Quel avenir pour la maison Boucicaut de Bellême  ?


Par Jeanne MORCELLET
Publié le

13 Avr 24 à 8:00
 

Quel avenir pour la maison Boucicaut de Bellême  ?

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Elle fait partie du village de Bellême (Orne), elle l’honore, elle le sert.La maison Boucicaut, comme tout le monde l’appelle à Bellême, renvoie à un passé glorieux.Elle raconte l’histoire d’une réussite sociale et économique, l’ascension irrésistible d’un petit provincial, la possibilité de faire mieux, toujours mieux et de ne pas s’en laisser conter ni compter.La maison Boucicaut rend compte d’une victoire et d’une lutte aussi. Aujourd’hui inoccupée, elle attire des convoitises, nourrit des rêves, sous-tend des luttes.Elle ne laisse pas indifférent, et puis elle vaut trop cher, d’un point de vue spéculatif et symbolique.

L’affaire Boucicaut

« L’affaire Boucicaut » éclate en 2023, quand des habitants découvrent que le conseiller départemental, Vincent Segouin, ex-maire du village et encore sénateur, désire la création d’un restaurant dans un bâtiment emblématique qui accueillait jusqu’en 2018 l’Aide sociale à l’enfance de la Ville de Paris.Le 13 mai 2023, le collectif Marguerite, du nom de l’épouse de Monsieur Boucicaut, se poste sur la place devant la maison bourgeoise, bien décidé à se fait entendre.

Une tension palpable

Entre Vincent Segouin et les manifestants, la tension est palpable et les mots fusent.« Il était véritablement très en colère et passablement agressif, on a bien vu que ça le touchait parce qu’on le dérangeait » se souvient Marie* qui déplore aujourd’hui encore un manque total de concertation et de discussion entre les élus et les citoyens.

Un esprit de résistance

Le ton est donné : le collectif Marguerite, créé pour l’occasion, ne manque ni d’envies ni d’esprit de résistance.Ils sont une quarantaine à s’opposer fermement à un projet de restauration culinaire « financé en partie avec l’argent public du bailleur social du département, ce qui serait un comble ».« Si Orne Habitat achetait les lieux à l’AP-HP, pour le louer ensuite à un restaurateur privé, ce serait totalement asocial et immoral. Si un privé achète un bel espace pour en faire un resto chic et les recettes qui vont avec, ça oui, on le conçoit bien, mais ce qui nous interpelle c’est l’utilisation de l’argent public à des fins privées et commerciales ».Marguerite est en lutte ! Et ses membres se sentent pleinement légitimes dans leur combat.« Nous souhaitons encore et toujours à Bellême un lieu de vie et de rencontres, un espace qui manque cruellement » rappelle Charles.*« La ville est en déficit de lieux communs. Il n’y a pas véritablement d’endroit approprié et accueillant pour les jeunes. Nous aimerions un lieu ouvert pour tous les habitants, les Bellêmois et les citoyens des environs, les résidents à l’année et les propriétaires de maisons secondaires. »

Le testament de Marguerite

Marguerite Boucicaut, née en Saône-et-Loire dans la misère et montée à Paris à l’âge de 13 ans, connaît la fortune après le labeur. Mariée à Aristide Boucicaut, le père du Bon Marché, elle devient en 1879, à la mort de son époux puis de son fils, la propriétaire du grand magasin, où 3200 personnes sont employées. À la tête d’une fortune considérable et sans héritiers, elle lègue son argent, plus de cent millions, à ses employés. Dans son testament, elle écrit : « Mon unique pensée a été de venir aussi utilement que possible au secours des souffrants et des misérables », « (…) Mes libéralités sont, en quelque sorte, une juste compensation de ce que nous avons imposé aux personnes que nous avons employées » ou encore « J’étais moi aussi cette pauvre ouvrière qui devait surmonter les difficultés de la vie ». Elle donne aussi à diverses associations, crée des hôpitaux, des maternités, et dote Verjux, son village natal, d’une mairie, d’une école et d’un pont de 216 mètres reliant les deux rives de la Saône.

La gentrification de Bellême et l’érosion de sa mixité sociale

Préoccupés par ce qu’ils estiment être une certaine gentrification de Bellême et par l’érosion de la mixité sociale, les membres du collectif alertent les élus, les passants, la presse…« Le village vieillit, les jeunes d’ici n’ont plus les moyens d’acheter, de rester et de s’investir, les couples de quarante ans ont vraiment beaucoup de mal à se loger et Bellême s’enfonce dans une forme de morosité de l’entre-soi » reprend Marie.Elle établit, comme ses camarades, des comparaisons entre le dynamisme supposé de Val-au-Perche qui « multiplie les projets et les initiatives » et Bellême, qui à ses yeux « ronronne de plus en plus mollement ».Sans compter que la maison Boucicaut est vide et se dégrade.

La maison Boucicaut est désormais vide

Depuis 2018, l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), légataire universel des lieux, a cessé d’accueillir des enfants venus de la capitale, placés en famille d’accueil ou en soin ambulatoire.Elle a déménagé ses services au Mans.Un temps, l’association Bellême Patrimoine a imaginé créer un lieu de mémoire et de culture. Mais le projet a été mis de côté.Puis le Secours catholique a pensé investir les lieux, sans plus de succès.La maison Boucicaut, devenue la belle endormie, aurait pu le rester ad vitam aeternam.Mais voilà : le collectif Marguerite et le conseiller départemental Vincent Segouin ont décidé du contraire.

Elle a réparti sa fortune aux ouvriers pour que personne ne soit oublié

Marguerite ne lâche rien : « Nous souhaitons respecter le testament à vocation sociale de Marguerite, la veuve Boucicaut, qui a réparti sa fortune aux ouvriers pour que personne ne soit oublié et qui a demandé expressément que sa demeure devienne « un hospice ou une maison de retraite pour vieillards-femmes ». Nous ne comprenons pas l’idée d’un restaurant haut de gamme pour gens huppés dans ces conditions. Nous réclamons une réhabilitation à caractère social et culturel ».

Jamais informés

« Nous sommes continuellement en quête d’informations, sur l’avenir de la maison comme sur bien d’autres choses. C’est comme si la ville souffrait d’une politique de l’omerta sans aucun espoir de transparence ni de dialogue. Nous ne comprenons pas pourquoi nous avons appris quasiment par hasard la volonté de quelques-uns de faire de cette maison un restaurant haut de gamme », insiste Marie. Elle renchérit : « Pourquoi nous ne sommes jamais informés, malgré nos demandes répétées et notre bonne volonté, des projets et des idées des élus alors que nous constatons de facto des tentations et des tentatives de quelques-uns qui voudraient régir seuls la ville, qui plus est à nos dépens ».

Un lieu tiers 

Et puis il y a les projets sur lesquels le collectif travaille : créer ce lieu tiers qui manque tant à leur ville, si possible dans la maison Boucicaut, et qui contiendrait associations, Amap « aujourd’hui amicalement reléguée dans le garage d’un privé », maison des assistantes maternelles, espaces pour l’école de musique, pour des rencontres, un atelier de couture, des lectures, des résidences d’artistes, un jardin avec son potager…Ils le clament haut et fort : « Le diagnostic établi dans le cadre des Petites villes de demain nous donne raison : pour le Bellême de demain, il est écrit noir sur blanc qu’il faut, entre autres, « répondre aux besoins des familles actuelles et futures, développer les services et infrastructures dédiés à la jeunesse et aux sports et prendre en compte le vieillissement de la population dans les aménagements et l’habitat. »

C’est un projet en cours. Nous souhaitons en faire un mémorial Boucicaut et un restaurant avec centre de formation pour les jeunes
Vincent Segouin

D’ailleurs une architecte a travaillé sur leur projet « en vue d’une reconversion durable » : elle a produit plusieurs documents qui exposent la revitalisation possible des lieux, avec à l’appui de nombreux exemples créés dans les grandes villes.« Un projet magnifique et qui tient la route », si ce n’est qu’il faut le financer, et ça, c’est une autre affaire…

Que veut-on faire de Bellême ?

À la question qui les hante, « Que veut-on faire de Bellême ? », les membres de Marguerite s’accordent tous à revendiquer un avenir collectif, généreux et dynamique.Et plus facilement déchiffrable : « En novembre-décembre, on avait des échos comme quoi l’AP-HP vendait la maison et maintenant, depuis le mois de mars, on entend dire que ce n’est plus à vendre ! On aimerait comprendre ! Il faut toujours se battre pour obtenir des bribes d’informations » répètent-ils, un rien excédés.

Étude de faisabilité

Interrogé sur ses intentions, Vincent Segouin répond vite, succinctement et simplement : « C’est un projet en cours. Nous souhaitons en faire un lieu culturel et un restaurant, un mémorial Boucicaut et un espace restauration avec centre de formation pour les jeunes. Nous sommes dans une phase d’étude de faisabilité, pour savoir si le projet est réalisable du point de vue économique. Mais oui, le projet est toujours d’actualité ».Le conseiller départemental ajoute : « Je souhaite que l’immeuble trouve une destination ».Décidément, la maison Boucicaut inspire des convictions contraires, suscite des convoitises paradoxales et provoque bien des conflits. Elle n’a pas fini de faire parler d’elle.*Les prénoms ont été modifiésSuivez toute l’actualité de vos villes et médias favoris en vous inscrivant à Mon Actu.