Emmanuel Grégoire : "Jean-Luc Mélenchon est disqualifié comme président de la République"


En ce moment, à la mairie de Paris, les sujets de préoccupations ne manquent pas. Entre la réouverture des bars, restaurants et lieux de culture, la question des consommateurs de crack à régler, la campagne d’Audrey Pulvar en Île-de-France et la candidature d’Anne Hidalgo pour 2022 à préparer, le début de l’été est chaud avant un automne capital pour l’avenir national de l’édile. 

Pour ce dernier samedi politique de la saison, son premier adjoint, Emmanuel Grégoire, a accepté de répondre aux questions de L’Express. Le numéro deux de la capitale ne retient pas ses coups contre Jean-Luc Mélenchon et sa « terrible faute politique », ou encore contre Raphaël Enthoven qui préfère Marine Le Pen au leader des Insoumis.

Et, évidemment, installe encore un peu plus sa patronne comme « le visage de la nouvelle gauche », écologique et sociale. 

L’Express : « Pour vous, la sortie de Jean-Luc Mélenchon au sujet des attentats pré-élections présidentielles efface définitivement ce rêve vain d’union des gauches pour 2022 ? 

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Emmanuel Grégoire : La stratégie de l’union n’a jamais inclus Jean-Luc Mélenchon, comme lui ne l’a jamais souhaitée.

Ensuite il reste du temps, il faut encore échanger, discuter, pour parvenir à un rassemblement. 

La sortie de Jean-Luc Mélenchon, c’est une terrible faute politique. Je ne sais pas si elle est consciente ou inconsciente, j’ai plutôt tendance à penser qu’il sait ce qu’il dit et qu’il sait pourquoi il le dit.

C’est une faute grave et il n’aurait dû avoir qu’une seule réponse : s’excuser. Le deuxième enseignement c’est que Mélenchon est son meilleur ennemi. Il a confirmé qu’il est disqualifié ! Non pas comme candidat d’union de la gauche, mais disqualifié comme président de la République.

Ça renvoie à ce que nous pensons tous de Jean-Luc Mélenchon : il a du talent, il a senti quelques mouvements d’opinion mais il a un plafond de verre indépassable. Ce genre de déclaration effraie les électeurs et fait du mal à notre démocratie. Il y a urgence à structurer une offre politique qui signerait une capacité de rassemblement et d’élargissement.

Jean-Luc Mélenchon ne peut plus apparaître comme le vote utile pour une partie de l’électorat de gauche. Est-ce qu’à la fin il en tirera la conclusion, comme le dit Arnaud Montebourg, qu’il est un obstacle et qu’il se retirera ? Je ne sais pas. Mais il aura une responsabilité historique.

 

Quels que soient les candidats, le vrai bilan de la situation actuelle n’est-il pas que, même uni, le bloc de gauche n’est pas certain, du tout, de se qualifier au second tour ? 

Le résultat de la gauche aujourd’hui est très lié à une fin de cycle de crise idéologique. « À quoi sert la gauche? », « pourquoi voter pour elle? » : si les gens ne peuvent pas répondre à ces questions, il y a peu de chances qu’ils votent pour vous. Est-ce inéluctable ? Je ne crois pas.

On voit une forme de contradiction forte dans l’opinion. Oui il y a une demande de protection, d’ordre, mais une dimension sociale aussi, avec une tentation souverainiste, une forte réticence vis-à-vis de la mondialisation financière, des craintes sur l’emploi. Tout l’enjeu est de montrer à nouveau qu’il y a un espace ! Qu’il est possible de créer une dynamique capable d’attirer une gauche réformatrice, qui ne se reconnaît plus dans Emmanuel Macron mais qui ne l’a pas lâché faute de mieux. Et puis une gauche en demande de radicalité, qui s’est rendu compte que Mélenchon ne sera jamais l’instrument d’une révolution citoyenne.

Je suis convaincu qu’Anne Hidalgo incarne cette dynamique.  

Ce jeudi, le Premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, s’est positionné en faveur d’une candidature d’Anne Hidalgo. Cela fait presque un an qu’elle se prépare, qu’est-ce qui l’empêche de se déclarer candidate au plus vite ?  

Elle prend le temps de la réflexion.

Anne Hidalgo est consciente du rôle qui est le sien dans ce moment que nous vivons, où l’extrême droite pourrait arriver au pouvoir. Elle est une figure nationale, et elle est Maire de Paris. Personne n’a de mandat aussi important que celui de maire de Paris avant d’être président de la République.

Elle incarne aussi, en tant que femme, en tant que responsable politique qui n’a jamais été impliquée dans des mandats nationaux, le renouvellement de la gauche. Elle est le visage d’une nouvelle gauche, qui porte en elle une dimension sociale et écologique. Elle apparaît pour beaucoup comme le leader naturel de la gauche qui se renouvelle.

Ce qui n’est pas le cas par exemple pour Jean-Luc Mélenchon vu sa longévité dans le monde politique. 

« Anne Hidalgo est très connue comme maire de Paris, mais les Français ne savent pas qui elle est vraiment. »Une « figure nationale », peut-être.

Mais cela fait quelques mois qu’elle a commencé des pérégrinations dans toute la France, cela montre bien qu’elle doit se faire connaître au-delà du périphérique. 

Je ne crois pas que ce soit un handicap. Dans le chemin qu’elle a engagé, il y a aussi l’enjeu de faire découvrir qui elle est, de rencontrer et d’écouter les Français. Anne Hidalgo est très connue comme maire de Paris, mais les Français ne savent pas qui elle est vraiment.

En allant à la rencontre d’élus locaux, économiques, sociaux, elle souhaite échanger avec les Françaises et les Français, montrer ses traits de caractère, expliquer sa vision pour le pays. C’est la femme la plus courageuse que je connaisse dans la constance de sa vision. Nous sommes dans une période critique dans laquelle il faut de la clarté dans le projet que l’on dessine, et un immense courage pour le mettre en oeuvre.

Comme elle le dit elle-même, elle trace sa route, et décidera le moment opportun si elle est candidate ou pas. 

Et peut-être au moment, aussi, où elle sera plus haute dans les sondages. 

Elle ne fait pas de la politique uniquement pour gagner, mais parce qu’elle a des valeurs, qu’elle croit en ce qu’elle construit. Sa boussole, c’est travailler à une offre politique pour la nation, désigner les grandes urgences et les grands défis à relever, sans pour autant que ceux-ci apparaissent comme un chemin de croix.

Notre pays n’est pas promis au déclin et au décrochage ! Mais il faut du temps pour le préparer, le formuler. Bien sûr, nous regardons les sondages. Nous étions en complète glaciation politique à cause de la crise Covid, toute notre énergie était déployée pour y remédier.

D’autant qu’Anne n’est pas fébrile à la lecture des sondages, on a appris à la mairie à prendre du recul avec les fameux sondages (rires). 

Honnêtement, quel est le véritable intérêt des régionales en Ile-de-France ? Battre Valérie Pécresse, si cela est possible, ou arriver devant les autres listes de gauche pour revendiquer par la suite une position de locomotive pour la présidentielle ? 

Tout le monde va scruter les résultats des élections régionales, c’est évident. Mais il ne faut pas le faire qu’en Ile-de-France et il faut regarder toutes les autres régions.

D’ailleurs, on focalise sur les régionales, mais les élections départementales sont peut-être plus importantes encore ! La campagne des élections régionales a été largement impactée par la crise Covid, et par une surmédiatisation de polémiques nationales qui n’ont rien à voir avec les compétences des régions. Ce qui sera intéressant, ce seront les dynamiques qui apparaîtront. Et si cela peut servir à se rendre compte qu’il vaut mieux aligner les forces, ce sera déjà pas mal.

Lorsque l’on regarde les trois candidats de gauche en Ile-de-France, au débat télévisé de cette semaine par exemple, on voit des chemins de convergence.  

2022 / débats à gauche, acte 1 : Alexis Corbière et Emmanuel Grégoire

Les liens entre Anne Hidalgo et « sa » candidate, Audrey Pulvar, sont-ils renoués après la polémique des réunions non-mixtes ? Tout cela est-il désormais apaisé ? 

Oui, elles sont très proches, tout le monde connaît l’histoire de leur rencontre. 

Chacun sait, aussi, qu’il y a eu un moment de crispation très fort ! 

Ce sont deux femmes qui ont beaucoup de valeurs communes, une force et une vision commune qu’elles portent avec détermination. Et, oui, il y a eu un différend.

C’est aussi une qualité de l’une et de l’autre de ne pas mettre la poussière sous le tapis. Audrey Pulvar a vécu des moments durs dans sa campagne.

Mais la machine est repartie. Elle fait une campagne de terrain formidable, je suis sûr qu’elle fera la différence à gauche. Audrey peut créer une dynamique victorieuse au second tour.

 

« Raphaël Enthoven est devenu l’idiot utile d’un Rassemblement national en quête de respectabilité »Sur une échelle plus nationale, est-ce que le PS, et a fortiori la gauche, doit se retirer partout où cela est nécessaire pour barrer la route au Rassemblement national ? 

J’ai un principe très clair : toujours faire barrage à l’extrême droite. Nous avons tous la responsabilité de ne pas banaliser une hypothétique victoire. Je mettrai n’importe quel bulletin dans l’urne qui conduirait à battre l’extrême droite.

 

Le philosophe Raphaël Enthoven a déclaré sur Twitter que s’il avait le choix, obligatoire, entre voter Marine Le Pen et voter Jean-Luc Mélenchon, il choisirait Marine Le Pen. Qu’en pensez-vous, et que feriez-vous ? 

J’ai été très choqué par cette déclaration de Raphaël Enthoven. Je pense qu’il a commis une grave erreur d’analyse.

Vous ne pouvez pas renvoyer dos à dos Jean-Luc Mélenchon et l’extrême droite. Jamais ! Mélenchon est un républicain, il a un discours de radicalité, mais jamais chez lui, ni chez ses soutiens, on n’a entendu des discours d’essentialisation, de rejet de l’autre sur des fondements racialistes. Même si Marine Le Pen a beaucoup édulcoré son discours, le coeur de l’appareil du Rassemblement national est composé de gens racistes.

 

Évidemment qu’entre Le Pen et Mélenchon, je voterais Mélenchon. avec enthousiasme contre Marine Le Pen ! Raphaël Enthoven a utilisé la comparaison suivante : « plutôt Trump que Chavez ». C’est la rhétorique de la droite conservatrice européenne, et en particulier française, dans les années 30 lorsqu’ils plaidaient Hitler plutôt que Blum. Il est devenu l’espace d’un instant l’idiot utile d’un Rassemblement national en quête de respectabilité.

 

L’Express : Les problèmes liés à la consommation de crack dans les Xe et XIXe arrondissements de Paris paraissent insolubles. Comment en est-on arrivé là ? 

Emmanuel Grégoire : C’est un problème complexe, comme le sont tous les phénomènes sociaux de ce type. Pour faire un parallèle.

Le crack est un réel problème pour trois raisons : d’abord il n’est pas cher, deuxièmement il n’y a pas de produit de substitution, et troisièmement c’est une drogue particulièrement addictive. Ces trois facteurs font que le tableau clinique d’un consommateur de crack est très rapidement détérioré, et sortir les gens de cette addiction, couplée souvent à d’autres, c’est extrêmement compliqué. Ensuite, il y a des facteurs qui ont créé une exacerbation de la visibilité et il est fondamental de le comprendre.

Dans les années 80-90, il y avait déjà des points de fixation à Stalingrad, avec jusqu’à 500 usagers, bien plus qu’aujourd’hui. Beaucoup de ces consommateurs se cachaient dans des squats, des hangars industriels, et cela rendait la situation plus acceptable. Beaucoup de villes, comme Paris, ont par la suite engagé des grands programmes de renouvellement urbains, et ces friches cachées ont cessé d’exister.

Depuis, on assiste à des scènes de consommation à ciel ouvert. Mais si ce n’était qu’une question de trafic, d’acheteurs et de vendeurs, ce serait simple ! En réalité, ce sont des lieux où les toxicomanes se retrouvent : ils sont seuls, ils viennent chercher leur dose, fument et boivent de l’alcool ensemble. 

Cela reste néanmoins un vrai problème pour les riverains les plus proches. 

C’est une situation intenable pour les riverains. Avec notamment quelques endroits encore plus problématiques pour ceux qui habitent là où se regroupent les toxicomanes. Depuis un an et demi, depuis le démantèlement de la colline du crack – qui était une forme de lieu caché, qui a grossi, devenu visible et médiatisé – les consommateurs ont repris leur circuit habituel : Porte d’Aubervilliers, rue d’Aubervilliers, jardin d’Éole et Stalingrad.

Pour les riverains, c’est insupportable. Il y a les nuisances sonores et un mélange de sentiment d’insécurité et d’insécurité réelle. Nous avons travaillé avec la préfecture de police sur une solution provisoire, la prolongation de l’horaire de fermeture du jardin d’Éole sur le segment déjà occupé par les consommateurs de crack.

Mais je le répète, et comme Anne Hidalgo l’a annoncé : fin juin, le parc sera rendu aux riverains, aux familles. Il faut travailler ensemble, avec l’État, les autorités sanitaires, la préfecture de police pour trouver une réponse adéquate et pérenne. 

Crack : « Ce qu’on demande maintenant au Gouvernement, c’est de trouver des solutions pérennes qui ne peuvent pas passer par la dispersion »Oui, sur France Inter, Anne Hidalgo a appelé le gouvernement à agir rapidement. 

Il n’y aura pas de solution sans travail en commun.

Il s’agit de mettre en oeuvre une politique de santé publique globale avec tous les acteurs concernés : la police, les autorités sanitaires, les services du procureur, la Ville. C’est un sujet très sensible qui donne lieu à la démagogie la plus spectaculaire les injonctions de soins ou l’incarcération sous contrainte, ça ne marche pas, alors même qu’il n’y a aucun cadre légal ! Tous les pays qui ont essayé ont bien vu que cela ne fonctionnait pas. 

Il faudrait donc généraliser « les salles de shoot » ? 

Ce qui est certain, c’est que lorsqu’on regarde les expériences internationales qui ont fonctionné, il y a des pays qui ont été avant-gardistes depuis trente ans. Et la seule solution qui semble appropriée est effectivement celle d’espaces de consommation associés à des dispositifs médico-sociaux, avec un véritable accompagnement, une prise en charge médico-sociale avec une dimension psychiatrique.

Ce qui ne veut pas dire une impunité sur le plan pénal de ces comportements. Se posera donc la question de lieux de consommation – de lieux d’inhalation dans le cas du crack – car on pense que c’est une option qui doit être sur la table. Le ministre de la Santé défend cette idée car les études scientifiques montrent des résultats très prometteurs.

Ce qu’on demande maintenant au gouvernement, c’est de trouver des solutions pérennes qui ne peuvent pas passer par la dispersion. On est confiant, on y passe beaucoup de temps et d’énergie, l’état d’esprit de nos partenaires est positif, Anne Hidalgo a eu des échanges très constructifs avec Gérald Darmanin et Olivier Véran. 

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