas quoi dire, a déclaré, à la barre, l’homme de 36 ans.

 On fait du trafic de stups, oui, mais qu’on ôte la vie à quelqu’un, non. On n’est pas des tueurs. » Originaire de Charleville Mézières, quatrième d’une famille de huit enfants, il met son entrée dans la délinquance sur le compte d’un accident domestique grave qui l’a conduit à l’hôpital entre 9 et 13 ans.

 « Comme j’avais été hospitalisé, j’ai voulu rattraper le temps, je suis allé trop vite et je suis entré en délinquance », raconte-t-il. Après son parcours, scolarité poussive, successions de petits boulots en intérim, envie d’argent facile,: bagarres, conduite et état d’ivresse, stupéfiants, outrage. « Vous avez indiqué ‘ce dossier, il a foutu ma vie en l’air’.

Que pensez-vous des victimes ? », s’agace maître Catherine Szwarc, avocate des parties civiles. « Ça doit être très dure pour elles parce qu’elles ont perdu un proche », murmure-t-il au micro. Dans la 2e salle d’audience, où se tiennent, en raison des consignes sanitaires, certains représentants des parties civiles, c’est le tollé.

 « On n’entend rien », vient se plaindre à plusieurs reprises une avocate. « On ne peut pas continuer comme ça », renchérit son confrère de la défense.

Suspension de séance.Goût de l’argent et délinquance, c’est le fil rouge des portraits qu’ont dessiné ces deux jours d’audience. Calvitie et cheveux longs, il y a le doyen, Michel Catino, né en 1952.

Lui, sa passion, c’est le jeu. La main serrée sur ses lunettes demi-lune, il raconte avec un fort accent belge les cafés qu’il a tenus et où il menait des tables de jeux. il ne travaille que quelques mois.

 « Comme je me défendais au poker, je gagnais beaucoup d’argent », explique-t-il. C’est pour l’argent encore qu’il se retrouve dans une histoire de stupéfiants qui l’amène à faire de la prison en Allemagne. Celui que son fils vient présenter comme « un très très bon papa » et « une personne très serviable », à qui « on peut demander n’importe quoi » est soupçonné d’avoir transféré les armes.

Massif, des petits yeux qui clignent sans arrêt, il y a, dans le box, son ami de plus de 30 ans, Metin Karasular. Trafic de stupéfiants, armes, jeux. « Que pouvez-vous en dire », lui demande le juge.

Il hausse les épaules et fait la moue. « Il s’agissait de quoi ? Je ne me souviens pas. » Dans l’affaire des attentats, « je suis innocent plus que tout le monde », plaide celui qui est accusé aussi d’avoir fourni les armes du crime.

A chaque mention d’une histoire passée, ce père de six enfants avance des explications longues et compliquées, pour expliquer qu’il n’a rien fait et qu’il a été victime d’une embrouille. Il a été boulanger, puis a pris des cafés et un garage. Sa détention ? « Je ne savais pas que la prison en France, c’était comme ça.

on dirait que vous êtes des criminels de guerre et que vous avez combattu avec Hitler », lance-t-il.Autres mis en causes, même profil. Mohamed-Amine Fares « Je ne vais pas mentir, je n’ai vécu que de trafics.

Je n’ai jamais travaillé », reconnait le jeune homme aux cheveux serrés dans un catogan. Né à Bondy en 1989, ses parents se séparent quand il a un an. Ballotté entre l’un et l’autre, il commence à décrocher l’école en quatrième et fini par la quitter avant son bac, à 18 ans, « sans diplôme et sans qualification », résume son enquêteuse de personnalité.

Sa première incarcération date de 2011. A ses côtés, Saïd Maklouf. Un colosse en polo beige au parcours moins chaotique.

C’est sa première incarcération. Avec un frère et une sœur ingénieurs informatiques, une autre fonctionnaire, Saïd est le seul à peiner à l’école. Après son CAP, il décroche, mais cherche immédiatement du travail.

Animateur à la mairie, livreur de pain, peintre bénévole pour une association puis ambulancier, « un travail qui me plait énormément », il égrène ses expériences dans un langage articulé et policé. Ses grosse lunettes sont posées sur son masque et surplombées par un grand front plissé par l’attention. Il a aussi un comportement correct en détention, où il s’est découvert une passion pour la cuisine.

L’image se brise un peu quand un avocat de la partie civile l’interroge sur une affaire de voisinage qui a dégénéré. « Oui, le trafic, je ne nie pas, j’en ai fait », avoue-t-il.

L’argent facile, c’est encore plus le fil conducteur de la vie d’Ali Rizat Polat. L’audition du seul, parmi les présents. était très attendue. Tête rasée de près, chemise blanche bien repassée, l’homme de 35 ans, qualifié de proche de Coulibaly par l’enquête, a expliqué être devenu délinquant – il était trafiquant de drogue dure – pour l’argent.

Parce que « quand tu n’en a pas, tu n’as rien » et qu’il « avait vu des mecs de sa cité qui étaient millionnaires ». A l’assesseur de la cour, qui lui disait que « l’argent c’est comme un leitmotiv chez vous. Il y en a, c’est la lecture, vous c’est l’argent », il a répondu  : « Je veux mourir riche.

Je veux de l’argent. Je veux une belle vie, des belles choses. Franchement un million, c’est rien du tout.

 » Fils d’une famille kurde, arrivé en France à l’âge de trois ans, Ali Rizat Pola a un père violent qui frappe sa mère et lui aussi, le mal aimé de la famille. Etudes bâclées là encore, qui terminent par un CAP mécanique. Il fait un premier séjour en prison en 2009, puis un autre en 2012.

Son audition, il l’a démarrée en niant toute responsabilité  : « Je tenais à dire que je suis innocent de ça. Je suis là à cause de balances mythomanes qui ont balancé beaucoup de conneries ». Une déclaration qui a suscité du remous parmi les avocats de la partie civile.

Selon lui, il paye sa relation avec Amedy Coulibaly, dont il « se désolidarise ».C’est pour Ali Rizat Polat que la question de la religion a été la plus prégnante. Il grandit dans une famille peu religieuse, de confession alevi, et dit s’être converti à l’islam dans les années 2011-2012.

Interrogé par le juge sur la compatibilité entre sa délinquance et la religion, il répond qu’« une personne de confession juive ou catholique, elle fait ses prières mais elle fait aussi des péchés ». Devant le tir de barrage de questions des avocats des partis civiles, son avocat, Maitre Isabelle Coutant-Peyre, s’insurge  : « Je ne comprends pas pourquoi il y a un débat sur la religion de mon client dans cette enceinte, qui se dit le temple de la laïcité ». « Pourquoi ? Y a-t-il un autre sujet à aborder confrère », lui rétorque, exaspéré, un avocat des parties civiles.

Le président est contraint d’intervenir et de rappeler la règle. La question de la radicalisation et de la religion sera abordée en temps voulu, quand on parlera du fonds et pas dans le cadre de l’étude de personnalité. De fait, le thème a été peu abordé, mais aucun des prévenus n’a manifesté, devant la cour, de foi radicale.

 « Pour moi, la religion, ça n’a jamais été d’assassiner des gens. Dans ma famille musulmane, ça a toujours été la paix. C’est comme ça que j’ai été éduqué », a ainsi expliqué Abdelaziz Abbad.

Selon le père de Mohamed Fares, « la religion et Mohamed, ça fait deux », rapporte l’enquêteuse de personnalité.Seule la radicalisation d’Hayat Boumedienne a été creusée. A la barre, deux femmes se sont succédé pour tenter d’éclairer la personnalité de l’épouse d’Amedy Coulibaly, que des sources disent en fuite au Proche-Orient, qu’elle a rejoint juste avant les attentats  : sa sœur, Keltoum Boumedienne, et une amie avec qui elle a grandi une partie de sa jeunesse.

La première a expliqué à quel point elle avait été meurtrie par le décès soudain de leur mère, quand elle avait 8 ans. Puis il y a la rencontre avec Coulibaly. « Dans les débuts, je la sentais heureuse, elle avait trouvé l’amour », témoigne sa sœur.

Face à une pratique de plus en plus rigoureuse, la grande sœur s’est interrogée  : « Elle disait qu’elle se sentait bien. Elle avait l’air épanouie dans son évolution avec la religion. » Mais Keltoum Boumedienne, qui a eu sa sœur sept fois au téléphone depuis sa fuite, dont une en octobre 2019, marche sur des œufs.

« Je vous sens un peu contrainte dans vos déclarations, un peu limitée. Est-ce que c’est une volonté de maintenir le lien ? », interroge l’avocate générale. « Je ne me souviens pas », répète la jeune femme.

Un avocat des parties civiles s’agace. « Si on vous écoute bien, votre sœur ne vous a dit que des banalités. Vous êtes devant une cours d’assise spéciale pour un crime hors norme.

Est-ce que vous n’avez pas quelque chose de plus à dire aux victimes ? » Pas réponse.