Après la crise, l’entretien vérité entre vingt agriculteurs d’Occitanie et le ministre Marc Fesneau


Le ministre de l’Agriculture a rencontre vingt agriculteurs d’Occitanie ce vendredi 2 février au siège de Midi Libre.

Vingt agriculteurs, représentant toutes les filières du secteur, tous issus de la région Occitanie, ont pu échanger avec Marc Fesneau, ce vendredi 2 février, à la rédaction du siège de Midi Libre, à Saint-Jean-de-Védas. Pour aborder sur tous les sujets d’actualité consécutifs au mouvement des agriculteurs.

Après la crise, l’entretien vérité entre vingt agriculteurs d’Occitanie et le ministre Marc Fesneau

Normes européennes, concurrence, simplification

Marie Levaux, présidente de l’association Fleur de France, horticultrice, a été la première, vendredi, à s’élever contre « les normes, ce mille-feuilles qui nous empêche ». Elle n’a pas été la seule, quasiment chacun des interlocuteurs du ministre a raconté une expérience personnelle les confrontant à des labyrinthes administratifs qui peuvent sembler inextricables.

Et les deux parties de se retrouver pour appeler chacune à plus de « simplification ». « Il faut plus de simplification, il faut profiter du moment » a répété à plusieurs reprises le ministre. Sur la Politique agricole commune par exemple : « Il faut qu’on réfléchisse à quelque chose qui rende lisible le paiement, et sur quoi vous êtes payé, quand ça arrive sur le compte. Il y a trop de complexité avec la PAC. On a ouvert le capot il faut qu’on regarde dans le moteur. Il y a un truc qui ne marche pas » a convenu Marc Fesneau.

Rémi Dumas, viticulteur et éleveur ovin dans l’Hérault, par ailleurs vice-président national des Jeunes agriculteurs, est intervenu sur la fin des surtranspositions sur les produits phytosanitaires en agriculture, demandant au ministre si cela « allait être rétroactif, ou est-ce qu’on en reste à laver plus blanc que blanc en France ? »

Et Marc Fesneau de répondre : « Tout ce que l’on a interdit en France a fini par l’être aussi interdit par dans toute l’Europe. Ça signifie quand même que l’on ne disait pas n’importe quoi… Moi je veux faire avec vous un listing précis des réelles sur transpositions. En fait, dans la plupart des cas, il s’agit d’homologations qui ne sont plus demandées par les entreprises, soit au niveau européen, soit dans les États membres. La vraie surtransposition qui reste, ce sont les néonicotinoïdes non enrobés. Le glyphosate ? On a trouvé une voie de réduction de 20 à 30 %. »

Et le ministre de l’Agriculture d’affirmer son credo : « Nous devons trouver des alternatives aux pesticides les plus dangereux, qu’on le fasse ensemble au niveau européen et, qu’on arrête de surtransposer, mais on ne reviendra pas en arrière, je ne veux pas entrer dans ce débat. Ce n’est bon ni pour vous, ni pour certains sujets de santé publique ou l’environnement. » 

David Drilles, viticulteur dans les Pyrénées-Orientales, est intervenu sur la question des frontières, des dérèglements de marché, et « des produits étrangers pour qui la France reste un El Dorado. Ils arrivent avec des produits qui sont moins chers, des taxes parfois intéressantes, ils payent des salaires en dessous, donc, immédiatement, la distorsion de concurrence se fait. »

Marc Fesneau en a convenu : « Il y a des distorsions ». Avant de cependant ajouter : « Mais si on commence à dire qu’on ne veut pas commercer avec des pays qui n’ont pas les mêmes niveaux de salaire, alors fini l’Afrique, l’Asie, l’Amérique du Sud. Nous avons le smic le plus élevé d’Europe et c’est une bonne chose… Mais il y a des distorsions flagrantes avec des produits interdits dans l’Unioneuropéenne.. Là, on a besoin de plus de contrôles. En fait, on a des règles européennes, et, après, chaque pays fait sa police. On ferait mieux d’avoir une police européenne qui fasse ce qu’il faut, partout, pour que tout le monde soit traité de la même manière. Nous nous battrons pour sa mise en œuvre. »

Niveau de vie et rémunérations

«  Il ne faut pas être dans la caricature, tout le monde n’a pas les mêmes besoins en France. Le sujet c’est la rémunération, qu’on fasse respecter Egalim,qu’on y intègre plus de filières, qu’on fasse en sorte qu’il y ait des prix, pour avoir des revenus, et pas des subsides de l’État. Sinon on rentre dans un système où il faut mettre des dizaines de milliards d’euros pour pallier un marché qui nene rémunère pas ses agriculteurs. Mais on a un problème de rémunération sur un certain nombre de professions secteurs agricoles, oui. » 

Ainsi le ministre de l’Agriculture a-t-il ouvert son propos face aux agriculteurs en réponse à une question d’Emilie Dequiedt, éleveuse de brebis et porte-parole de la Confédération paysanne de l’Hérault. Elle a placé d’emblée le débat sur la question des revenus.

Et Marc Fesneau, sans l’éviter, mais de le replacer du point de vue de la responsabilité du consommateur : « On a besoin de mener un débat tous ensemble sur la valeur que l’on donne aux choses » relança-t-il. En brandissant son téléphone portable : « Ça, ça devrait avoir moins de valeur que l’alimentation. Et c’est un combat que l’on peut partager. Personne ne connaît l’inflation sur ces produits-là. C’est quasiment 40 %, et il n’y a pas un seul débat dans l’opinion. Par contre, le prix des pâtes… Donc il y a besoin d’un débat, y compris avec la grande distribution. Des gens disent en permanence, le bon prix en agriculture, c’est le plus bas, c’est ça qui ne va pas ».

Et à Marie Durand-Hulak, viticultrice, notamment, qui avait confié au ministre « je veux vivre de mon métier, je veux des prix, pas des primes, pas de subvention », Marc Fesneau répliqua : « La rémunération, c’est l’écart entre le coût et le prix. On a besoin de travailler sur le coût, pour essayer de limiter la charge du coût sur vos différentes activités, c’est la modernisation que l’on peut avoir sur un certain nombre d’outils. Et puis il y a la question du prix. Si vous faites de la vente directe pour certaines activités, cela montre que ce modèle a un intérêt. Est-ce que ça peut se faire pour toutes les agricultures ? Non. Mais le contact direct avec les  consommateurs montre que la question du prix se pose différemment quand vous avez ce contact direct et que ça ne passe pas par l’intermédiaire de la grande distribution. Donc il y a quelque chose à reconstruire avec la grande distribution, de même nature. Les gens demandent des comptes à ceux qui distribuent ou qui transforment : où est ma rémunération du producteur ? Le moment que nous vivons va nous permettre d’avancer ces sujets… »

Sur ces sujets-là, Marc Fesneau a terminé en indiquant un calendrier pour les aides d’urgence : « Pour la maladie hémorragique épizootique, ça se met en place, le guichet ouvre le 5 février. Pour la viticulture et le gazole non routier, ce sera en février également. 2024 hein  !   »

L’eau au cœur des inquiétudes

Beaucoup de sujets agricoles sont inexorablement revenus à la question essentielle qui transcende tous les autres : celui de l’eau. Ou plus exactement du manque d’eau. Philippe Boisson, président de la coopérative des oignons doux des Cévennes a ouvert le bal en regrettant un sujet trop dogmatique et des dossiers « trop techniques » pour permettre de créer des retenues.

Marc Fesneau s’est montré ouvert pour faire avancer réglementairement cette question et profite de la géologie des territoires. Et a posé la question sans tabou : « La loi sur l’eau date de 1992, à une époque où le dérèglement climatique n’était pas aussi important qu’aujourd’hui. Nous devons mieux intégrer le changement climatique dans notre politique de l’eau ? » a-t-il demandé en répondant un peu à la question qu’il a posée lui-même. D’autant, dit le ministre qu’il est en phase avec le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu pour réfléchir à cette question cruciale. 

En tout état de cause, le ministre de l’Agriculture a assuré qu’il fallait « être en mesure de pouvoir stocker l’eau qui tombe l’hiver d’une façon ou d’une autre pour pouvoir s’en servir en été quand il n’y en a plus. Vous êtes bien placé ici pour savoir que parfois, il en tombe trop et qu’après, il en manque ». Le public acquiesce.

Le maire de Saint-Geniès-des-Mourgues, Yvon Pellet, qui porte trois projets dans l’Hérault « et qui ne pompent pas dans la nappe phréatique ni ne détourne de cours d’eau » regrette d’être confronté « à des normes, des contraintes, des fouilles, une petite bête qui vit là ou là et qui se déplacera si on fait une retenue, ou encore Natura 2000… ». Et qui exige de simplifier pour aller vite.

« Des jeunes me disent que s’ils n’ont pas d’eau d’ici deux, trois ans, ils vont crever », souligne l’élu. « Le Département est labonne échelle, répond le ministre. Cela rassurera aussi le grand public de savoir qu’une maîtrise d’ouvrage est portée par le département. Notamment sur la question de l’accaparement de la ressource ». 

Mais le ministre demande aussi que des dossiers soient déposés dûment en préfecture. Il reconnaît que la « simplification réglementaire est essentielle » et le travail en cours. « On a parfois des trucs de “zinzin” notamment sur le curage ».

Mais le ministre propose aussi que les règles soient claires et éviter que les dérogations deviennent la règle. Yvon Pellet répond en demandant aussi de purger les recours plus rapidement en demandant au ministre Dupond-Moretti de « dépoussiérer la justiceadministrative ».

Le viticulteur catalan David Drilles était tout indiqué pour revenir sur le sujet de la pénurie d’eau, dans un territoire durement impacté par la sécheresse. Et rappelle qu’un projet de retenue collinaire pourrait obtenir une autorisation préfectorale de travaux sous 4 mois « alors que cela fait huit ans qu’on se bat pour l’avoir. On a dépensé 500 000 € pour faire les études. On fait une manifestation, et c’est le préfet des P.-O. qui l’annonce », souffle-t-il.

S’il défend les agents contre des attaques injustes, Marc Fesneau reconnaît que l’on a laissé « durant des années se sédimenter certaines pratiques de suradministration… Ce que l’on appelle aussi une inertie générale du système ».

Le ministre reconnaît que « l’agenciarisation de l’État est tragique car elle émiette la décision ». Et souligne que « si cela peut se débloquer en quatre mois, c’est que le projet était bon ». Et le ministre de conclure sur l’épineuse question : « Tous les projets permettant à des agriculteurs de se développer sans tirer sur la ressource, j’y suis favorable ». Les préfets et les services compétents devraient avoir du travail dans les semaines à venir…

Viticulture, élevage, conchyliculture 

Fort d’annonces d’aides de fonds d’urgence conséquentes pour les filières Marc Fesneau est arrivé en terre beaucoup moins hostile. Avec 80 M€ de fonds d’urgence pour la viticulture et 150 M€ supplémentaires sur deux ans pour l’arrachage différé, les viticulteurs présents face au ministre ont volontiers admis des avancées. Même s’il reste des questions en suspens.

C’est Raymond Llorens, viticulteur coopérateur et administrateur de la Cuma du Gard et de l’Hérault qui a demandé si des efforts supplémentaires allaient concerner les coopérateurs dans une crise qui frappe les coopératives. Le ministre a rappelé les 200 M€ dédiés à la distillation, les aides conjoncturelles, mais reconnaît « un sujet sur les caves coop. On va continuer à y travailler, mais ce sont des dispositifs complexes ».

Notamment sur « le stockage privé », qui permet une rémunération en attendant la vente du vin. Le ministre a rappelé toutefois les « 400 M€ pour la restructuration du vignoble ». Des aides qui vont permettre de diversifier l’offre ou de réorienter la production.  « Moi ce qui m’importe c’est qu’il y ait des agriculteurs sur le territoire ».

Brigitte Singla, éleveuse de brebis et présidente de la commission filière ovine a, elle aussi, reconnu que les aides de 150 M€ pour la filière  « étaient satisfaisantes », comme les annonces sur le GNR ou la viande cellulaire. Mais elle s’est inquiétée de la place laissée à la filière « petits ruminants » qui a perdu en France deux-tiers de son cheptel en 40 ans.

Marc Fesneau a insisté qu’il fallait travailler « sur la compétitivité de la filière ovine quand on sait que 50  % de la demande française n’est pas couverte » par la production nationale. Balayant d’un revers de main la concurrence néo-zélandaise ou chilienne. Le ministre a promis de revoir les responsables pour aller plus loin.

Marc Fesneau a eu aussi un mot sur la filière conchylicole en répondant aux préoccupations de Patrice Lafont, président du Comité régional de conchyliculture de Méditerranée. Ainsi qu’à celles de Patrick Laurent venu défendre les difficultés des manadiers sur une terre de traditions que le ministre a tenu à soutenir.