des actionnaires vont attaquer en justice


Créée en 2016 à Reims, la société InnovHealth devenue Relyfe en 2021 a levé, en juillet de cette même année, 2,5 millions d’euros de fonds. L’investisseur franco-américain, Forepont Capital Partners, entré au capital, a depuis gelé son engagement et travaille, avec ses avocats, sur des recours en justice, comme d’autres actionnaires. (3/3)

  • Mars 2016, création de InnovHealth par trois co-fondateurs dont Adnan El Bakri, actuel président.
  • PassCare, une carte de santé connectée partout dans le monde, est l’innovation de l’entreprise.
  • 2017, premiers fonds levés, notamment des aides à l’innovation et des subventions accordées par la BPI (Banque Publique d’investissement).
  • 2018, Christophe Lambert, acteur, réalisateur, devient le parrain prestigieux de la start-up rémoise.
  • 2019, la communication de l’entreprise s’intensifie avec l’annonce de levées de fonds qui n’aboutissent pas.
  • 2020 et 2021 des actionnaires mécontents se manifestent en assemblée générale.
  • Juillet 2021, Forepont Capital Partners engage 2,5 millions d’euros au capital d’InnovHealth.
  • Juillet 2021 InnovHealth devient Relyfe Groupe

Le messie arrive tout droit des Etats-Unis… comme un signe du destin. Celui qu’attendaient depuis des mois les actionnaires d’InnovHealth. Une arrivée d’argent presque inespérée au vu des mois chaotiques traversés par la start-up basée à Reims.
Forepont Capital Partners entre donc au capital d’InnovHealth en juillet 2021. Le fond d’investissement franco-américain, créé 10 ans plus tôt par un Français, Eric Attias, demande même le changement de dénomination sociale. « Nous n’étions pas très satisfaits, donc nous avons conseillé un nom plus international », explique Julien Tizot, le patron France de Forepont Capital Partners. Relyfe, comme « Real Life », remplace donc InnovHealth. Adnan El Bakri, le président, et ses associés, valident et signent cette entrée au capital et cette nouvelle identité. Une avance de 2,5 millions d’euros suivie, dans les prévisions, par 2,5 millions supplémentaires, puis 5 millions. Forepont avait de grandes ambitions pour Relyfe et notamment la fusion en parts (actions) avec une société américaine BeCareLink dont le groupe est actionnaire majoritaire. Relyfe Group, « gouverné » par Adnan El Bakri, devait ensuite embaucher, accélérer sa technologie pour un décollage sur le marché international.
Mais tout ceci est aujourd’hui du passé. La providence, Adnan El Bakri, le président et co-fondateur d’InnovHealth, n’a pas su la saisir. Le mariage entre Forepont et InnovHealth aura duré quatre mois.

Pour comprendre pourquoi et comment ce dernier investisseur a décidé de s’engager au capital de la start-up rémoise, il fallait que les patrons acceptent de nous parler.
La rencontre avec Julien Tizot, en juin 2022, est alors envisagée. Nous travaillons sur cette enquête depuis deux ans, et nos investigations nous amènent souvent à devoir respecter l’anonymat. Ceux qui nous parlent, et ils ont été des dizaines, craignent, soit pour leur réputation dans leur nouvel emploi, soit ont signé des clauses de confidentialité et ont peur des représailles.
En juin 2022, nous avions déjà recueilli des témoignages forts, mais anonymes, de salariés évincés récemment. Cela aurait pu suffire. Mais cette fois, via l’agence de communication qui gère les relations presse du groupe Forepont Capital Partners, nous obtenons rapidement un rendez-vous. En nous rendant à Paris, rue du Colisée dans le 8e arrondissement, nous ne connaissons pas la stratégie des investisseurs franco-américains. Nos informations nous laissaient entrevoir que les relations avec Adnan El Bakri étaient au plus mal. Mais en saurions-nous plus ?
Dès le début de l’entretien, nous comprenons, très vite, la situation. Julien Tizot évoque immédiatement Relyfe Group et Adnan El Bakri en utilisant l’imparfait. « Pour nous, la vision de Relyfe et celle de son fondateur était claire, on la partageait, explique-t-il. Nous étions conscients des risques, mais nous pensions qu’un cadre juridique et une gouvernance stricte allaient permettre de les gérer. Nous avions mis en place tout un système qui nous permettait, en théorie, que rien ne nous échappe ».

Julien Tizot, le patron France du fond d’investissement Forepont Capital Partners, nous a reçus le 10 juin dans les locaux parisiens de la société.
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© Isabelle Forboteaux – France Télévisions

Avant d’entrer au capital d’InnovHealth, rebaptisée Relyfe, Forepont Capital Partners, comme à son habitude, réalise une « due diligence ». C’est-à-dire une analyse pointue de la start-up, de sa technologie, du marché envisagé, de l’état de ses finances et de sa clientèle.
« Il n’y a pas rien… Il y a une technologie perfectible, certes, explique Julien Tizot en charge du bureau parisien de Forepont. Le but d’un investissement dans le monde du capital-risque c’est vraiment de dire : je franchis un cap. Par définition on prend un risque, sur la technologie, sur les équipes qui doivent évoluer, sur le marché. Il faut que le produit rencontre son marché. Nous avons un savoir-faire fort pour aider à faire évoluer le management d’une société et on savait qu’il y avait des risques à ce niveau-là ».

Adnan a compris qu’il avait besoin d’être aidé. Qu’il n’allait pas être le seul au monde à gérer. Nous voulions lui permettre de relâcher cette pression.
Julien Tizot
patron France de Forepont Capital Partners

Forepont installe donc deux de ses membres au sein du comité stratégique d’InnovHealth-Relyfe. « Un pacte d’actionnaires a été établi avec un comité stratégique. L’utilisation du cash devait être validée, les aspects stratégiques aussi, explique encore Julien Tizot. Ce sont des choses que l’on a déjà faites par le passé avec des boites américaines et françaises ». S’entourer de règles strictes, embaucher du personnel reconnu, pour ses compétences, par le fond d’investissement et ainsi mener à bien les missions. Forepont était vraiment prêt à beaucoup de choses. Jusqu’à partager les mêmes locaux, rue du Colisée… « Pour ainsi voir très rapidement s’il y avait des déviances », reprend encore Julien Tizot.
Prêt à beaucoup, mais en faisant fi du passé d’InnovHealth. Des actions en justice d’anciens salariés. Du mécontentement de certains actionnaires. Le fond d’investissement a aussi fait confiance aux deux « séniors » de l’équipe, comme les appelle Julien Tizot, faisant référence à des hommes d’expérience, Sylvain Bertrand et Olivier Deslandes. « Nous nous sommes dits, Adnan a compris qu’il avait besoin d’être aidé. Qu’il n’allait pas être le seul au monde à gérer. Nous voulions lui permettre de relâcher cette pression car chacun des joueurs devait avoir un rôle clé dans la boite. Pour autant cela ne s’est pas passé comme défini ».
Evaluer les risques, s’entourer des meilleurs collaborateurs ne suffit pas. Julien Tizot se félicite aujourd’hui de : « n’avoir engagé que 2,5 millions d’euros ». Car gérer « les mensonges », comme le disent les anciens salariés et la société Forepont, en plus des dérives managériales étaient une étape non envisagée par le nouvel investisseur.

« Il m’a fallu trois semaines pour me rendre compte de la pauvreté du produit… Pas de produit à commercialiser, aucun business plan, pas de politique de prix, pas d’étude de marché ». Ce salarié, dont le nom restera anonyme, a passé quatre mois dans l’entreprise Relyfe Group. Parti en fin d’année 2021, il l’affirme : « Tout est faux. Les clients indiqués n’existent pas, il n’y a aucune facturation. Il n’y a pas d’emplois fictifs, mais un chef de projet sans projet. Les salariés sans travail étaient dans un mal être… » Etaient, car nombre d’entre eux ne font plus partie de l’entreprise. « C’était une blague, complètement ubuesque. Il n’y avait pas d’ordinateur, pas de téléphone. Nous étions dans des bureaux parisiens à 10 000 euros par mois… mais rien n’était réel ».

Vous m’avez menti sur un certain nombre de sujets. Vous m’avez dit qu’il y avait des clients alors qu’il n’y en a pas. Si c’était mon argent, je n’aurais pas investi.
Un ancien cadre remercié en 2021 par Adnan El Bakri.

Un autre ancien salarié de Relyfe, cadre lui aussi, récemment écarté, nous a contactés. « La répétition des situations que vous avez décrites (dans les deux premiers volets de l’enquête de France 3), avec d’autres personnes, d’autres noms… Je pense avoir vécu à peu près l’intégralité de ce que vous avez écrit », explique-t-il en préambule. Son nom ne sera pas, non plus, mentionné. Cette personne est recrutée en milieu d’année 2021. « Quand je rentre dans une start-up, j’essaye de comprendre ce qu’il y a à faire dans tous les secteurs. Où sont les points faibles. Cela peut toucher à toutes les fonctions : commercial, finance, gouvernance, stratégie. J’ai 30 ans d’expérience et je vois les choses assez vite. J’ai pris trois jours pour faire le tour de la société puis j’ai eu une réunion avec Adnan (El Bakri), Sylvain Bertrand et Olivier Deslandes et en synthèse je leur ai dit : vous m’avez menti sur un certain nombre de sujets. Vous m’avez dit qu’il y avait des clients alors qu’il n’y en a pas. Si c’était mon argent, je n’aurais pas investi. Si vous continuez comme ça, on va dans le mur. Ça les a déstabilisés, et là ils m’ont dit qu’est-ce que l’on fait? Il fallait, alors, être d’accord sur l’état des lieux, et donc sur les solutions à trouver. Ils m’ont répondu qu’ils l’étaient ». Des affirmations qui auraient été tenues en réunion mais, finalement, l’ancien salarié s’aperçoit rapidement que la vie continue par ailleurs.

C’est Adnan et « Mister Hyde ». Le garçon peut être charmeur, doux. Il s’est inventé un personnage et quand il pète les plombs, ça hurle, c’est menaçant, dégradant.
Un ancien cadre remercié en 2021 par Adnan El Bakri.

« Les choses se sont progressivement tendues et d’autres m’ont particulièrement déplu. Je pourrais en citer beaucoup, mais il y a eu notamment des recrutements faits de façon unilatérale par Adnan. Il a recruté sans avis et même parfois sur un avis négatif ».

Les deux cadres, débarqués presqu’en même temps de l’entreprise en 2021, se rejoignent pour dire « pour moi, cela relève de la pathologie. Il (Adnan El Bakri) est nocif pour ses salariés, ses partenaires et ses actionnaires. Je l’ai vu piquer des colères comme un enfant de 4 ans… et ce, à la moindre contrariété. Si vous n’êtes pas d’accord avec lui, il n’y a pas de place au débat ».
« Moi, reprend le second, j’ai vu ce garçon, se comporter avec ses équipes et même parfois avec les membres du comité de direction, de façon inqualifiable. C’est Adnan et « Mister Hyde ». Le garçon peut être charmeur, doux. Il s’est inventé un personnage et quand il pète les plombs, ça hurle, c’est menaçant, dégradant. Ce fut le cas, notamment, lors d’une réunion de travail avec l’ensemble des salariés et animée par une société extérieure… Adnan n’était pas content des discussions et a expliqué à l’ensemble de ses équipes qu’elles n’avaient rien compris. Je peux vous dire que la société qui a travaillé avec Relyfe pendant plusieurs semaines, n’a jamais vu cela. Moi, j’ai un peu de carapace. Voir ce garçon s’égosiller ne m’impressionne pas. Mais je sais l’impact qu’il a sur les gens et ce n’est pas une situation sympathique à vivre ».
Il évoque aussi une situation que lui a racontée une jeune femme. « Elle a un très bon profil mais pas du tout adapté aux priorités des besoins de Relyfe, c’est pour cela que l’on avait dit non à Adnan concernant son embauche. Mais il a pris la décision de l’embaucher malgré tout. Et une fois dans l’entreprise, il lui a envoyé régulièrement des sms, des messages sur WhatsApp, le week-end aussi. Messages que j’ai lus. Elle a fini, elle aussi, par être licenciée, quelques mois après que je sois parti. Il n’y a pas eu de dépôt de plainte pour harcèlement sexuel, à ma connaissance, mais elle m’en a parlé très clairement ».
« Nous avons constaté ces attitudes violentes, ces humiliations, explique aussi Julien Tizot, le patron France de Forepont Capital Partners. Directement et indirectement. C’est pour cela que c’était important d’être proches. L’idée était de partager des discussions avec les dirigeants mais aussi avec les salariés. Nous avons recoupé les informations qui sont devenues évidentes et absolument inacceptables. Il y avait des gens embauchés, virés sans notre consentement… c’était interdit. Qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés dans mes propos, on ne cautionne aucunement ces agissements, c’est absolument intolérable ».

Les témoignages de ces cadres, aux responsabilités importantes, et de Julien Tizot, le patron du fond d’investissement franco-américain, contrastent pour le moins avec, à la même période, les propos tenus par le patron de l’entreprise Relyfe, Adnan El Bakri.
« Maintenant, on a changé de nom. On a une nouvelle marque qui s’appelle Relyfe, qui est une marque internationale. Pourquoi, parce que la technologie que l’on a développée est internationale », explique le fondateur de la start-up rémoise.
Nous sommes le 28 octobre 2021, dans un restaurant parisien, où l’interview est enregistrée pour la chaine youtube du groupe de presse Entreprendre. C’est Robert Lafont, le patron, en personne, qui interroge celui de l’entreprise rémoise, avec une certaine complaisance. « Relyfe est un beau symbole. C’est l’inertie des administrations (françaises) qui vous sidèrent, affirme M. Lafont. Adnan, vous êtes un entrepreneur ambitieux, dynamique, dit-il encore, vous ne lâchez pas le morceau comme on dit. Je sais que la presse régionale ne vous a pas fait de cadeaux du côté de Reims. Les gens ne comprennent pas toujours que, dans une entreprise privée, il y a des hauts et des bas. Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas envie que vous réussissiez. Là il y a des fonds qui viennent de rentrer, bravo ! »
Adnan El Bakri savoure. Comme lorsqu’il parle sur BFM Business le 8 juillet et le 15 septembre 2021. Ou encore sur la chaine « Chef d’Entreprises.TV » les 12 et 27 octobre. Il évoque l’entrée au capital de Forepont Capital Partners. Les 40 millions d’euros introduits, l’acquisition d’une start-up américaine BeCareLink et le recrutement de 70 personnes rapidement. Ce 28 octobre, lors de l’interview avec Robert Lafont, patron d’Entreprendre, Adnan El Bakri sait-il déjà que la fusion entre InnovHealth et BeCareLink, la start-up américaine, ne se fera pas ? Sait-il déjà qu’il ne deviendra pas le patron des deux entreprises réunies ? Sait-il aussi que ce ne sont pas 40 millions d’euros qui ont été investis mais seulement 2,5 et qu’il n’y aura pas de suite ?
Une chose est sûre, Relyfe Group quitte les locaux parisiens fin octobre, quelques jours après cette interview, sans prévenir les dirigeants du fond d’investissement. Ces derniers considèrent d’ailleurs que c’est une rupture des accords établis. Relyfe Group laisse aussi une ardoise, celle des loyers, de 10 000 euros par mois. « Nous l’avons absorbée », précise Julien Tizot.

Relyfe Group avait déménagé dans les mêmes locaux que ceux de Forepont Capital Partners, rue du Colisée à Paris.
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© Isabelle Forboteaux – France Télévisions

InnovHealth est lancée en mars 2016, à Reims. Adnan El Bakri, qui deviendra médecin en 2019, est l’un des co-fondateurs. L’idée : créer une carte santé connectée, telle une carte bancaire, regroupant l’ensemble du dossier médical de chaque citoyen et pouvant être lisible, si besoin, par des médecins, partout dans le monde. En 2017, une levée de fonds de 5 millions d’euros, dont, au moins, un million d’argent public émanant de la Banque Publique d’Investissement (BPI), permet, alors, à la start-up de commencer à travailler. De l’argent injecté aussi par quelques « business angels » suisses notamment, mais aussi par de nombreux apporteurs rémois intéressés par le projet, et plaçant ainsi leurs économies.
Depuis 2016, les affaires n’ont pas décollé et InnovHealth, devenue en 2021 Relyfe, reste coincée dans une ascension économique qui semble bien trop pentue pour elle.

Mentir sur le nombre de clients actuels, ça, c’est un vrai sujet. L’endettement, nous ne l’avions pas à la hauteur où il était. Le chiffre d’affaires, on le connaissait, et on savait que ses hypothèses étaient totalement délirantes
Julien Tizot, patron France du fond d’investissement Forepont Capital Partners

En mai 2021, le 2e volet de notre enquête, titrait ainsi : « La valeur de l’entreprise s’envole, comme les investisseurs ». A l’époque, nous évoquions la flambée du prix des actions, passé de 1 euro en 2016 à 680 euros en 2020. Nous expliquions, aussi, le retrait de la société KPMG, spécialiste des cotations, n’ayant pas souhaité aller au bout du travail de valorisation. Sylvain Bertrand, alors associé et vice-président de l’entreprise nous répondait : « c’est le principe d’une start-up de valoriser son chiffre d’affaires (…). Je vous répondrai sur la valorisation de la société parce qu’il y a un mécanisme qui a été effectué, mais je n’ai pas les éléments (…) ». Il évoquait aussi avec beaucoup d’assurance le chiffre d’affaires réalisé en France 185 580 euros et en Afrique pour près de 90 000 euro : « Au Gabon, il y a eu des déploiements de produits et il y a eu des factures (…). Il y a un organisme qui a payé contre prestation. Il y a 68 000 euros de facture au Gabon ».
En délicatesse avec Adnan El Bakri depuis avril dernier, Sylvain Bertrand saura-t-il expliquer aujourd’hui, pourquoi il nous a tenu de tels propos ? Pourquoi, lors des premiers contacts avec Forepont Capital Partners, lui, Olivier Deslandes et Adnan El Bakri n’ont pas dit toute la vérité, comme le précise bien le fond d’investissement ?
Au moment de la diffusion de ce 3e volet d’enquête, nos demandes d’interviews auprès de Messieurs El Bakri, Deslandes et Bertrand sont restées vaines.

« Communiquer sur des clients qui ne sont pas des clients, ça on ne l’accepte pas, reprend Julien Tizot de Forepont Capital Partners. Mentir sur le nombre de clients actuels, ça, c’est un vrai sujet. Il y avait des biais, mais en tout cas sur les informations que l’on avait il n’y avait pas d’escroqueries. Il y avait peut-être des communications malheureuses, des comportements pas bons. Finalement, c’était plus dérangeant que cela. On nous a cachés des choses comme l’état des comptes, les dépenses et les dettes. Sur les informations que l’on avait, nous n’avions pas de raison d’être alarmés. Mais finalement, l’endettement, nous ne l’avions pas à la hauteur où il était. Le chiffre d’affaires, on le connaissait, et on savait que ses hypothèses étaient totalement délirantes ».
« Ils produisent des bilans qui sont faux, reprend le cadre qui a quitté l’entreprise. En 2021 il n’y a eu aucune facturation et aucun chiffre d’affaires ».

La seule solution qui existe aujourd’hui c’est Relyfe. On est en train de convaincre la planète entière et vous allez voir on va y arriver.
Adnan El Bakri, président de Relyfe Group

« Tout n’est que mensonges. C’est le grand spécialiste des LOI, en français, les lettres d’intention, précise cet autre cadre de Relyfe, évincé en 2021. Un jour, je suis tombé par hasard sur ces informations. Les lettres d’intention, c’est une entreprise qui dit : oui cette technologie m’intéresse beaucoup, on va y réfléchir. Ces lettres ne valent rien. Mais il y a une « bible » dans l’entreprise Relyfe et dans celle-ci vous ne pouvez pas imaginer ce que vous pouvez trouver. L’Etat du Vatican, des pays africains, etc, c’est surréaliste ».
L’Oréal, Alcatel Lucent, le groupe monégasque Thélis, des magasins Leclerc et beaucoup d’autres encore avaient été cités par Adnan El Bakri comme ses clients. En les contactant, en 2020, nous avions su que cela n’était pas le cas. Tout comme le déploiement de la carte santé connectée sur le continent africain n’était que pure spéculation. Le directeur commercial « Afrique » de l’époque nous l’ayant confirmé.
Ces lettres d’intention portent bien leur nom. Le fond d’investissement Forepont Capital Partners avait, lui aussi, bien l’intention de mener campagne pour cette carte connectée.

En octobre 2021, lors d’une de ses dernières interviews, Adnan El Bakri précisait : « On a réussi ce que personne n’a réussi dans un secteur extrêmement complexe. On vient de convaincre un fond d’investissements américain qui est bluffé par notre technologie et qui veut la développer sur le marché américain. (…) La seule solution qui existe aujourd’hui, c’est Relyfe. On est en train de convaincre la planète entière et vous allez voir on va y arriver ».
Passer de rédactions en rédactions, de plateaux télé en studios radio. Adnan El Bakri aime se montrer et parler de son entreprise. La communication, ça le connaît. En octobre 2021, comme depuis 2018 et ses premières interventions dans la presse, Adnan El Bakri répète inlassablement sa belle histoire. Originaire du Liban, issu d’une famille pauvre, la France lui donne sa chance et il devient médecin. Avec sa carte santé connectée, il veut révolutionner le monde. Alors, pour convaincre de potentiels clients et se convaincre aussi peut-être, il multiplie les déclarations, communique avant que les contrats ne soient signés. Annonce aussi des levées de fonds qui n’arrivent pas. Parle en tant que médecin alors qu’il n’a pas passé sa thèse. S’annonce même comme chirurgien.
Il s’enrichit aussi en faisant augmenter le cours des actions de sa start-up. Les revendant ensuite pour réaliser ce que l’on appelle du cash out. Un procédé totalement légal, mais son entreprise est, à ce moment-là, en perte de plus de 1,5 million euros. Récemment encore, il disait à la chaine youtube d’Entreprendre : « On a une trentaine de déploiements en France. Et un chiffre d’affaires qui commence à être généré ».
Dans les faits, la belle histoire ne se conte pas si simplement. Un dernier investisseur a osé lui faire confiance et s’en mord les doigts aujourd’hui.

La page d’accueil du site Relyfe.com
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Forepont Capital Partners est engagé depuis 10 ans en soutien exclusif aux entreprises liées au monde médical.
« Nous, nous sommes un fond de santé. On couvre les trois verticales de la santé : la biotechnologie, la « Med Tech », la santé digitale, rappelle Julien Tizot le patron France de Forepont. La thématique couverte par InnovHealth à l’époque faisait beaucoup de sens. C’est un besoin dans le marché, que cela soit en France, en Europe, et dans le monde entier. On tend vers la médecine digitale. Notre société, aux Etats-Unis, qui s’appelle BeCareLink est, elle, sur les neurosciences. On s’est dit, il y a des synergies claires et cela contribue aussi à changer le cours de l’histoire. On voit souvent des start-up qui partent aux Etats-Unis car le marché est plus gros. Là, on avait une base française. On avait ouvert le bureau Forepont à Paris et on s’est dit, il y a tous les ingrédients. On va faire ce que l’on sait faire de mieux : être un actionnaire actif ».

C’est un métier ou chaque dirigeant d’entreprise a des tares. Mais c’est généralement maitrisable, contrôlable
Julien Tizot
patron France de Forepont Capital Partners

Les patrons de Forepont sont alors convaincus que le pari est réalisable. « On a mis un premier ticket de 2,5 millions d’euros. BeCareLink, notre société américaine, était valorisée à hauteur de 35 millions d’euros, tout comme InnovHealth. Nous étions le plus gros actionnaire de BeCareLink par ailleurs. Donc mécaniquement, avec la fusion des deux sociétés, nous devenions un actionnaire très important de la structure réunifiée. Quand vous investissez, vous achetez la création de valeurs futures. Et nous, nous étions très à l’aise là-dessus. On se disait, si cela se passe bien, on aura une partie du capital importante sur une société qui peut être leader dans son marché. Est-ce qu’elle l’est aujourd’hui, non. Mais si elle l’était, c’est une boîte qui vaudrait des milliards et elle n’aurait pas besoin de nous comme actionnaires. Aucune société, quand vous investissez en capital-risque, n’est parfaite ».

Julien Tizot, le patron France de Forepont Capital Partners, regrette vraiment que cette aventure se soit arrêtée au bout de quelques mois. « On a essayé de voir si émotionnellement Adnan n’avait pas été débordé par l’argent, par une boîte qui devenait très grosse. Son côté un peu mégalo prenait le dessus et nous voulions le faire rentrer dans les clous. C’était le souhait. Relyfe n’est pas Adnan El Bakri… en théorie ».
Depuis la création de la start-up rémoise en 2016, tout ceux que nous avons interviewés nous ont parlé d’un produit de départ incroyable. Cette carte de santé connectée, tous, sans exception, y croyaient.
« Nous, nous sommes arrivés, un peu, en chevalier blanc, insiste encore Julien Tizot. La stratégie et la vision étaient les bonnes. Il y avait des actionnaires de qualité, des salariés de qualité. Il y avait un management avec des qualités et des défauts, on le savait. Qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés là-dessus. Mais, est-ce que l’on jette tout ou est-ce que l’on met en place un cadre juridique, une gouvernance, des recrutements pour dire… ok la partie négative on va la maitriser et on va permettre à tout cet écosystème de participer à une belle aventure. Parce qu’encore une fois, une société ne peut pas être définie par un seul individu. C’est un métier ou chaque dirigeant d’entreprise a des tares. Mais c’est généralement maitrisable, contrôlable ».

Le capital-risque engagé par Forepont Capital Partners n’a, cette fois, pas tenu ses promesses. Et le risque l’a emporté sur la substantielle rentrée d’argent envisagée. Une première pour le groupe franco-américain qui dit n’avoir jamais connu pareille situation, en 10 ans d’existence. La fusion entre InnovHealth, société rémoise, et BeCareLink, start-up américaine, n’a pas, non plus, abouti. « Pour des questions de réglementation entre les deux pays, précise encore Julien Tizot. Et ce n’était plus non plus souhaitable qu’elle aille à son terme ». Désormais, Forepont Capital Partners « est actionnaire minoritaire de la structure Relyfe Group. Avec un cadre juridique qui n’a pas été respecté, nous regardons nos options pour faire valoir nos droits. C’est entre les mains de nos avocats qui vont décider quel est le meilleur recours pour nous ».

Il y a des règles qu’on ne peut pas voir transgresser. En tant qu’actionnaire, on fera les recours nécessaires pour que cela ne puisse jamais se reproduire
Julien Tizot, patron France de Forepont Capital Partners

La rupture s’est faite au fil des quatre petits mois d’un mariage compliqué. Il y a eu des embauches sans accord et « des licenciements aussi » rajoute Julien Tizot.
L’argent a été utilisé pour faire autres choses que ce qui était prévu et notamment rembourser les dettes. « C’est la réalité » confirme-t-il. Et 2,5 millions ont échappé totalement aux investisseurs. « On peut dire cela et c’est sur cela que l’on essaye aujourd’hui de faire valoir nos droits. Encore une fois on avait mis en place un cadre juridique clair pour que les responsabilités ne reposent pas que sur une seule personne. Tu veux dépenser, recruter et bien cela doit être validé en comité stratégique. Et rapidement, on s’est rendus compte que la gouvernance mise en place n’était pas du tout respectée. 2,5 millions, c’est beaucoup d’argent, je ne minimise pas. Mais à la hauteur d’un fond d’investissement, cela reste une petite allocation. Nous, on est vigilants à chaque fois car il y a des cas très très rares où l’on peut avoir un management qui sort des clous ».
Relyfe Group, ses employés et ses dirigeants ont aussi quitté les locaux de la rue du Colisée à Paris « du jour au lendemain. Nous n’étions pas au courant », précise encore Julien Tizot.

Relyfe Group a déménagé fin octobre 2021 pour s’installer au 9 rue Pingat à Reims.
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© Isabelle Forboteaux – France Télévisions

Le 21 décembre 2021, un procès-verbal d’assemblée générale extraordinaire était enregistré au tribunal de commerce de Reims avec pour intitulé : « Procès-verbal des décisions du Président du 29 Novembre 2021 ». Curieuse assemblée générale extraordinaire où, semble-t-il, aucun des actionnaires n’a été convié. Un procès verbal s’appuyant sur deux articles des statuts de la société et notamment le 4, donnant tout pouvoir au Président pour modifier le siège social de l’entreprise. C’est donc ce qu’a fait Adnan El Bakri en déménageant Relyfe Group de Paris à Reims.
« Je suis ravi d’apprendre qu’il y a eu des assemblées générales extraordinaires. Je suis actionnaire, je ne suis pas au courant, dit Julien Tizot de Forepont. C’est pour cela que l’on a des bons cabinets d’avocats qui regroupent l’ensemble des informations. Que l’on soit clairs, nous n’avons aucune tolérance aux manquements juridiques de gouvernance, aucune tolérance. On avait mis tout en place pour que cela soit une belle réussite et notamment sur le territoire français. Nous, on a une compétence qui n’est plus à prouver et on aide les entrepreneurs français à grandir pour devenir des leaders du marché. Ce que l’on a pu faire pour d’autres boites françaises et cela a très bien marché. Ce n’est pas évident et on s’adapte. Mais il y a des règles qu’on ne peut pas voir transgresser. En tant qu’actionnaire, on fera les recours nécessaires pour que cela ne puisse jamais se reproduire. Nous sommes profondément déçus de ne pas avoir pu faire grossir une entité globale sous l’égide d’une société française. C’est dommage. Oui, on savait qu’il y avait des gens mécontents. Mais ne rien faire c’était la fin de la boite et on pensait pouvoir redresser la barre ».

Depuis fin octobre 2021, date du départ de Relyfe Group des locaux parisiens, Julien Tizot n’a plus de nouvelles directes d’Adnan El Bakri. Toutes relations passent désormais par les cabinets d’avocats.
Que devient l’entreprise ? Combien de salariés restent-ils ? Depuis les départs des « seniors » Sylvain Bertrand et Olivier Deslandes, qui entourent le patron de Relyfe »? « Bonnes questions, répond Julien Tizot. Nous les avons posées officiellement, nous n’avons pas eu de réponses claires. Mais sans dévoiler notre stratégie juridique à venir, des sociétés qui ne performent pas dans des portefeuilles de capital-risque il y en aura toujours. Mais, qui ne performent pas pour des risques illégaux, c’est plus embêtant. Nous sommes contents que Relyfe soit une partie très minime de notre portefeuille ».
La majorité des autres actionnaires n’a plus eu de nouvelles de l’entreprise depuis la dernière assemblée générale extraordinaire, la dernière pour laquelle ils ont été convoqués. C’était en juillet 2021 et le vote sur l’entrée de Forepont au capital. Depuis c’est silence radio. Certains nous ont précisé attendre avec impatience celle devant valider l’exercice 2021. Elle devait avoir lieu, au maximum, six mois après la clôture des comptes, soit le 30 juin dernier. Or, aucune convocation n’est parvenue aux actionnaires. Le tribunal de commerce de Reims nous confirmant n’avoir reçu aucune demande de report.
Que dit la loi lorsqu’une assemblée générale n’est, ainsi, pas convoquée ? L’article L241-5 du code du commerce indique : « Est puni de 9 000 € d’amende le fait, pour les gérants, de ne pas soumettre à l’approbation de l’assemblée des associés ou de l’associé unique l’inventaire, les comptes annuels et le rapport de gestion établis pour chaque exercice ». Les associés ont la possibilité de demander au président du tribunal de commerce de Reims la nomination d’un mandataire ad hoc qui se chargera de convoquer l’assemblée générale.
Adnan El Bakri se met ainsi en illégalité. Il sait que ses actionnaires l’attendent de pieds fermes. « On a déjà préparé le terrain avec le tribunal de commerce pour faire ordonnance et autoriser la présence d’un huissier. Sachant que celle de l’année dernière a elle aussi été retranscrite par huissier », explique un des actionnaires. Celle de 2020 s’était aussi déroulée en présence d’un homme de justice. Des procès-verbaux ont ainsi été établis, preuves des propos tenus à ce moment-là et de ce que certains appellent aujourd’hui « une entrave à l’information obligatoire ».

La colère gronde donc dans les rangs des actionnaires. La convocation pour l’assemblée générale annuelle n’est pas arrivée. Ils avaient, pour certains, décidé de prendre des décisions à l’issue. Cette fois, pour eux, c’est la goutte d’eau d’un vase déjà trop rempli.

Nous recherchons la mise en cause des éventuelles responsabilités civiles et pénales des dirigeants de la société InnovHealth et les faire cesser. Nous invitons ceux qui souhaitent s’associer à ces actions à bien vouloir nous le faire savoir.
Marc Dubois, actionnaire de Relyfe et patron du groupe Aplus

En date du 20 juin 2022, un courrier, que nous nous sommes procurés, a été envoyé à une cinquantaine de personnes. A l’origine de cette lettre : le Groupe Aplus détenu par l’Ardennais Marc Dubois et son frère. Marc Dubois, actionnaire depuis 2019, a investi 500 000 euros dans InnovHealth. A l’époque, il pensait bénéficier d’une ouverture du capital et avait prévu d’investir un million d’euros. Mais, il a racheté les actions d’Adnan El Bakri, le président. Le deuxième versement n’a pas eu lieu, le début d’un litige qui dure depuis. Donc, dans ce courrier du 20 juin 2022, Marc Dubois écrit : « Vous êtes ou avez été actionnaire, salarié, fournisseur, client, partenaire de la société InnovHealth, devenue Relyfe et vous estimez avoir été lésés dans votre relation avec cette entreprise et ses dirigeants. Si tel est le cas, nous partageons le même ressenti et la même colère ».
Marc Dubois, qui signe le courrier, adresse en pièces jointes le procès-verbal de l’assemblée générale de septembre 2020, mais aussi un courrier adressé le 4 juin 2021 à MM Adnan El Bakri et Sylvain Bertrand. Un courrier où il constatait à l’époque : « Plus de huit mois après la tenue de l’assemblée générale (celle de 2020), vous n’avez communiqué aucun procès-verbal aux associés de la société InnovHealth (…). Aucun compte prévisionnel n’a été produit afin d’éclairer les associés sur les perspectives de la société, pas même l’information fondamentale sur le chiffre d’affaires en cours de l’exercice 2020 ».
Désormais, l’actionnaire ardennais précise « rechercher la mise en cause des éventuelles responsabilités civiles et pénales des dirigeants de la société InnovHealth et les faire cesser. Nous invitons ceux qui souhaitent s’associer à ces actions à bien vouloir nous le faire savoir ».
Selon nos informations, un collectif de personnes a rejoint Marc Dubois, et l’avocat Gérard Chemla du cabinet ACG de Reims, a été saisi du dossier.
D’autres actions en justice sont en cours et notamment, récemment, un référé déposé, pour honoraires impayés, par une entreprise ayant travaillé avec Relyfe. Le tribunal de commerce de Reims a bien réceptionné la demande et par trois fois déjà, les plaidoiries ont été repoussées par les avocats de Relyfe. Une nouvelle date, le 13 juillet, a été fixée pour tenter d’avancer dans ce dossier. Le référé est pourtant une mesure d’urgence. Relyfe doit 90 000 euros à cette jeune société qui se retrouve, aujourd’hui, en grande difficulté. « C’est une petite agence, explique l’un des anciens cadres de Relyfe. Elle avait été sélectionnée pour réfléchir au marketing, à la stratégie, au positionnement, etc. Les dirigeants m’ont contacté après que je sois parti pour me demander un témoignage, car en fait, ils n’ont pas été payés de 50% de leur facture. Ils voulaient que je témoigne sur le fait qu’ils avaient fait correctement leur boulot, ce que j’ai fait. En fait, le non-paiement de fournisseurs, c’est aussi un sujet chronique. Comme l’invention de clients ».
Par le passé déjà, des actions en justice pour honoraires impayées avaient été déposées par d’anciens partenaires de la start-up rémoise. Des dossiers aux prud’hommes aussi et dans d’autres juridictions. Certains ont été transigés et d’autres sont toujours en cours.

C’est au centre des affaires Clairmarais que Relyfe a installé son siège fin 2021.
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© Isabelle Forboteaux – France Télévisions

Pour mener à bien ce troisième volet de l’enquête, nous avons recontacté certains actionnaires et partenaires. Le professeur Michaël Atlan, spécialiste en chirurgie plastique et reconstructive à l’hôpital Tenon de Paris. En 2020, il nous disait avoir « un rôle de conseil et d’aide scientifique. Je connais Adnan depuis longtemps, j’ai été son directeur de thèse ». Il disait aussi tester un des outils (photocare), de la start-up rémoise, dans son service. « Je serai le premier à l’amener à l’APHP, j’y crois beaucoup ». Michaël Atlan n’a pas répondu à nos questions.
Même chose pour Christophe Lambert, acteur, réalisateur et investisseur. Le 8 juin il nous précisait par sms interposé : « Mon jugement a été repoussé trois fois mais plaidé il y a trois semaines avec verdict aujourd’hui. Je n’ai pas encore de nouvelles ». Le 4 juillet, Christophe Lambert nous indiquait respecter « les conseils de mon avocat qui me dit de ne pas rentrer, tout de suite, dans un conflit médiatique ». Impossible d’avoir plus d’informations, mais M. Lambert a aussi engagé une action en justice.
Sylvain Bertrand, lui, n’a répondu à aucun de nos appels. « C’est un actionnaire et il facturait des honoraires, explique un des anciens cadres de Relyfe Group. Je ne sais pas dans quelles conditions il est parti, mais je me souviens de quelques colères mémorables et humiliantes d’Adnan à son encontre. Il a hurlé sur Sylvain Bertrand de façon absolument inqualifiable et intolérable. Il y a une altercation, dans une réunion, qui s’est terminée par « tu fermes ta gueule où je te dégage ».
Quant à Olivier Deslandes, il nous avait assuré, en mars 2021 : « Moi, j’ai un sens de l’éthique et des valeurs. Il y a des choses que je m’interdis de faire (…). La culture de la souffrance, je n’en veux pas. Il y a des gens qui partiront, d’autres qui arriveront, mais cela se passera toujours avec respect et dignité ». Des paroles fortes. 
« Moi, j’étais très mal à l’aise, explique un des cadres évincés fin 2021. D’un côté, j’avais une situation très négative de la société (Relyfe), et en même temps, il fallait composer avec le fond d’investissement et leur donner une vision positive des choses. Jusqu’au jour où cela m’est devenu insupportable ». Il prend alors rendez-vous avec Julien Tizot, le patron France de Forepont. « Je lui ai fait part de ma vision de la société, de la vision d’Adnan en lui demandant de conserver cet entretien confidentiel. Mais c’était trop tard, notre rendez-vous avait déjà filtré. Je suis rentré au bureau à 14h, à 16h, Olivier Deslandes est venu me remettre une lettre a effet immédiat, tu prends tes affaires et tu t’en vas, m’a-t-il dit. Je lui ai répondu : tu sais, j’ai déjà eu à faire cela dans ma carrière vis-à-vis de gens qui avaient volé dans la caisse, ou fait des choses très mal. J’ai pris le soin de lui dire que nos routes se recroiseraient à un moment où Relyfe n’existera plus et qu’il n’aura plus son job pour reparler des différents points sur lesquels nous aurions dû travailler. Adnan El Bakri, lui, ne m’a jamais téléphoné. »

Olivier Deslandes contacté en juin dernier, nous confirmait bien, par message interposé, sa démission de la société Relyfe. Celui qui reste, malgré tout, actionnaire, se permettait de nous écrire ceci, concernant notre travail d’enquête. Il s’agit pour lui « d’une collecte très sélective d’informations orientées à jeter l’opprobre sur la personne d’Adnan El Bakri et sur l’entreprise qu’il avait montée. (…) Je réalise que le sous-jacent qui pilote la rédaction de ces articles relève d’une motivation obsessionnelle personnelle. Vous m’annoncez, ici, la rédaction d’un troisième article monothématique, ce qui ne me laisse plus guère d’espoir quant à vos motivations. Aussi, comprenez mon refus de m’associer à votre croisade ».
Comme Sylvain Bertrand, Olivier Deslandes a investi une somme conséquente en devenant actionnaire. Des actions qu’il n’a sans doute pas pu revendre à temps. Selon les documents en notre possession, Sylvain Bertrand, lui, ce serait délesté, en décembre dernier, de 637 actions pour la modique somme de 350 350 euros. Soit 550 euros par action vendue à des « petits » nouveaux actionnaires de Paris, la région parisienne ou encore de l’Isère. Ces nouveaux associés étaient-ils au fait de la situation de l’entreprise rémoise à ce moment-là ? Des titres revendus juste avant le départ de Sylvain Bertrand de l’entreprise Relyfe. Une cession d’actions qui, selon le point 10-5 des statuts de la société, est soumis à une procédure d’agrément demandant l’accord de l’ensemble des associés.

Est-ce qu’on est déçus, oui. Est-ce qu’il y a encore des choses à sauver, je ne sais pas.
Julien Tizot, patron France du fond d’investissement Forepont Capital Partners

La rédaction de France3 et la journaliste en charge de l’enquête fut et est encore aujourd’hui, à la veille de la diffusion de ce nouveau dossier, sous la pression d’Adnan El Bakri et de ses cabinets d’avocats. Les courriers mentionnent, notamment, des éléments de la vie privée de la journaliste.
Le 30 avril 2021, par la voix de son avocat, Adnan El Bakri précisait déjà, « compte-tenu de la partialité de votre premier article, et des conséquences dommageables très significatives que celui-ci a causé, je vous demande de bien vouloir m’adresser cet article (le 2e volet) avant toute publication (…). Faute pour vous de communiquer le projet de cet article, mes clients entendent saisir toute juridiction (…) ».
Le 14 juin 2022, c’est une avocate parisienne qui adresse un courrier au rédacteur en chef de France 3 Champagne-Ardenne. Ce courrier évoque la nouvelle tentative de prise de « contact à plusieurs reprises avec Monsieur Adnan El Bakri, et ses associés en vue de la rédaction d’un nouvel article ». Ce courrier remet aussi en question l’éthique de la journaliste accusée « d’entretenir des relations amicales » avec un ancien salarié d’InnovHealth révoqué depuis et « engagé dans plusieurs contentieux ». Pour cela, l’avocate de M. El Bakri n’hésite pas à citer la vie privée de la journaliste, vie privée, qui pourtant ne s’affiche pas publiquement sur les réseaux sociaux. Elle écrit, entre guillemets, des citations des posts Facebook. Et d’ajouter quelques phrases sur la « charte d’éthique et de déontologie des journalistes ».
Nous, il nous a fallu près de six mois de travail en 2020 pour mener à bien la première partie de cette enquête, et bien plus encore pour écrire la suite. Des dizaines de coups de fil, d’interviews réalisées grâce à la collaboration de nombreux anciens salariés, de dirigeants d’entreprises, d’actionnaires, d’anciens partenaires. Des heures pour comprendre qu’une start-up ne se monte pas en un jour. Des mois pour assimiler un nouveau vocabulaire, le langage du business et pour collecter un nombre de documents conséquents, importants et nécessaires à la compréhension et à la bonne foi de la journaliste menant l’enquête.
M. El Bakri et ses associés, nous reprochent aujourd’hui d’avoir conduit l’entreprise à sa perte. Ce serait occulter totalement les témoignages de tous ceux qui ont vécu, depuis 2016, la mésaventure InnovHealth devenue Relyfe. Ce serait discréditer leurs paroles, pire, nier les faits.
Adnan El Bakri a été, à maintes reprises contacté, jusqu’à la veille de la parution de ce 3e volet d’enquête, directement, ou par l’intermédiaire de ses avocats. Il n’a jamais souhaité répondre à nos questions.

« Je ne sais pas aujourd’hui où ils en sont, dit encore cet ancien salarié. Je pense que c’est bientôt la fin. Cette boite ne vaut plus rien. Il n’y a pas de clients, il n’y a pas de chiffre d’affaires ». Selon nos informations, la start-up rémoise InnovHealth-Relyfe ne serait pas en cessation de paiement, même si certaines factures restent impayées. Les traites des prêts consentis par la BPI, notamment, ont pour l’heure toutes été honorées.
« C’est très limité ce que l’on peut savoir », reprend Julien Tizot de Forepont. Adnan El Bakri est-il désormais seul à la barre ? « De toute façon y-a-t-il déjà eu d’autres personnes qui géraient avec lui. C’est toute la question que l’on peut se poser ». Quant à récupérer le produit pour le développer, « ça peut être une option, précise encore Julien Tizot du fond d’investissement. C’est un produit important dans le marché mais il y a beaucoup à faire en termes de réputation, de communication, de technologie. Pour l’instant c’est lui (Adnan El Bakri) qui maitrise, c’est lui l’actionnaire majoritaire de la boite. On verra le conseil de nos avocats et les actions que veulent faire les autres porteurs ».
Difficile aujourd’hui pour le fond d’investissement franco-américain, Forepont Capital Partners de répondre sur le devenir de la carte santé connectée. « Est-ce qu’on est déçus, oui. Est-ce qu’il y a encore des choses à sauver, je ne sais pas ».
Adnan El Bakri, président de la société InnovHealth-Relyfe, devra peut-être, sous peu, s’expliquer devant la justice des hommes dans un pays qui lui a laissé une chance de réussir.