Colombie: d'antidote économique, la réforme fiscale devient un fardeau politique


Soumis le 15 avril dernier à l’examen par le Parlement, le projet de réforme fiscale a déclenché deux semaines plus tard des manifestations ininterrompues, émaillées d’actes de violence et de vandalisme. la vague de violence qui s’en est suivie a fait, selon le Bureau du médiateur, une vingtaine de morts, au moins 800 blessés et près de 90 disparus.

Cette situation a mis en alerte le gouvernement à un an des élections législatives et présidentielles. Le président, Iván Duque avait d’abord annoncé, dimanche dernier, après plusieurs jours d’hésitation, le retrait du projet de réforme fiscale et son remplacement par un nouveau texte « consensuel » afin d’éviter, selon lui, l’incertitude financière ».

« La réforme n’est pas un caprice. La réforme est une nécessité. La retirer ou non, ce n’était pas la question. Le vrai débat est de pouvoir garantir la continuité des programmes sociaux », a dit le Chef de l’Etat, dont le gouvernement cherche à lever environ 6,302 milliards de dollars pour renforcer la résilience de l’économie, protéger la bonne santé des finances publiques et financer la reprise économique et les programmes sociaux.

Le projet de réforme fiscale a été perçu comme une attaque contre la classe moyenne et le pouvoir d’achat des pauvres, en raison, entre autres, de la facturation d’une TVA de 19% sur les services publics.

Dans une tentative d’apaiser les tensions et amorcer une sortie de l’impasse, le ministre des Finances, Alberto Carrasquilla, principal architecte de la réforme, a démissionné le lendemain du retrait du projet de loi controversé. Cependant, les initiatives du gouvernement ont été vaines : les manifestations se poursuivaient, la deuxième version de la réforme piétine et l’image de l’économie colombienne est ébranlée.

La pression sur le gouvernement est montée d’un cran ces deux derniers jours avec des commentaires critiques venus de l’extérieur. Le ministère des Affaires étrangères a convoqué, avec le ministre de la Défense, le corps diplomatique accrédité à Bogotá pour une réunion visant à répondre aux observations de la communauté internationale sur l' »utilisation disproportionnée » de la force publique.

Le ministère a également soutenu que la Colombie est « garante des droits des citoyens, y compris ceux à la vie de tous et à la mobilisation pacifique ».

Auparavant, l’ONU, l’Union européenne (UE), l’Organisation des États américains et d’autres organisations internationales ont dénoncé « l’usage excessif » de la force publique et demandé d’urgence un dialogue national pour surmonter les tensions dans le pays.

La représentante en Colombie du bureau du Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Juliette de Rivero, a dénoncé des tirs de la police contre une mission humanitaire qui se trouvait dans la ville de Cali (sud-ouest), chef-lieu du département de Valle del Cauca.

L’UE a condamné mardi la « violence » des forces de sécurité colombiennes contre les manifestants et a appelé à ce que les responsables de la répression soient traduits en justice.

Pour leur part, les États-Unis ont exprimé leur « profonde tristesse » face aux actes de violence et exprimé leur « soutien » au gouvernement pour résoudre la situation par le « dialogue ».

Pour ce qui est du coût économique, la crise de la réforme s’est faite sentir sur les marchés financiers où le dollar a augmenté de plus de 2% et clôturé à 3.804 pesos, le taux le plus élevé des 30 derniers jours.

La crise pourrait même compromettre les ambitions du gouvernement d’une reprise en 2021 avec une croissance prévisionnelle de 5,5%. Le produit intérieur brut (PIB) de la Colombie a reculé de 6,8% en 2020 par rapport à 2019, en raison de la pandémie.

L’un des défis éternels de la Colombie est la réduction du chômage, qui était de 13,37% l’année dernière avant de passer à 14,2% en mars dernier. Pour la plupart de ceux qui trouvent un emploi, les conditions du marché du travail laissent beaucoup à désirer puisque le salaire minimum mensuel est d’environ 245 dollars.

Avec la frustration liée à la réforme fiscale, le nouveau texte sera de 50% moins ambitieux en termes de recouvrement et ne proposera pas d’augmentation de la TVA. Les analystes s’interrogent ainsi sur la capacité du pays à financer les multiples programmes sociaux dans le pays sans ressources suffisantes.

Pour un pays comme la Colombie, qui n’est jamais entré en défaut de paiement de la dette, maintenir une bonne réputation auprès des agences de notation de risque et d’investissement est fondamental.

La Colombie a une cote de crédit de Baa2 en devises de Moody’s, et de BBB- à la fois chez Fitch Ratings et Standard & Poor’s (S&P), les trois avec une perspective négative, en raison de la situation actuelle.

Fin mars, la Colombie avait une dette publique de 172 milliards de dollars, soit plus de 61% de son PIB. Sur ce total, 105 milliards (61,25%) correspondaient à la dette intérieure et 66 milliards (38,75%) à la dette extérieure.

Quant au déficit budgétaire, celui de 2020 était de 7,8% du PIB, alors que pour cette année il devrait augmenter à 8,6%, selon le gouvernement.

Entre le défi de relance économique et le coût politique de tout effort de réforme, le gouvernement se trouve ainsi pris en étau entre la pression de la rue et les observations de la communauté internationale sur la gestion de ces protestations qui pourraient bien changer le visage de la Colombie à bien des égards.


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