« Quand le désert avance », ce reportage sur la surpêche qui lui a valu le Grand prix des quotidiens en 1996


Le pochon venait de vomir sur le pont une tonne frétillante d’anchois mélangés à des maquereaux et des chinchards. La déception pour les six hommes attendant le coup de chalut miracle. Trier pendant une heure la valeur de deux ou trois caisses d’anchois ? Pas question, c’était du gros et du pur, rien que du pur qu’il fallait. À coups de bottes, à coups de jet, ils renvoyèrent à la mer les milliers de poissons qui ne bougeaient plus.> Retrouvez tous les articles de Pierre Verdet dans notre moteur de rechercheLe manège se répétait depuis l’aube, au large de Capbreton. Repérage d’un banc, tache vert et rouge sur l’écran du sondeur. Paré à filer. Chalut à la mer. Ronronnement sourd des deux bateaux attelés en boeufs. Une heure et demie d’attente, toujours pour la même déception et le même gâchis. Quelques milles alentour tournaient une douzaine d’autres pélagiques. Combien de tonnes de poissons morts avaient été remises à l’eau depuis le matin ? 30, 40, 50 ? Le malaise.

« J’ai vu encore des tonnes de poissons crevés, bouffés par les crabes et les crevettes dans les bouts de filets qu’on ne pouvait pas relever assez vite, et des dizaines de dauphins étouffés dans la gueule des chaluts. J’ai compris que ça ne durerait pas éternellement. Je plains les jeunes, j’ai peur que la pêche soit foutue. «

« Quand le désert avance », ce reportage sur la surpêche qui lui a valu le Grand prix des quotidiens en 1996

« Si t’as vu ça, tu peux comprendre le problème », grommelle Joseph. Le vieux fait tourner sa casquette et mâchonne son mégot maïs dans les bourrasques balayant les quais de Port-Joinville. Joseph, revenu saluer quelques copains de l’île d’Yeu, a bourlingué sur tous les bateaux du golfe. Fils d’un pêcheur de thon à la ligne du temps de la marine à voile, il a été fileyeur, caseyeur et a fini sur un chalutier pélagique. « J’étais content quand j’ai posé définitivement le sac à terre, c’était plus la pêche que j’avais aimée. »Le vieil homme raconte l’arrivée des nouvelles techniques, l’euphorie des pêches miraculeuses, les crédits distribués « comme des sucettes aux gamins » pour des bateaux tout neufs avec des moteurs gros comme ça, le fric, les belles bagnoles, les mousses de 15 ans pleins aux as et plumés dans la nuit par une belle rousse. « Tu sais ce que des gosses balançaient à l’instituteur ? Tu nous dis de bien travailler à l’école. D’accord, tu as bien travaillé, toi, et tu gagnes combien ? Mon père, lui, il est pêcheur, il n’a jamais rien appris mais il gagne dix fois plus que toi. »

Pêche aux anchois dans le golfe de Gascogne en 2001.

Archives Sud Ouest/Jean-Daniel Chopin

Joseph hoche la tête et poursuit sur la gueule de bois. « Après la grande java, j’ai vu les filets s’allonger, les bateaux rouiller et sortir par n’importe quel temps. J’ai vu aussi les pêcheurs découvrir qu’ils avaient des emprunts à rembourser et s’engueuler pour des paies de RMIstes. J’ai vu encore des tonnes de poissons crevés, bouffés par les crabes et les crevettes dans les bouts de filets qu’on ne pouvait pas relever assez vite, et des dizaines de dauphins étouffés dans la gueule des chaluts. J’ai compris que ça ne durerait pas éternellement. Je plains les jeunes, j’ai peur que la pêche soit foutue. »

Le poisson, une ressource en chute libre

D’Ouessant au Cabo de Ortegal, on n’entend plus que ça  : la ressource est en chute libre et c’est l’anarchie. Les caricaturales escarmouches franco-espagnoles à l’époque du thon ou de l’anchois ne parviennent plus à dissimuler un mal beaucoup plus grave. « Certaines espèces sont carrément menacées de disparition si on ne met pas fin au carnage », affirme Robert Alvarez, président d’Itsas Geroa (l’Avenir de la mer), une jeune association basque militant pour la pêche traditionnelle et sélective, contre les pélagiques et autres filets maillants.

« Le thon rouge, il faudra bientôt parler de lui au passé simple. »

Et le président Alvarez d’égrener les chiffres du désespoir. « En 1989, entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, on débarquait 380 tonnes de soles, en 1994 on était tombé à 40. Même chose pour le bar, de 410 tonnes en 1989, on est passé à 71 en 1994. Et la daurade rouge ? En 1986, on en a débarqué 500 tonnes prises à la ligne à Fontarabie, en 1994 il n’y en avait plus que 50 kilos. Dans les années 80, à Saint-Jean-de-Luz, deux hommes sur un petit bateau arrivaient à pêcher entre 500 et 800 kilos de daurades par jour en saison. Je connais un gars qui n’a pris que deux de ces poissons l’année dernière. Et l’anchois ? Les scientifiques des deux côtés de la Bidassoa affirment que le stock est très fragile, ce qui n’empêche pas d’attribuer cette année un quota de 33 000 tonnes aux pêcheurs des deux pays, avant même que les résultats d’une enquête réalisée en mai dernier par l’IFREMER et Azti – l’équivalent basque – sur la santé de l’espèce ne soient connus. Quant au thon rouge, il faudra bientôt parler de lui au passé simple. »De tels exemples abondent malheureusement. C’est Christian, ancien pêcheur arcachonnais, qui raconte encore  : « Il y a quinze ans, 500 mètres de filet me suffisaient pour prendre 150 kilos de soles quand aujourd’hui 50 kilomètres ne suffisent pas pour en capturer 80 kilos. » Le surarmement de la flotte parvient à maintenir tant bien que mal le niveau des apports de poissons aux criées, même si celles de Vendée par exemple ont toutes été en baisse en 1995, à une exception près, mais automatiquement c’est la ressource qui trinque.

Bateau basque pêchant l’anchois à la bolinche dans le golfe de Gascogne, en juin 2002.

Archives Sud Ouest/Jean-Daniel Chopoin

Le pillage du merlu

En l’espace de dix ans, les captures pour le Sud-Gascogne auraient chuté de 55 % et le nombre de jeunes aptes à frayer de 80 %. Accusée  : l’irresponsabilité d’une surpêche qui fait que 85 % des prises sont des sujets immatures.

fait hélas partie des cas les plus révélateurs de la désertification des lieux. Les études menées conjointement par les scientifiques français et espagnols confirment les inquiétudes. En l’espace de dix ans, les captures pour le Sud-Gascogne auraient chuté de 55 % et le nombre de jeunes aptes à frayer de 80 %. Accusée  : l’irresponsabilité d’une surpêche qui fait que 85 % des prises sont des sujets immatures. « Au lieu de tirer la sonnette d’alarme, on laisse exploiter le stock aux pélagiques français et, depuis quatre ans, des bateaux espagnols de 35 mètres d’Ondarroa et Pasajes se sont équipés d’un filet semi-pélagique, le Naveran, encore plus performant, et les ont rejoints, accuse le président d’Itsas Geroa. Les seuls Français qui ne sont pas encore propriétaires de ce filet sont ceux qui n’ont pas eu les moyens financiers d’acheter les bateaux permettant de l’utiliser. »

SOS pour le golfe de Gascogne

Pêche du chinchard à la bolinche à bord du Lapurdi. Déchargement et tri du poisson à la criée de Ciboure sur le port de Saint-Jean-de-Luz.

Archives Sud Ouest/Jean-Daniel Chopin

Ondarroa. C’est dans ce port encaissé entre les immeubles gris construits à flanc de montagne, au sud de Zarauz, que l’on a conçu le fameux Naveran. Des armateurs français de pélagiques se sont donc procuré l’engin meurtrier et travaillent depuis un an sur les mêmes stocks de merluchons que les Espagnols, faute de merlus. Certains trouvent curieux que ces bateaux aillent désormais débarquer leur pêche à Pasajes, près de San Sebastian ou à Ondarroa… « Facile à comprendre, 85 % des poissons pris sont des juvéniles selon l’IFREMER, et la moitié ne ferait pas la taille réglementaire de 27 centimètres, affirme Robert Alvarez. tout est possible, on achète tous les poissons, à la taille ou pas, même si le gouvernement fait campagne pour la protection des immatures, « Pezquenines, no, gracias  !  », explique Juan, un bolincheur espagnol. Pour de tels arrivages de merluchons gros comme la main, alors qu’il y a dix ans on pêchait du merlu entre 2 et 4 kilos, on ne passe pas par la criée, on charge directement sur les camions, ni vu, ni connu. »

Pélagiques, filets maillants et gros palangriers pointés du doigt

« Ce problème a été soulevé par le comité local des pêches de Bayonne », confirme son président, Henri Pivert. « On a demandé des contrôles. Quand ils ont été faits, tout était curieusement en ordre. Alors, on a laissé faire. Classique, l’administration laisse tout faire et quand c’est le grand bordel, elle se dit  : comment on va pouvoir arrêter ? Cela dit, on raconte des tas d’âneries sur nos méthodes. Les pélagiques existent depuis vingt ans, les Espagnols en possèdent aussi, et nous ne sommes pas les seuls coupables de la raréfaction du poisson avec les filets maillants, si raréfaction il y a. La preuve, en janvier, un de mes bateaux a pris 25 tonnes de merlu en une semaine. On peut travailler proprement sur un pélagique. Il y a des bons et des mauvais patrons de pêche partout. Dans ce bras de fer entre les méthodes traditionnelles et les techniques modernes, il y a une grosse part d’intox. »Intox ou pas, les dirigeants d’Itsas Geroa montrent du doigt pélagiques, filets maillants et gros palangriers, sans distinction française ou espagnole, à l’heure de lancer leur SOS pour le golfe de Gascogne. « On ne peut plus se permettre de gaspiller la ressource comme ils le font notamment avec leurs rejets _ qui s’élèvent à plus de 30 % du total des captures selon les estimations, 27 millions de tonnes au niveau mondial (1) selon les chiffres de la FAO (Organisation mondiale pour l’alimentation) _ si l’on veut essayer de sauver la profession, lance Robert Alvarez. Il y a plus de soixante-dix paires de pélagiques et environ soixante bateaux équipés de filets maillants sur le golfe. La situation est tellement dégradée que nous demandons à l’Europe d’interdire toute pêche intensive pendant dix ans, sur une zone allant du Verdon au cap Ortegal, et de la réserver aux pêches traditionnelles sélectives ». « Mais bien sûr, nous allons nous arrêter pour regarder les Espagnols vider la mer », ironise Henri Pivert.

Économie et culture

seuls les pélagiques sont venus semer la discorde. »

que les exécutants soient français ou espagnols pèse 10 000 emplois directs et plus de 30 000 indirects seuls les pélagiques sont venus semer la discorde. »

La course continue et le désert avance

Une proposition qui fera sans doute sourire de l’autre côté, où une majorité se réfugie encore dans la certitude selon laquelle les Français sont les bons, les Espagnols les méchants, et que les méthodes de pêche traditionnelles relèvent d’un romantisme désuet et ne suffisent plus pour faire vivre un bateau et ses marins. En oubliant qu’un thonier-canneur espagnol peut prendre jusqu’à 20 tonnes de thon rouge à la ligne dans une journée, et lui, rien que du thon.

« On peut effectivement être inquiet pour l’avenir. Il faut en finir avec l’anarchie, les quotas ne veulent rien dire, il y a trop de bateaux et trop de pêcheurs pour pouvoir les respecter. »

Pourtant, on peut croire à un début de prise de conscience par rapport au problème de la ressource dans le golfe de Gascogne. Henri Pivert, armateur de pélagiques, le reconnaît lui-même. « On peut effectivement être inquiet pour l’avenir, avoue-t-il. Il faut en finir avec l’anarchie, les quotas ne veulent rien dire, il y a trop de bateaux et trop de pêcheurs pour pouvoir les respecter. Je pense qu’une sélection naturelle va s’opérer, la pression va diminuer selon une logique purement économique, seuls les bateaux rentables resteront. Cela ne veut pas dire qu’il faut faire n’importe quoi en attendant, on a des outils trop performants entre les mains. Si on ne maîtrise pas, si on ne remet pas tout à plat et si on n’accentue pas les contrôles, on court à la catastrophe. »Prise de conscience mais opposition de deux conceptions économiques de la pêche. D’un côté, des dizaines de milliers de familles veulent continuer à vivre de la ressource avec des salaires modestes. De l’autre, on parle amélioration de la rentabilité et élimination des faibles. En attendant, la course continue et le désert avance.(1) Toujours selon la FAO, la surpêche touche 70 % des stocks mondiaux de poissons de mer, et il manquera 20 millions de tonnes de poissons vers 2010 pour répondre aux besoins de la population mondiale.

Qui était Pierre Verdet ?

Né à Montvalent, dans le département du Lot, Pierre Verdet (1950-2023) avait débuté sa carrière à « La Dépêche du Midi », à Toulouse. Après un passage au « Midi olympique », l’hebdomadaire national du rugby à XV, il avait rejoint en 1986 la rédaction de « Sud Ouest », à Bordeaux, où il fut notamment responsable de la rubrique « Nature et environnement » et grand reporter. Paloumayre dans la haute vallée de la Dordogne, c’est lui qui créa le célèbre comptage des palombes qui a toujours sa place dans nos colonnes. Ce passionné de chasse, à qui l’on doit plusieurs ouvrages sur le sujet, ainsi qu’un feuilleton radiophonique, a notamment coécrit avec son ami, l’universitaire et ex maire du Porge en Gironde, Jésus Veiga (décédé en 2018 à 62 ans) « La palombe et ses chasses » et « La route des palombes », Prix François Sommer 2003.