Crime québécois, justice française… meurtre impuni


L’odyssée de Julien Géraud pour faire reconnaître les causes de la mort de son fils débute en 2003 et est parsemée d’obstacles légaux, médicaux, politiques et diplomatiques.
Jean-Patrick était citoyen français, ce qui permet aux autorités du pays de son père de lancer leur propre enquête. Mais les autorités françaises ne débordent pas d’enthousiasme, comme le rappelle l’avocate Florence Rault, qui a accompagné Julien Géraud tout le long de son parcours.
Florence Rault, avocatePhoto : Radio-CanadaDu côté français, on me disait : « Le Canada a enquêté. On ne va pas s’ingérer, on ne peut pas faire mieux. » Je comprends que tout ça soit compliqué, mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’on n’apporte pas une réponse quand il y a des questions. Et je suis très têtue. Donc, j’ai poursuivi.
Les premiers documents canadiens arrivent au compte-gouttes en 2006. Il faudra deux ans de plus pour qu’un juge d’instruction désigne la Dr Caroline Rey-Salmon comme experte de la Cour. Mais il lui manque des éléments du dossier, notamment des échantillons biologiques prélevés sur le corps de Jean-Patrick.

« Mon plus vieux souvenir de cette affaire, c’est ma frustration à ne pas obtenir les pièces nécessaires pour faire un travail correct. Ce n’était pas suffisant pour fournir un rapport complet, parce que même si je pensais à une noyade, je ne pouvais pas en fournir la preuve. »— Une citation de  La Dr Caroline Rey-Salmon

En 2010, la Dr Rey-Salmon arrive donc aux mêmes constatations que la Dr Sauvageau et ne peut conclure à la noyade en l’absence du rapport complet d’autopsie.
Un an plus tard, elle reçoit un appel inattendu du juge d’instruction : Il me dit : « J’ai reçu un colis du Canada; je crois que ce sont vos lames. » Je lui ai dit : « Ne bougez pas, j’arrive !  » Je savais que la clé était dans cette boîte.
Le carton contient les fameux échantillons des poumons de Jean-Patrick Géraud, préservés dans des lamelles de verre. Elle les remettra en mains propres à sa consœur Caroline Rambaud, médecin légiste, anatomopathologiste et spécialiste des autopsies pédiatriques.
Caroline Rambaud, médecin légiste et pathologiste pédiatriquePhoto : Radio-CanadaLa Dr Rambaud devient donc la porteuse de ballon dans cette affaire. Sa réponse ne se fait pas attendre. C’était très simple : c’était un poumon caractéristique d’une asphyxie et donc il y avait toutes les lésions qu’il fallait pour faire le diagnostic. Et ça ne m’a pas posé de problème, se souvient-elle.
Devant le microscope de son bureau de l’Hôpital Raymond-Poincaré, en banlieue de Paris, elle nous explique ce que les cellules du poumon de Jean-Patrick lui ont révélé. Les cloisons entre les alvéoles ont éclaté comme si le poumon respirait contre un obstacle. L’air ne peut pas entrer, le poumon continue à s’agrandir, mais ça claque à l’intérieur, parce qu’il ne peut pas grandir plus […]. C’est un poumon asphyxié typique.
Des poumons caractéristiques après une asphyxiePhoto : Laboratoire canadienIl reste alors à déterminer la cause de cette asphyxie. Ça peut être une strangulation […], une pendaison, un bâillon sur la bouche […], mais ça, ça se voit à l’autopsie. À partir du moment où rien n’a été vu à l’autopsie, il ne reste plus grand-chose.
Toutes les autres causes d’asphyxie ayant été éliminées, il ne reste donc que la noyade. C’est la conclusion commune des deux médecins françaises dans leur rapport de 2012. Jean-Patrick Géraud est mort dans la nuit du 9 novembre d’une noyade en eau douce (homicide réalisé dans la salle de bains).
Anny Sauvageau aura l’occasion de répliquer en répondant par écrit aux questions du tribunal français en 2013. Devenue médecin légiste en chef de l’Alberta, elle admet cette fois-ci que la noyade est une possibilité, mais elle associe l’avis de ses consœurs au sujet de l’analyse des lames à une croyance française.

« Mon opinion professionnelle est que de conclure à une mort par noyade sur ces observations n’est pas scientifiquement valide. »— Une citation de  Anny Sauvageau