Carole Delga : "La gauche ne parle pas des vrais sujets"


L’Express : Que retenez-vous de ces premiers mois du second quinquennat Macron ? 

Carole Delga : Un grand flou. Pendant sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron n’a pas présenté de véritable projet pour la France et la nouvelle composition de l’Assemblée nationale le décontenance. Il n’a pas de majorité nette et – il ne faut pas l’oublier, 89 députés d’extrême droite sont entrés dans l’hémicycle – il tâtonne sur les alliances à mener.

Mais au-delà, il manque de vision pour faire face aux urgences. Quel est son projet pour la société ? Où veut-il nous mener ? Il nous parle de réformer l’école, mais qui a vraiment compris ce qu’il comptait faire ? Personne.  

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Il veut donner davantage de liberté aux directeurs d’établissement, mais laquelle et jusqu’où ? Il en va de même pour la réforme des retraites et de l’assurance chômage : quels en sont les grands principes et, surtout, pourquoi cette précipitation ? Que les choses soient claires, je ne m’en réjouis pas. Je souhaite la réussite de mon pays et que l’on puisse répondre urgemment au désarroi des Français, sinon, c’est l’avenir même de la République qui est posé. 

Sur la question du pouvoir d’achat, il a lancé de nouvelles aides pour affronter cette crise énergétique.

 

Ces aides sont nécessaires pour permettre, notamment aux plus modestes, de boucler leurs fins du mois. Depuis longtemps on sait que nous devons retrouver une souveraineté énergétique et industrielle.

Prenons les énergies renouvelables : pourquoi n’accélère-t-on pas plus ? Pour aller plus vite, je propose de laisser la main aux présidents de région car nous concilions proximité efficacité, et puissance de l’action. D’autres crises pointent le bout de leur nez.  

Comme celle du ferroviaire.

Il faut une révolution là aussi, tendre vers la gratuité et changer d’échelle dans les investissements comme l’ont fait l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie. la moitié des lignes qui irriguent nos territoires comme nos campagnes vont fermer dans cinq ans. La décentralisation n’est pas un vain mot quand il s’agit de lancer de grandes réformes.

On ne peut pas continuer comme cela a été fait depuis cinq ans, avec des décisions déconnectées prises dans les bureaux parisiens. 

A-t-il raison de vouloir lancer une réforme des retraites au plus vite ? 

Ce n’est pas une priorité, d’autant qu’elle s’annonce injuste ! Les Français sont très inquiets sur le pouvoir d’achat et le réchauffement climatique. L’éco-anxiété s’enracine chez les nouvelles générations.

Nos compatriotes s’inquiètent pour leur avenir tout simplement et celui de leurs enfants. C’est pour cela que l’école doit redevenir le premier sujet dont il faut s’occuper. L’école doit permettre de nouveau d’accéder à l’escalier de la réussite, de casser le déterminisme social.

Et l’autre sujet, tout le monde le sait, c’est la santé.  

« Il faut une rémunération beaucoup plus juste du travail »La France doit réinvestir dans le système hospitalier beaucoup plus qu’elle ne le fait. Trouvez-vous normal que la région Occitanie doive recruter des médecins par elle-même pour répondre aux déserts médicaux ? Est-ce le rôle d’une région ? Je ne peux pourtant pas laisser mes concitoyens sans médecin.

Donner la priorité à la réforme des retraites en ce début de quinquennat est inadapté et anachronique. L’urgence est ailleurs. 

Parmi les grands sujets de la rentrée, il y a la fin de vie.

Le chef de l’État lance une grande consultation citoyenne. Faut-il soumettre ce futur projet de loi à référendum ? 

Carole Delga en compagnie de l’ambassadeur ukrainien en France, Vadym Omelchenko, en septembre 2022.///.

Un référendum n’est bon que quand le peuple a l’ensemble des éléments pour faire un choix éclairé. Avant de parler de référendum, il faut s’assurer que ces conditions sont réunies. Je suis pour que chacun puisse décider de mourir dans la dignité mais le législateur doit être sûr de ce qu’il fait.

Montesquieu disait : « Il est parfois nécessaire de changer certaines lois mais le cas est rare, et lorsqu’il arrive, il ne faut y toucher que d’une main tremblante. » Ça ne veut pas dire avoir une main qui a peur mais comprendre que le chemin est étroit. Et une fois qu’une loi est votée, il faut se donner les moyens humains et matériels de son application.

Ce n’est pas le cas aujourd’hui pour accompagner les fins de vie. dans les hôpitaux ou les Ehpad. 

Pourquoi ne souscrivez-vous pas à son Conseil national de la refondation ? 

Parce que je ne suis pas convaincue, et mes collègues présidents de région, de département et les maires ne le sont pas non plus. Ces grandes messes, je ne suis pas sûre qu’elles puissent déboucher sur du concret.

D’autant qu’il y en a déjà eu d’autres, le grand débat national ou la convention citoyenne pour le climat, qui n’ont pas été prises en compte par l’exécutif.  

La gauche débat beaucoup sur ce qu’est le travail. Est-ce que la « valeur travail », c’est de droite comme le dit Sandrine Rousseau ? 

Bien sûr que non ! La valeur du travail et la défense des travailleurs sont historiquement portées par la gauche ! Par le travail, on peut s’émanciper, se réaliser pleinement, progresser à titre individuel et collectif.

Le travail, c’est l’industrie, le soin, l’alimentation avec les agriculteurs, c’est aussi les métiers verts qui se développent pour lutter contre le réchauffement climatique. La gauche doit se saisir de ce sujet car le travail a tellement évolué. Aujourd’hui plus encore, les salariés nous disent qu’ils veulent un emploi qui ait du sens et qui permette une meilleure qualité de vie.

Il faut une rémunération beaucoup plus juste du travail, il faut mieux prendre en compte sa pénibilité. Il faut parler de l’ubérisation du travail, avec ces nouveaux métiers de livreur à vélo qui ressemblent plus à un esclavagisme moderne qu’à de la libération ou de l’émancipation.  

« Moi, je suis debout et au travail »Et la jeunesse aspire à une transition dans les métiers.

Aucun jeune aujourd’hui ne se voit faire le même travail pendant quarante ans comme nos parents. Il faut avoir cette réflexion sur le métier choisi et le droit d’en changer, la formation tout au long de la vie. Ce serait bien plus intéressant de débattre de cela que ces petites polémiques, ces phrases ridicules pour faire le buzz.

 

Pourquoi cette question crispe-t-elle autant à gauche ? 

Parce que la gauche, aujourd’hui, ne parle pas des vrais sujets. Certains sont dans la petite phrase pour faire progresser leur notoriété, pas pour faire avancer notre société. Ils parlent à longueur de journée sur les chaînes d’infos ou sur les réseaux sociaux, cherchent à cliver, mais que font-ils réellement ? Rien.

Moi, je suis debout et au travail, je n’ai pas le temps et le goût pour ces polémiques. Comme beaucoup d’élus sur le terrain. J’aimerais qu’il y ait plus de femmes et d’hommes qui soient debout et au travail en politique.

Cet été, on a discuté de cravate, de karting et de barbecue. A gauche, comme à droite, le débat politique national n’est pas à la hauteur de l’angoisse des Français et des périls planétaires. Cela fait le lit de l’extrême droite.

Je ne fais pas partie de ce monde-là. 

Vous partagez donc la ligne de Fabien Roussel. 

Ce qu’a écrit Fabien dans sa tribune au Monde, clairement je signe.

C’est une pierre au débat sur ce sujet que la gauche doit remettre sur l’établi, car cette question intéresse particulièrement les Français.  

Au PS, il y a Olivier Faure qui s’inscrit pleinement dans la Nupes et Bernard Cazeneuve, qui a quitté le parti, et mobilise pour rassembler ceux qui s’opposent à cette union de la gauche. Où vous situez-vous ? 

Nous avons besoin d’une gauche unie, mais une gauche de responsabilité qui puisse accéder au pouvoir pour changer les choses.

Un projet crédible entre le libéralisme d’Emmanuel Macron et le bolivarisme de Jean-Luc Mélenchon, c’est possible et indispensable. L’union de la gauche, je l’ai toujours faite dans ma région avec réussite. Je l’ai portée lors des précédentes élections européennes.

Mais j’ai des désaccords majeurs avec la France insoumise, notamment sur les sujets régaliens qui gouvernent l’avenir d’un grand pays comme la France : la diplomatie, la défense, la sécurité, la justice, le budget. Qu’est-ce que la Nupes finalement ? Un succès relatif d’opposition, un succès pour LFI surtout et ça s’arrête là. Je ne fais pas de la politique pour faire un score élevé et rester dans l’opposition mais pour gagner des élections afin de pouvoir changer la vie des gens.

 

Il faut que la gauche travaille sur un projet de société sur six grands thèmes : l’éducation, la santé, le travail, la réconciliation des Français, la sécurité et de manière transversale le climat. Soyons très ambitieux sur l’école : revenons à la semaine de quatre jours et demi, améliorons la formation des enseignants et rémunérons-les plus. Relier les gens, c’est avoir une vraie politique de transports autant qu’une politique culturelle et sportive, au-delà des seules métropoles.

Modernisons notre parc nucléaire tout en augmentant significativement notre part de production d’énergies renouvelables, notamment grâce à la formidable opportunité de l’éolien en mer au large de nos côtes ou encore en investissant dans l’hydrogène vert. Sur la sécurité, je n’ai pas peur de dire que la police protège et je lui dis merci. Et quand il y a des fautes, elles doivent être sanctionnées fermement.

C’est un projet qui se construit à partir de la base, et non par des accords d’appareils quelques semaines avant les élections. 

Quel est le sens de votre rassemblement à Bram, le 25 septembre : ouvrir une nouvelle voie, hors de Cazeneuve et de Faure ? 

C’est la gauche au travail, qui fait du collectif, qui est humble et dit qui nous sommes. Demandez aux Français ce qu’est la gauche, beaucoup ne savent plus. Seuls 24% des Français font confiance à la Nupes pour peser sur la politique nationale.

Moi, je préfère parler de la France, surtout à l’heure des crises démocratique, sociale et climatique. On doit agir et c’est pour ça qu’il faut travailler, plutôt que de faire des déclarations à n’en plus finir sans jamais mettre les mains dans le cambouis. Je suis de cette gauche qui transforme la vie des gens, loin des esclandres et des positions inquisitoriales.

La rentrée la moins chère de France, elle est en Occitanie : on fournit les ordinateurs, les manuels scolaires et les transports scolaires sont gratuits. Les moins de 26 ans voyagent gratuitement dans ma région sur les trains régionaux. En six ans, on a aidé 80 000 entreprises et le taux de chômage baisse.

La gauche du faire, qui amène des solutions, c’est la seule qui compte. Et qui gagne. 

Vous ne quitterez donc pas le PS. Soutiendrez-vous Olivier Faure au prochain congrès du PS ? 

Je vous l’ai dit, le congrès n’est pas mon sujet aujourd’hui.

Moi, je suis debout et au travail pour le projet, pour les Français. J’ai travaillé de longues semaines à un livre sur la vie de Jaurès. Cela m’a renforcée dans mes convictions que le cap, c’est la sincérité, l’unité des idées.

Les querelles de boutique, les guéguerres de clans ? Très peu pour moi. 

« La gauche du faire », c’est un slogan pour plus tard ? 

Ce n’est pas un slogan, c’est ce que je fais, comme de nombreux élus régionaux. qui se donnent sans compter tous les jours. Les Rencontres de la Gauche à Bram ne sont qu’un début.

Je vais continuer à porter ce travail sur le plan national, avec par exemple, Valérie Rabault, les présidents de région, les maires de Rouen et de Montpellier, les parlementaires, les forces économiques et sociales et tous les citoyens volontaires, qui sont nombreux. On fera des réunions dans toutes les sous-préfectures du pays pour porter le débat d’idées. Aujourd’hui, tout est trop violent, la politique et ses déclarations comme les conséquences du réchauffement climatiques.

Les gens ont peur et donc se braquent et se divisent. J’ai envie de travailler pour remettre de la tolérance, de l’apaisement dans notre société, proposer des pistes de rassemblement, car nous ne sommes forts qu’unis. 

Jean-Luc Mélenchon a fait savoir qu’il souhaitait être remplacé. Le croyez-vous ? Peut-il être le candidat unique de la gauche en 2027 ? 

On vient de parler du pays. à la recherche de l’homme providentiel, à la course des petits chevaux.

Cette politique-là, les gens n’en veulent plus. Ils veulent des solutions, pas le feuilleton permanent sur les ambitions de tel ou tel. Au fond, pour moi, il faut revenir à de la sincérité, de l’éthique, du volontarisme et au sens du dépassement pour la grandeur de la France.

 

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Adrien Quatennens a admis des épisodes de violences à l’encontre de son épouse et son mentor, Jean-Luc Mélenchon, lui a témoigné son soutien sans aucun mot pour la victime. Cela vous choque-t-il ? 

Je ne veux pas tomber dans les petites phrases et mon soutien va toujours en premier aux victimes. 

Opinions

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