Eau potable : la France pourra-t-elle faire face à la fin de l'abondance ?


Sous les pavés. l’eau de pluie. A quelques kilomètres de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, dans une zone d’activité toute neuve, Jérôme Barrière traverse les herbes hautes qui mènent aux abords d’un petit bassin de retenue d’eau et tente de rendre visible ce qui se trouve sous ses bottes. « Imaginez des couches de sable qui s’étendent loin sous la surface, complètement imprégnées d’eau, décrit-il. Ce projet peut représenter des quantités phénoménales de stockage pour les eaux de pluie. » Le projet en question, c’est en partie le sien : depuis deux ans, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) mène, conjointement avec la métropole de Bordeaux et sa société d’assainissement, une étude de ré-infiltration des eaux de pluie dans la nappe phréatique. L’hydrogéologue de la direction régionale Nouvelle-Aquitaine du BRGM poursuit : « L’idée est de profiter de la nature du sous-sol pour infiltrer par percolation l’eau des pluies récoltée dans le bassin. » 

Les incertitudes sont encore nombreuses, en particulier sur le chiffrage précis des capacités de stockage de la nappe. Pour y répondre, les scientifiques poursuivent leurs observations, des sondes mesurant quotidiennement les capacités du sous-sol à absorber l’eau de pluie. Et l’expérimentation doit aussi permettre de déterminer si ce projet pourra être réplicable ailleurs. A terme, ces réserves naturelles pourraient être utilisées afin d’alimenter les entreprises alentour pour tous les usages qui ne relèvent pas de l’eau potable. la pluie était pourtant davantage vue comme une calamité pour les agglomérations. « On a tout fait pour l’évacuer au plus vite, ce qui nécessitait beaucoup de béton et de génie civil », constate Jérôme Barrière. L’époque n’est plus à l’imperméabilisation des sols : désormais, les ingénieurs veulent replacer la ressource dans un cycle complet. La conservation prime, pour répondre à des besoins en eau de plus en plus importants. 

La zone d’activité est en effet en pleine mutation. la métropole de Bordeaux espère y installer 10 000 nouveaux emplois. Plus de 5 000 salariés arpentent déjà les lieux. « Le pari est d’atteindre le million d’habitants dans l’agglomération en 2035, ce qui veut dire que la tension sur la ressource va être de plus en plus forte », pointe Céline Gerbeau-Morin, cheffe de projet aménagement de l’opération d’intérêt métropolitain Bordeaux Aeroparc. Le territoire bordelais n’est pas traditionnellement coutumier des sécheresses. « Notre alimentation en eau potable dépend de nappes très profondes qui fournissent une ressource de grande qualité, mais qui sont déjà surexploitées. Faut-il continuer à puiser dans ces réserves pour nettoyer la voirie ?, s’interroge Jérôme Barrière. Je ne le pense pas. » 

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La crise dépasse les attentes

La révolution entreprise à Bordeaux est d’autant plus importante que, faute de profondes réformes ou d’améliorations. Au niveau national, les prévisions de Météo France projettent des records de températures, avec une augmentation moyenne de six degrés l’été sur la période. Dans cette atmosphère étouffante, toutes les réserves seront à la peine. Le débit des cours d’eau devrait baisser entre 10 et 40%, affecté par une diminution moyenne de 10 à 25% de la recharge des nappes phréatiques. Localement, les situations deviendront de plus en plus complexes. Au point que même les départements plus au nord ne devraient pas être épargnés :, la température à Nantes sera équivalente à celle de Biarritz en 2000. A la faveur de la hausse du mercure, l’évaporation va s’accélérer partout dans le pays. dans le même temps, le niveau des nappes phréatiques va baisser. A titre d’exemple, l’agence de l’eau Adour-Garonne analyse depuis quarante ans les données d’une cinquantaine de stations hydrométriques, qui enregistrent des baisses significatives de leur débit annuel fluctuant de 20 à 30%. Dans trente ans, selon leurs projections, elles pourraient atteindre 70% et être plus précoces dans l’année et plus longues. Une situation inquiétante, alors plus des deux tiers de l’eau potable en France proviennent des eaux souterraines. 

Ce scénario apocalyptique est déjà une réalité. Cette année, un manque de pluie observé en hiver, suivi d’un printemps et d’un début d’été tout aussi sec ont entraîné une sécheresse inédite sur l’ensemble de l’Hexagone. Au plus fort de la crise, 93 départements ont été concernés par une restriction de l’usage de l’eau. Des scènes jusqu’alors impensables se sont produites un peu partout sur le territoire : plus de 100 communes ont vécu des ruptures d’approvisionnement en eau potable. Encore aujourd’hui, au coeur de l’automne, 55 départements font l’objet d’une vigilance, 27 sont toujours en crise. « Nous n’avons jamais connu une situation aussi grave que celle de cet été, confirme Guillaume Choisy, directeur général de l’agence de l’eau Adour-Garonne. Elle dépasse le plan prospectif que nous avions fait en 2018, lorsque nous imaginions les conséquences d’un réchauffement de plus d’un degré. » Déjà, des tensions éclatent entre les usages domestiques, les activités industrielles et l’irrigation. Les récents conflits autour des méga-bassines ambitionnant de protéger les agriculteurs contre le manque d’eau, comme à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, en sont la preuve. 

CarteDario Ingiusto / L’ExpressTout n’est pas perdu : la France dispose d’une ressource en eau disponible de 193 milliards de mètres cubes par an, quand les besoins du pays s’élèvent à 32 milliards. Des réserves a priori largement supérieures aux besoins, mais qui masquent la diversité des territoires. Selon les bassins de population et les vagues de sécheresses, de nombreuses zones en France peuvent, comme cet été, ressentir des pénuries. L’état des nappes phréatiques est particulièrement source d’inquiétude, les réserves peinant chaque année à se recharger. La situation nécessite une adaptation. « Dérèglement climatique, occupations des sols, concentration des populations. Un ensemble de facteurs vient perturber nos besoins en eau, résume Agathe Euzen, anthropologue, codirectrice au CNRS du programme One Water, l’eau bien commun. Ces événements seront graves si nous ne changeons pas notre manière de penser. Nous devons adapter nos usages. » 

Faire le deuil de ressources abondantes

Ce changement impose de mieux connaître nos propres ressources. « Nous avons une mauvaise appréciation de l’état des eaux souterraines. Nous ne pouvons en réalité faire que des estimations, ce qui engendre évidemment des incertitudes », explique Dominique Darmendrail, directrice du programme scientifique Eaux et changement global du BRGM. A l’heure actuelle, la vitesse de recharge de certaines nappes phréatiques est encore inconnue, tout comme leur volume réel. Dans ce contexte. « Le BRGM manque de moyens. estime Olivier Serva, député (ex-LREM, non-inscrit) de Guadeloupe, ancien rapporteur de la commission d’enquête relative à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences, publié en 2021.  

Une fois nos ressources évaluées, reste à définir l’échelle sur laquelle agir. L’ensemble des acteurs interrogés considèrent que l’eau se gère à hauteur de « bassin hydrologique ». Penser sa gestion en fonction des rivières, des fleuves ou des zones humides qui composent ce territoire permet d’harmoniser les politiques et de mieux répondre aux pénuries. En France, la majorité des prélèvements nets sur les ressources sont destinés à l’irrigation (plus de 55%), quand les usages domestiques représentent environ 20% et l’industrie environ 10%. Mais ces problématiques de tensions font souvent intervenir une multitude d’acteurs politiques, économiques, institutionnels dont les attentes sur la ressource sont différentes. Depuis une dizaine d’années, l’Etat travaille à définir les zones régulièrement touchées par des pénuries. Sur ces territoires où la ressource est fragile, la coordination entre les différents usagers de l’eau est particulièrement nécessaire. « Les agriculteurs sont notamment invités à se constituer en collectif pour organiser les prélèvements agricoles », explique Catherine Neel, directrice de projets Gestion résiliente des hydrosystèmes au sein du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement.  

Depuis la grande concertation des Assises de l’eau en 2019, l’Etat a étendu cette idée en développant le principe des « projets de territoire pour la gestion de l’eau ». Le but de cette approche à l’échelle du bassin : ne plus seulement penser uniquement l’endroit d’un projet, mais aussi son impact sur l’ensemble de l’écosystème. « Agir sur une tourbière en amont d’une rivière ou d’une source va forcément avoir un impact sur ses affluents ensuite », illustre Catherine Neel. Comme en Auvergne, où la région – longtemps présentée comme le château d’eau de la France – a constaté un risque réel de pénurie cet été.  

Trouver les fuites sur le réseau

Cette adaptation passera par un renouvellement de nos canalisations. A l’heure actuelle, en France, un cinquième de l’eau potable est perdu en raison d’un réseau trop vieux. A l’échelle du pays, les pertes annuelles par fuite ont été évaluées en 2020 à environ 937 millions de mètres cubes, soit une consommation annuelle d’environ 18 millions d’habitants. Des chiffres vertigineux, extraits d’un rapport du Système d’information des services publics d’eau et d’assainissement (Sispea), qui s’expliquent en partie par des renouvellements et des entretiens encore trop peu fréquents. « Les élus hésitent à entreprendre des travaux qui vont augmenter la facture de leurs administrés », pointe Jean-Luc Touly, membre du Syndicat des eaux d’Ile-de-France.  

Les investissements requis sont effectivement considérables. « Chaque mètre de canalisation coûte plusieurs milliers d’euros. Remplacer un kilomètre de canalisation par an représente des sommes colossales », poursuit-il. Selon la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies, l’investissement annuel est de 2 milliards d’euros à l’échelle de la métropole francilienne. Une problématique majeure alors que les financements des communes pour entretenir leur réseau proviennent surtout de la consommation d’eau par leurs administrés. En clair, plus de sobriété dans les usages veut dire moins d’argent pour entretenir les tuyaux. Un constat paradoxal à l’heure où chacun est appelé à moins consommer. 

Depuis 2019, toutefois, les Agences de l’eau doivent prêter main-forte aux communes, y compris financièrement. D’après le rapport du Sispea, au moins 20% des services ne respectent pas le rendement minimum fixé en 2012 par le « décret fuites », un texte issu du Grenelle de l’environnement. La faute, notamment, à une méconnaissance du réseau en lui-même : « Certaines canalisations ont plus de 200 ans, comme à Lyon, cite Jean-Luc Touly. Dans ces cas-là, les plans originels ont été perdus et il va falloir les redécouvrir pour les gérer correctement. » 

Une acceptabilité « naturelle »

Lutter contre le gâchis devra aussi passer par une plus grande réutilisation des eaux usées traitées. Sur le sujet, la France est à la traîne par rapport à ses voisins européens : seulement 0,8% des eaux usées traitées sont utilisées, quand l’Italie est à 10%. Israël réutilise même la quasi totalité de ses eaux usées. Selon la Fédération professionnelle des entreprises de l’eau, la « Reut » pourrait pourtant subvenir à près de 15% de l’eau utilisée pour l’irrigation. Ces dernières années, des projets prévoient même de recharger les nappes phréatiques à l’aide d’eaux usées traitées.  

Plutôt que de trouver une solution miracle, les différents acteurs du cycle de l’eau parient sur la multitude des opportunités naturelles, technologiques, politiques qu’il faudra saisir. Mais aussi, inévitablement, sur le changement de comportement de chacun. Un rapport du Sénat datant du mois de mars insistait par exemple sur la possibilité d’une sensibilisation à la notion « d’empreinte eau ». A l’image de celle de l’empreinte carbone, elle « permettrait d’accroître ces économies et d’agir indirectement sur les secteurs énergétique, agricole et industriel, grâce à une modification des modes de consommation et un effort de sobriété de la population ». Sur le terrain, ce changement de mentalité semble déjà s’observer. « Il y a une prise de conscience, assure Charlotte Crépon, directrice de la police et du permis de chasser à l’Office français de la biodiversité, la police de l’environnement. Cet été, les citoyens ont vu les conséquences de la sécheresse sur le paysage, à travers notamment les coupures d’eau qui les ont menacés. L’acceptabilité des restrictions en est devenue presque naturelle. » En espérant que cette patience résiste aux crises à venir. 

Opinions

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