Comme défendre la laïcité à l’école  ?


Le 27 mars, le proviseur du lycée Ravel démissionnait de son poste car il était menacé de mort après avoir demandé à une élève de retirer un signe religieux distinctif. D’autres situations ont été relevées, pour certaines avec un dénouement tragique. On se souvient du sort terrible réservé à Samuel Paty, assassiné par décapitation le 16 octobre 2020, après qu’un collectif de parents eut dénoncé sur les réseaux sociaux son cours d’enseignement moral et civique.

Pensez-vous la laïcité menacée à l’école aujourd’hui ?

Comme défendre la laïcité à l’école  ?

Najat Vallaud-Belkacem
Ancienne ministre PS de l’Éducation et coautrice du Ghetto scolaire (Seuil, 2024)

Plusieurs incidents se sont produits ces dernières années qui plongent très vite les établissements scolaires en mode pression maximale. Un certain nombre d’entre eux tournent en effet autour des questions de laïcité, le plus dramatique ayant conduit à l’assassinat de Samuel Paty.

Mais, dans un autre genre, on a eu aussi des crispations autour du port de crop tops, les affaires de harcèlement d’élèves qui tournent aux rixes et à la violence meurtrière, des professeurs menacés ou bousculés par des élèves en plein cours, quand ce n’est pas par des parents…

Le sujet pour moi dépasse donc la question du respect de la laïcité. Le sujet, c’est bien la normalisation, la banalisation de la violence et de tous ses corollaires : le mensonge, les fake news, le pourrissement des situations, le déchaînement sans limite, bref la dégradation fondamentale du cadre de relations qui devrait être celui que l’on trouve à l’école mais aussi à l’extérieur lorsqu’il est question de l’école. Et il y a à mon sens deux facteurs d’aggravation (si ce n’est de création) de ce phénomène.

D’une part, le prof-bashing (dénigrement des enseignants pour réorganiser leur travail – NDLR) construit du mépris de la part des élèves et de leurs parents envers les enseignants. Et il y a, bien sûr, le rôle des réseaux sociaux et la viralité, voire la désirabilité qu’ils assurent à n’importe quel pétage de plombs. Les ingrédients sont ainsi réunis pour que chaque étincelle prenne feu. Voilà ce qui m’inquiète.

Nicolas Cadène
Juriste, cofondateur de la Vigie de la laïcité et auteur d’En finir avec les idées fausses sur la laïcité (l’Atelier, 2023)

Les attentats islamistes qui ont coûté la vie à des professeurs de collèges publics s’en prenaient à la liberté d’expression, travaillée en particulier en cours d’histoire et d’enseignement moral et civique. Le 27 mars, le rappel d’une règle, qui fait partie de notre cadre laïc depuis la loi du 15 mars 2004, a été contesté, puis a été suivi, ce qui est plus grave, de menaces de mort diffusées sur les réseaux sociaux, d’ailleurs insuffisamment régulés.

En 2012, dans une école privée, c’est un professeur et des élèves de confession juive qui étaient assassinés du fait de leur religion. Par ailleurs, des atteintes à l’enseignement laïc, qui émanent de diverses croyances ou convictions, peuvent se manifester dans certains établissements scolaires notamment par des refus de cours ou des contestations. C’est donc à la fois la liberté d’expression, la liberté de religion, mais aussi notre laïcité qui peuvent être contestées et parfois même menacées à l’école.

Cela parce qu’elle suppose que la règle de droit n’est pas dictée par la religion, et que l’enseignement se fonde sur des savoirs et non des croyances. Si cette menace n’est ni généralisée ni récente, elle reste très sérieuse et terriblement d’actualité, douze ans après les attentats islamistes à Toulouse et Montauban, et après les assassinats de Samuel Paty et, plus récemment, de Dominique Bernard.

Pierre Ouzoulias
Sénateur PCF des Hauts-de-Seine

L’école de la République est attaquée dans sa mission émancipatrice qui consiste à donner à tous les élèves la capacité d’analyser de façon critique l’ensemble des processus sociaux, dont la religion. Samuel Paty a été décapité parce qu’il a voulu exercer pleinement cette mission en montrant que, dans une société démocratique, il est loisible de caricaturer la religion. Dominique Bernard a été assassiné parce qu’il enseignait l’histoire.

Dans les deux cas, le terrorisme islamiste s’en est pris à deux enseignants parce que leur discipline portait sur les faits du passé et du présent un regard critique affranchi des dogmes de la religion. L’école laïque républicaine ne peut accomplir sa mission si les élèves refusent que l’enseignement reçu puisse prévaloir sur les dogmes de leur religion.

Symboliquement, le port de signes religieux ostensibles est la manifestation de cette opposition ou de la volonté de poursuivre au sein de l’école une action de prosélytisme. Nous devons à un ministre du Front populaire, Jean Zay, la décision d’interdire toutes ces manifestations à l’école.

En 1936, il a poursuivi le projet républicain de soustraire l’école laïque à sa tutelle religieuse et catholique. L’extrême droite l’avait surnommé « le ministre de l’école sans Dieu ». Il fut exécuté par la milice, le 20 juin 1944. L’extrême droite ne lui avait jamais pardonné son action pour une école libre de tous les dogmes.

En quoi la laïcité représente-t-elle un enjeu crucial pour l’éducation nationale ?

NC : La laïcité est un outil majeur pour « faire ensemble », à l’école comme ailleurs. C’est un trésor républicain parce qu’elle conduit l’État à assurer notre liberté de conscience et à garantir sa déclinaison. Le cadre laïc peut également aider à dépasser un conditionnement familial, sans renier ses cultures propres.

Pour l’éducation nationale, contribuer à l’éducation des futurs citoyens passe par la laïcité parce qu’elle permet d’aller au-delà des appartenances individuelles (notamment religieuses), de rappeler tout ce qui nous est commun et combien cela nous est précieux. Parce que l’école publique est laïque, elle est ouverte à tous et donne à chacun les mêmes outils nécessaires à son émancipation et à son épanouissement personnel. Mais, dans les faits, notamment par manque de moyens, ce n’est pas toujours le cas.

Cela constitue un manquement à nos obligations vis-à-vis de nos enfants. Cette rénovation doit être conduite prioritairement dans les établissements publics des quartiers populaires. Ce n’est pas en y autorisant le port de signes religieux ostensibles que l’on rapprochera ces écoles des élèves qui contestent la laïcité, mais en y rétablissant la mixité sociale, en remplaçant systématiquement les professeurs absents et en leur donnant les moyens d’apporter à leurs élèves la possibilité d’une promotion personnelle pour échapper à leur condition sociale. La laïcité deviendra alors un des moyens de la réussite scolaire et de l’émancipation individuelle.

PO : Alors que la « querelle des deux écoles » revient fort heureusement de nouveau dans le débat public, il est essentiel de rappeler que seuls les établissements publics dispensent un enseignement laïc, adogmatique et critique. En cela, ils se distinguent fondamentalement de celui donné par les établissements privés sous contrat. Le directeur du collège Stanislas à Paris explique en toute franchise que son établissement a un « projet éducatif référé à l’Évangile du Christ et à l’enseignement de l’Église ».

Il ajoute que son objectif est de mettre le succès de ses élèves au service de l’Église. Ite missa est  ! Depuis Condorcet et son discours sur « l’organisation générale de l’instruction publique » du 20 avril 1792, l’école de la République a pour vocation de former des élèves qui seront capables d’exercer pleinement leur métier de citoyen en soumettant toutes les décisions de la cité à une raison critique affranchie des dogmes.

L’école publique se doit d’être éducatrice, c’est-à-dire d’avoir pour projet d’élever la conscience des élèves à la connaissance de leur capacité à s’émanciper. La laïcité est l’instrument fondamental de cet affranchissement. Jean Jaurès disait qu’elle est la « marche délibérée de l’esprit vers la pleine lumière, la pleine science et l’entière raison ».

NVB : La laïcité, c’est plusieurs choses à la fois. C’est l’acceptation que savoir et croire, ce n’est pas la même chose. Si on ne laisse pas de côté le croire pendant le temps des apprentissages, on ne peut développer cet esprit critique indispensable au savoir.

C’est aussi la garantie d’un traitement égal par les services publics, au nombre desquels l’école, quelle que soit son appartenance religieuse ou son absence de croyance, ce qui est un bien précieux, s’il en est, et si peu commun à travers le monde. Quand j’étais ministre et que je m’adressais aux élèves sur ce sujet, je commençais toujours par ce rappel et, croyez-moi, cela rendait, à tout âge, la laïcité soudain très désirable.

C’est, enfin, la condition de créer une société régie par des valeurs communes. Comment faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes, par exemple, si on laisse libre cours à l’emprise de telle ou telle religion, qui, elle, y voit une menace ?

Quels sont alors, selon vous, les moyens à mettre en œuvre pour faire vivre la laïcité à l’école ?

NVB : Il y a d’abord ce qu’il ne faut surtout pas faire : la détourner de son objectif, l’instrumentaliser, s’en servir comme d’une arme de disqualification systématique contre un type de population bien défini, qui, à force de se sentir ainsi stigmatisé, finit par mettre en avant les stigmates de sa différence et les surinvestir comme principal attribut identitaire.

Et puis, il y a ce qu’il faut faire : de la pédagogie, encore et toujours, autour de ce qu’est la laïcité. Vous et moi comprenons de quoi il s’agit parce que nous avons peu à peu gagné en culture et en maturité sur le sujet, nous savons ce que les pères fondateurs de ce concept avaient en tête, nous connaissons la loi et son cadre exact. Un enfant de 11 ans qui n’a pas toute cette contextualisation ou un parent étranger à qui on ne l’a pas expliqué peuvent-ils en avoir la même compréhension ?

Pour ce faire, il faut, bien sûr, énoncer clairement les règles, mais aussi – ce que nous avons fait entre 2012 et 2017 – des moments d’éclairage et de célébration comme la Journée nationale de la laïcité, instaurée alors ; une charte de la laïcité dans les écoles comme celle que nous avions apposée ; une instruction aux familles de la lire pour la comprendre et de la signer en début d’année ; des enseignants formés sur ces enjeux ; une administration outillée pour les aider à répondre aux problématiques concrètes qu’elle peut poser en classe, ou encore des gouvernants capables de tenir compte de ce qui a été patiemment construit pour l’améliorer, etc.

Bref, il y a besoin d’un travail sérieux assez incompatible avec un débat systématiquement enflammé et polarisant à l’excès ou des annonces gouvernementales à l’emporte-pièce.

NC : On entend beaucoup parler d’autorité face aux élèves. Il en faut parfois. Mais il serait lâche de résumer le problème à cela. En réalité, faire vivre la laïcité à l’école suppose un préalable : la pluralité des publics scolaires. La laïcité a été pensée pour assurer la cohésion au sein d’une population diverse. L’homogénéité conduit à des replis, notamment identitaires et religieux, donc à des pressions collectives.

Assurer la mixité sociale à l’école, c’est lutter contre ces replis en garantissant la multiplicité des points de vue dans un cadre commun respectueux. Sur ce point, l’enseignement privé subventionné par l’État doit bien plus prendre sa part et respecter son contrat d’association. Faire vivre la laïcité à l’école, c’est aussi s’assurer de la délivrance de l’enseignement moral et civique de façon interactive, pour que les élèves soient acteurs et pas simplement spectateurs.

Il s’agit également de renforcer l’enseignement laïc des faits religieux, afin de faire prendre du recul aux élèves et de leur donner toutes les clés de compréhension du monde d’hier et d’aujourd’hui, en distinguant ce qui relève de la croyance (et qui ne concerne pas l’école) et des savoirs (qui concerne l’école).

Enfin, il nous faut renforcer le sentiment d’appartenance à une citoyenneté commune, ce qui passe par la diversité des mémoires. Notre histoire est, de fait, empreinte de cultures multiples (européenne, créole, africaine, asiatique, maghrébine, océanienne et de bien d’autres). Dans un monde divisé et individualiste, c’est une force, pas une faiblesse.

PO : Les établissements privés sous contrat sont aujourd’hui choisis par une minorité de parents pour des raisons religieuses. Certains parents, comme la précédente ministre de l’Éducation nationale, souhaitent que leurs enfants y retrouvent ceux de familles de même extraction sociale ; d’autres, plus nombreux, estiment que leur progéniture y trouvera des conditions matérielles d’enseignement supérieures à celles des établissements publics.

Je ne doute pas que ces dernières familles choisiraient de nouveau un enseignement laïc et adogmatique si l’éducation nationale assurait pleinement ses missions de service public. Pour promouvoir la laïcité, il faut d’abord restaurer l’enseignement public. Cette rénovation doit être conduite prioritairement dans les établissements publics des quartiers populaires.

En effet, ce n’est pas en y autorisant le port de signes religieux ostensibles que l’on rapprochera ces écoles des élèves qui contestent la laïcité, mais en y rétablissant la mixité sociale et en donnant les moyens aux enseignants d’apporter à leurs élèves la possibilité d’une promotion personnelle pour échapper à leur condition sociale. La laïcité deviendra alors un des moyens de la réussite scolaire et de l’émancipation individuelle.

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