Que sont devenus mes élèves réfugiés  ?


Noor Muhammad je me suis mise à la recherche de mes anciens élèves nous faisons un crochet par la préfecture » Elle soupire. « L’Armée du salut n’héberge pas des réfugiés, seulement des personnes indigentes… Vous habitez là ? – Oui, bien sûr », répond Raaz Muhammad, qui n’a pas compris un mot de ce qu’elle venait de dire. « Ce qui est bien, c’est qu’il est toujours d’accord », lance la dame à voix haute.Elle répète la question, Raaz Muhammad finit par comprendre, et explique laborieusement qu’il habite chez un ami en attendant un logement social. Un air compréhensif se dessine sur le visage de l’employée : « Ah ! Bon mais de toute façon, comme on dit en français – elle articule avec un grand sourire rassurant – y-a-pas-l’feu-au-lac, d’accord ? Vous pouvez revenir quand vous aurez un logement. » Raaz Muhammad n’a pas tout à fait saisi ce que venait faire le lac dans cette histoire, mais me glisse d’un air entendu : « Cette dame est très très gentille. » Il s’en va, l’air à peu près satisfait. La demande de naturalisation attendra.

Les colocataires

En désespoir de cause » il décroche un contrat d’alternance dans l’hôtellerie.

Que sont devenus mes élèves réfugiés  ?

« Je ne veux pas être quelqu’un qui reste dans un coin. Je veux progresser, chaque jour. »

Le jeune homme aurait pu se contenter de cette situation, mais ce fils de notable, issu d’une famille de négociants de la province de Nangarhar, rêve plus loin : « Je ne veux pas être quelqu’un qui reste dans un coin, explique-t-il avec véhémence. Je veux progresser, chaque jour. Et puis, je ne suis pas venu jusqu’en France pour faire des petits boulots à droite et à gauche. » Bref, Abdullah ne pense qu’à l’université : il l’intégrera à la rentrée 2020.Mais alors que le futur s’ouvre devant lui, les difficultés manquent de le faire chuter. Avec ses études, il n’a plus le temps de travailler et se retrouve sans logement. Encore une fois, un de ses proches afghans le dépanne in extremis et l’héberge pendant deux ans, avant qu’il n’accède enfin, en janvier 2022, à un foyer de jeunes travailleurs. « Je dois beaucoup de choses à mes amis », reconnaît le jeune homme. « Mais un jour, je les rembourserai, Inch’Allah ! », dit-il en levant le doigt vers le ciel. Aujourd’hui, c’est l’un de ceux qui s’en sortent le mieux. Grâce à son niveau en français, il a été embauché en CDI comme coordinateur et traducteur dans une association et traduit souvent seul au tribunal, une fierté. Plus tard, il réalisera ses projets : monter un restaurant traditionnel afghan, un peu chic, dans un beau quartier de Paris. Il tire sur sa cigarette, sourit, ses yeux se plissent. Il rit comme un enfant : « Je vais devenir un businessman de la France. »Ibrahim a démarré une formation de carrossier et travaille en alternance dans un garage. / Aglaé Bory pour la Croix l’Hebdo On m’aurait dit, il y a quelques années, qu’Ibrahim* obtiendrait, en l’espace d’un an, du travail et des papiers, j’aurais souri, espéré, mais je ne l’aurais pas cru. Au fond, je pensais qu’il finirait par se décourager, et par tenter sa chance dans un autre pays. depuis quatre ans, son horizon était bouché.

« Que j’aie des papiers ou non, je suis la même personne. »

sans papiers, tu n’es rien. Il s’accrochait à cette idée : « Que j’aie des papiers ou non, je suis la même personne. »Ibrahim était le seul de mes élèves proches qui n’avait pas obtenu le statut de réfugié. Au fur et à mesure de l’année 2017, les décisions étaient tombées, les unes après les autres. Raaz Muhammad, accepté. Abdullah, accepté. Ismaïl, accepté. Ibrahim, lui, m’avait envoyé un message vocal sur WhatsApp, pour me dire, d’une voix neutre, « c’est refusé ». Je n’avais pas su quoi lui dire.Après le refus de l’Ofpra, son recours à la Cour nationale du droit d’asile fut, lui aussi, rejeté. Les instances avaient considéré que les éléments de son dossier n’étaient pas suffisants pour lui octroyer une protection internationale. Nous avions eu peur, nous les profs : qu’allait-il devenir ? Allait-il être expulsé ? Dans un mail sans illusions, Gilles, le coordinateur des bénévoles, avait annoncé : « Ses droits vont progressivement s’éteindre. Il rejoindra malheureusement les dizaines de milliers de sans-papiers qui vivent en France. » Et la prophétie de Gilles s’est réalisée, à peu de chose près. Ibrahim a perdu son hébergement. Il a commencé à dormir sous un pont à la Villette. La journée, il se rendait aux cours de français en plein air que l’association donnait tous les jours à 18 heures, sur les marches de l’escalier, à côté de la Rotonde Stalingrad. C’est là qu’il a rencontré Pascal*.Ce sexagénaire tout fin à la gouaille de Parigot et aux traits creusés comme des sillons faisait partie des profs. Ancien infirmier, il avait appris à reconnaître les exilés qui dormaient dans la rue au gros sac qu’ils trimballaient tout le temps, comme Ibrahim. Pascal était venu le voir un soir, et lui avait proposé de l’héberger.Dès le premier jour, Pascal et Ibrahim se sont entendus comme père et fils. Ibrahim s’est installé sur le futon en face du lit de Pascal, dans son studio rempli de bibelots ramassés aux quatre coins du monde. Et depuis, Ibrahim n’est jamais parti. À la maison, Pascal a toujours vu Ibrahim garder sa bonne humeur, et rigoler. Mais le soir, quand Pascal bouquinait, il surprenait parfois le jeune homme les yeux grands ouverts sur son lit, à fixer le plafond. En voyant ça, le moral de Pascal dégringolait. Alors pour chasser la mélancolie, il lui faisait une blague, et les deux riaient.Ça a continué comme ça jusqu’au 30 octobre 2020. Ce jour-là, Pascal prenait son café matinal, Ibrahim était encore dans son lit, quand le téléphone a sonné. Deux minutes plus tard, Ibrahim a entendu Pascal crier : « Ibrahiiim ! Tu as eu les papiers ! » Ibrahim a souri. « Merci beaucoup », a-t-il dit. Quelques mois plus tôt, ils avaient demandé un réexamen de son dossier. L’avocate avait mis en valeur le militantisme d’Ibrahim dans les collectifs parisiens d’opposition au dictateur tchadien Idriss Déby et le fait qu’il serait en danger s’il était expulsé dans son pays. Cela a fonctionné à la CNDA et Ibrahim a finalement obtenu l’asile.Alors depuis deux ans, Ibrahim, « c’est le roi du monde », dit Pascal. Il a démarré une formation de carrossier, travaille en alternance dans un garage. Comme il déteste rester sans rien faire et qu’il a « perdu du temps », comme il dit, il enchaîne aussi le dimanche à Carrefour. Dans quelques années, il aimerait monter « un petit restaurant » ou « un bureau de tabac », une affaire à lui. Cinq ans après, il peut enfin commencer sa vie.Hassan a conservé le cahier qu’il noircissait lors de la « formation civique » réservée aux étrangers non-européens arrivant sur le sol français. Il le connaît par cœur. / Source : Hassan En apprenant les bonnes nouvelles d’Ibrahim, Hassan* s’est réjoui. Ce Soudanais de 32 ans a connu Ibrahim à l’école de Barbès et le recroise souvent, posé au bord du canal de l’Ourcq avec ses amis. C’est dans ce quartier du 19e arrondissement où il a tant erré quand il était « migrant » que Hassan m’a invitée, dans un beau restaurant éthiopien. Le regard profond, les traits fins, il est arrivé vêtu d’un jean beige, d’un sweat gris, et de baskets en daim ocre, style détente chic. Il était presque devenu intimidant. Hassan entretient cette élégance naturelle dans son métier, valet de chambre dans un grand hôtel. Chaque jour, en toquant à la porte des clients, il récite, en gilet et cravate, des formules de politesse impeccables : « Monsieur, puis-je entrer ? », « Avez-vous besoin de quelque chose ? », « Où puis-je poser les fleurs ? »… En partiegrâce à cela, son français est devenu fluide.

« Quand tu arrives, tu es sourd-muet et tu ne peux pas parler en ton nom. »

Il ne sait pas encore quand ni commentPour agir♦ Enseigner le françaisPour les exilés, parler français est synonyme de liberté. C’est le premier pas pour pouvoir être autonome, comprendre ses démarches administratives, trouver du travail et se faire des amis. Souvent, les associations n’attendent que des bonnes volontés pour ouvrirde nouveaux cours. JRS École de français, par exemple, propose un programme d’apprentissage du français coordonné par une professeure salariée à plein temps diplômée en français langue étrangère (FLE), qui forme les volontaires.Pour trouver une association près de chez soi, le réseau Alpha a réalisé une cartographie de tous les cours de français d’Île-de-France.jrsfrance.org (onglet « Nos programmes »)www.reseau-alpha.org♦ S’engager sur le terrainUne demi-journée, une journée, ou toute l’année… Utopia 56 s’appuie sur le temps dont vous disposez pour vous engager sur des missions ponctuelles. À Paris, Calais, Dijon, Lorient, Tours, Toulouse ou Rennes, l’association organise des maraudes de jour pour orienter les migrants dans la rue, leur proposer une aide administrative, et des maraudes de nuit pour leur distribuer vêtements, tentes et produits d’hygiène. À Paris ou à Sevran (Seine-Saint-Denis), l’association gère aussi des maisons d’accueil qui cherchent des animateurs pour donner des cours de français, aider à préparer les repas, ou tout simplement passer du temps.utopia56.org

* Le prénom a été modifié.