avant la parution d'une étude choc, des élues témoignent


06h00
, le 3 décembre 2021Les femmes continuent d’être sous-représentées en politique. Selon le réseau Elues locales, cela s’explique notamment par les violences sexistes qu’elles subissent lorsqu’elles décident de participer à l’exercice du pouvoir. Cet organisme a mené une étude chiffrée inédite auprès de 2.000 représentantes politiques victimes de violences (sexistes et/ou sexuelles). Les résultats seront dévoilés vendredi à l’occasion des 10e journées nationales des femmes élues. Participantes à cette étude, trois d’entre elles reviennent pour le JDD sur ce qu’elles ont vécu et leur volonté de faire changer les choses.

« Je me croyais forte et, d’un coup, en un baiser, je me découvre faible »

C., conseillère municipale qui souhaite rester anonyme« Je souhaite rester anonyme car je suis mariée et mon mari n’est pas au courant de ce que j’ai vécu. Conseillère municipale, j’ai répondu à l’enquête du réseau Elues locales en déclarant n’avoir jamais été victime de sexisme ou de violences. Cinq jours après avoir répondu avoir donné ma réponse, j’ai pourtant été agressée.Dans le cadre de mon engagement politique, j’ai eu une relation courtoise avec un monsieur. Il m’avait fait une avance et je lui ai indiqué poliment ne pas être dans cette envie-là. Quelques mois passent et cette personne me propose d’aller dîner. Je suis âgé de 57 ans, j’ai un peu d’expérience et je sais remettre les hommes à leur place quand il le faut. Je vais donc à ce dîner sereinement. Le repas, pendant lequel la discussion était strictement professionnelle, se déroule bien et nous nous retrouvons à marcher dans la rue en recherchant un taxi pour rentrer. C’est alors qu’il m’attrape d’un coup et m’embrasse sur la bouche. Je l’ai rejeté en lui disant que c’était non. ‘Oui, mais vous dites non et, à la fin, vous finissez par dire oui », m’a-t-il sorti, en réinsistant. Pour me débarrasser de lui, j’ai fini par lui dire ‘bon ok, embrasse-moi et pars’.

« Ce silence qui pèse sur les violences sexuelles ne sera pas levé du jour au lendemain. Mon anonymat en est la preuve. »

Ça s’est terminé ainsi mais cela m’a mis en état de choc. Cela m’a tétanisée : j’ai 57 ans et j’avais l’impression d’en avoir 16, d’être une adolescente fragile face aux hommes. Je savais qu’en allant à ce dîner, il pouvait y avoir un débordement mais je me croyais assez forte pour résister. Je me croyais forte et, d’un coup, en un baiser, je me découvre faible.Je me suis posé beaucoup de questions sur ma génération. Nous avons vécu dans un imaginaire des films des années 1950 où les héros attrapent la femme même si elle n’est pas d’accord. J’ai été éduquée avec ce modèle et, aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher de culpabiliser après ce que j’ai vécu. J’ai rencontré une coach à qui j’ai pu en parler et qui m’a dit : ‘C’est vous la victime et, pourtant, vous l’excusez.’ On peut faire des chartes internes aux partis politiques, des superpositions de lois, faire de grandes déclarations, mais ce silence qui pèse sur les violences sexuelles ne sera pas levé du jour au lendemain. J’en suis la preuve : je n’ai même pas le courage de parler à visage découvert! »Lire aussi – « Les violences faites aux femmes ne sont pas une fatalité! » : 64 parlementaires exigent plus de moyens

« Dans le monde politique, le sexisme est très ancré »

Stéphanie Hallien, conseillère municipale à la mairie de Savenay (Loire-Atlantique)« Etre une femme et trouver sa place en politique, ce n’est pas simple. J’ai vu et vécu une succession d’expressions de sexisme ordinaire : on vous coupe la parole, on ne vous laisse pas dérouler la fin de vos propos, on qualifie vos déclarations d’inintéressantes, on vous dévisage de bas en haut, on se moque de vous car vous ne correspondez pas aux normes de beauté… Un détail qui me gêne énormément dans les rencontres politiques : quand vous êtes une femme, on cherche systématiquement à vous faire une bise, à vous embrasser sur la joue malgré vous.

« Il y a une forme de pression mais aussi de protection : le monde politique est très masculin »

Ce genre de situation arrive plus rarement aujourd’hui dans le cadre des entreprises. Dans le monde politique, le sexisme est très ancré. Je suis élue depuis 2008 et j’ai toujours vu des comportements déplacés, sous couverts de ‘blagues’ ou de ‘drague’. La prise de conscience, elle, est très lente. Il y a une forme de pression mais aussi de protection : le monde politique est très masculin ; les hommes dirigent souvent les formations, lesquelles sont peu motrices dans la lutte contre les violences sexistes.Pourtant, il y a des choses simples à faire. Lors de ma dernière campagne municipale, nous avions mis en place une charte pour tous les candidats sur la liste et ça s’est très bien passé. Nous avons eu un problème – un homme qui s’était énervé contre une femme en lui demandant si elle avait ses règles – mais les excuses ont été faites et la situation s’est très vite réglée. Mettons en place des chartes ou des enquêtes de moralité lors des investitures de candidats aux élections locales, cela ne pourra qu’aider au changement. »Lire aussi – #SciencesPorcs : les témoignages des violences sexistes et sexuelles affluent, le silence des écoles dénoncés

« Il y a cette peur chez les femmes en politique de dénoncer et de perdre sa place aux élections suivantes »

Valérie Ferrarini, conseillère municipale à Marignier (Haute-Savoie) et conseillère de la communauté de commune de Faucigny Glières« L’engagement politique existe dans ma famille depuis plusieurs générations. En 2014, un homme qui se lançait aux municipales à Marignier (Haute-Savoie) est venu me chercher car il me voulait sur sa liste. Nous avons gagné et c’est là que j’ai commencé à voir apparaître des comportements sexistes.Cela a commencé dès le début du mandat quand il a fallu répartir les rôles au sein de l’équipe. Vous êtes une femme, donc on vous donne le social, les écoles parce que vous vous occupez des enfants, les pépés et mémés car on n’en veut pas trop et puis la communication car il faut avoir bonne figure. Ensuite, alors que j’étais numéro 2 sur la liste et que je devais donc être première adjointe, on est venu me voir en me disant qu’il fallait laisser la place à quelqu’un de mieux connu par la population, un homme bien sûr. Petit à petit, les places convoitées reviennent à des hommes et les femmes se retrouvent sur le strapontin. Des propos un peu déplacés surviennent alors. Maman de trois enfants, je me suis entendu dire qu’il fallait que j’aille m’en occuper.

« Les élus votent des lois pour imposer la parité aux entreprises, mais eux ne font rien dans leur propre système »

Au fur et à mesure, la parole se libère et la violence verbale s’invite. On m’appelle, avec une autre conseillère, ‘les blondes’ ou encore ‘les poules’ du maire. Certains hommes ont émis des caquètements quand j’arrivais dans une salle. La pression se fait plus forte, des collègues masculins se font tactiles avec vous parce que, pourquoi pas, autant toucher quand on a le pouvoir. Je n’ai jamais été agressé sexuellement, mais j’ai souvent pensé à lâcher. Je me suis même faite teindre les cheveux en rouge pour qu’on arrête de me traiter de ‘blonde’!J’ai pu surmonter tout ça, et notamment en m’engageant au sein du réseau Elues locales, mais je comprends celles qui ne veulent pas s’engager. Il faut maintenant que le milieu politique bouge. Les élus votent des lois pour imposer la parité aux entreprises, mais eux ne font rien dans leur propre système. Il y a cette peur chez les femmes en politique de dénoncer et de perdre sa place sur les listes lors des élections suivantes. Je suis de nature optimiste mais, de par son expérience, je crains qu’il faille imposer par la loi aux partis la mise en place des chartes ou une parité à tous les niveaux. »


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