l'énigme d'un meurtre sans cadavre !


Comment trouver le coupable d’un meurtre sans cadavre, sans scène de crime, et sans indices probants ? Telle est l’équation complexe que tentent de résoudre les enquêteurs dans l’affaire Jubillar, qui passionne la France entière depuis dix-huit mois. Comme le procureur de la République de Toulouse (Haute-Garonne), Dominique Alzeari, la plupart des gens restent persuadés qu’alors que le couple était en instance de divorce, Cédric a décidé de tuer son épouse Delphine… Or le suspect ne cesse, lui, de clamer son innocence ! Le 18 juin 2021, ce peintre plaquiste, alors âgé de 34 ans. Sa mère et son beau-père, un temps dans le collimateur de la justice, sont en revanche ressortis libres de leur garde à vue. Pour l’avocat de Cédric, cette décision semble arbitraire, voire irréelle : « À ce stade du dossier, sans corps, sans connaître les origines du décès, dont on ignore jusqu’à la réalité. avait ainsi déclaré Me  Jean-Baptiste Alary. Le procureur estime pour sa part disposer d’indices suffisants pour justifier cette incarcération. Autant dire qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, l’instruction se poursuit, et bien malin ou bien présomptueux celui qui prétend détenir la vérité…Un seul fait demeure incontestable. Dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, à Cagnac-les-Mines (Tarn), Delphine, une infirmière âgée de 33 ans et exerçant à l’hôpital d’Albi. vêtue d’une doudoune blanche et n’emportant que son téléphone portable. On ne la reverra plus. Après avoir envoyé un message à une amie de son épouse « Dis à Delphine de rentrer », SMS auquel sa destinatrice avait répondu « Non Delphine n’est pas avec moi », Cédric contacte la gendarmerie au petit matin.Il se montre très inquiet et désireux d’aider au maximum les enquêteurs. Le mercredi 23 décembre, entouré de près d’un millier de personnes. Ces hommes et femmes de bonne volonté découvrent bien quelques objets personnels : un téléphone, un couteau, des vêtements, mais la jeune mère de famille reste introuvable, malgré la mobilisation des gendarmes qui recourent aux grands moyens pour la retrouver, utilisant hélicoptères, drones et chiens afin d’explorer cette zone montagneuse. après plusieurs années de relation, Cédric et Delphine se marient. Ils ont un fils en 2014 et une fille en 2019.Des investigations tous azimutsPourtant, certains détails leur semblent incohérents. Pourquoi Delphine est-elle sortie en pleine nuit, à pied, sans jamais allumer la lampe torche de son smart-phone dans une rue pourtant dépourvue d’éclairage public (alors que la jeune femme confesse avoir une peur bleue de l’obscurité) et par un froid sibérien ? L’hypothèse d’une simple promenade leur semble impossible.Avant de concentrer leurs efforts sur Cédric, les enquêteurs ont exploré d’autres pistes, à commencer par celle menant à un homme correspondant assidûment avec Delphine sur Facebook. Le soir de sa disparition, peu avant 23 heures. douchée et prête à aller se coucher ». Les vêtements ont d’ailleurs été retrouvés par la suite dans une panière à linge, mais, comme l’a vite confirmé son ex-compagne, celui que la presse a baptisé « le confident de Montauban » se trouvait bien chez lui à l’heure de la disparition.Un autre individu, dont le comportement est qualifié de « pressant » par un témoin, est à son tour entendu par la police, qui ne donne pas suite à cet interrogatoire.Reste Cédric qui, bien que vivant encore sous le même toit que la jeune femme, ne la portait plus vraiment dans son cœur. Mariés en 2013, ils ont eu ensemble un garçon et une fille, respectivement âgés de 6 ans et 18 mois au moment des faits. Mais durant l’été 2020, Delphine lui a annoncé son intention de divorcer. Aurait-il très mal pris cette décision au point de décider de se venger de son épouse ?Cette théorie est vite mise en défaut par l’avocate de l’infirmière, qui déclare que la rupture semblait se faire sur la base d’un consentement mutuel. Alors quels peuvent bien être les fameux indices évoqués par le procureur pour justifier l’incarcération de Cédric ? Tout d’abord, la voiture de Delphine a été déplacée durant la nuit et garée dans le sens contraire aux habitudes de cette dernière. Par ailleurs, les traces de condensation dans l’habitacle montrent que quelqu’un est monté dans le véhicule durant la nuit, alors qu’à l’arrivée des gendarmes les clés se trouvaient dans le sac à main de la jeune femme. Autre signe intriguant, le mari éploré agit dès le départ comme s’il était en deuil, déjà certain de l’issue fatale et de l’inutilité des recherches à entreprendre alors que son épouse vient tout juste de se volatiliser.La maison de la famille, à Cagnac-les-Mines (Tarn), est devenue un lieu de recueillement pour les proches de la disparue. une telle attitude va bien au-delà d’une simple nature pessimiste. Cela traduit le comportement d’un homme qui sait déjà que Delphine est morte… parce qu’il l’a tuée. L’élément à charge le plus lourd est la violente dispute entre les époux que le suspect s’est bien gardé d’évoquer lors de son interrogatoire. Deux voisines du couple jurent pourtant avoir entendu des cris de femme vers 23h15, des témoignages corroborés par celui du fils de la famille, ainsi que par la découverte, sur place, d’une paire de lunettes pour femme brisée. Cette querelle qui pourrait, a priori, expliquer le soudain désir de prendre l’air qui s’est emparé de Delphine n’éclaire en revanche en rien les circonstances de sa disparition.DES TÉMOINS ASSURENT AVOIR ENTENDU UNE VIOLENTE DISPUTE AVANT QUE LA JEUNE FEMME NE DISPARAISSE.Mais les voisines vont plus loin, ajoutant que ces disputes se multipliaient depuis quelques mois et affirmant avoir entendu lors de cette fameuse nuit « des cris stridents et de détresse d’une femme, qui se sont arrêtés progressivement ». Comme si cela ne suffisait pas, d’autres proches démolissent l’image de « futur ex-mari » compréhensif dans laquelle se drape Cédric, décrivant ses « difficultés matérielles et affectives ». « Il pouvait se montrer brutal, grossier, agressif, affirme ainsi le procureur, et tentait de la reconquérir de manière intrusive », mettant en cause ses méthodes de surveillance pour le moins abusives, entre tentatives de géolocalisation et contrôle des comptes bancaires de son ex. Pour ne rien arranger, Cédric se contredit, indiquant d’abord ignorer l’existence de l’amant de sa femme, rencontré l’été précédent, avant de se rappeler être parfaitement au courant de ce fait. Ces incohérences le desservent, jusqu’à le conduire en prison. Ses enfants sont alors confiés à la sœur de Delphine.Reste néanmoins un problème majeur à résoudre pour les enquêteurs : même si leur principal suspect est un menteur, cela ne fait pas de lui un meurtrier, surtout en l’absence de cadavre. Bien sûr, plus le temps passe, plus les chances de retrouver vivante l’infirmière s’amenuisent. Il n’en reste pas moins vrai qu’à ce jour, Delphine est simplement considérée comme disparue, tant que son corps n’a pas été retrouvé. Dans ce contexte, sans préjuger de sa culpabilité ou de son innocence, Cédric Jubillar et ses conseils ont beau jeu de réclamer sa remise en liberté au regard de la « vacuité du dossier ». Une requête pourtant déjà rejetée à quatre reprises par la cour d’appel de l’instruction de Toulouse entre juin 2021 et juin 2022, au grand dam de son avocat : « Le maintenir en détention devient totalement déraisonnable, s’insurgeait ce dernier en janvier. Pendant les six mois qu’il a passés libre, mon client n’a pas nui à l’enquête. Il faut que la justice retrouve de la sérénité. »Un incroyable emballement public et médiatiqueSi ce célèbre détenu espère encore sortir bientôt de sa cellule de la prison de Seysses, à une vingtaine de kilomètres de Toulouse, il reste plus que jamais dans l’œil du cyclone. La preuve ? Sa récente compagne, Séverine, a été mise en garde à vue en décembre 2021, la justice souhaitant s’assurer qu’elle ne sait rien sur l’endroit où le nouvel homme de sa vie aurait caché le cadavre de Delphine. Cette femme de 44 ans n’a pas été inculpée et continue de soutenir Cédric. Pour autant, ce long interrogatoire ne l’a pas laissée indemne, puisqu’elle a déclaré ne « plus être sûre à 100 % » de l’innocence de son amant. famille, amis et voisins restent mobilisés lors de battues et de marches blanches.Les Sherlock Holmes amateurs ne se gênent pas pour partager leurs réflexions, même les plus bancales, sur les réseaux sociaux.Le mystère enveloppé d’un voile brumeux de cette affaire Jubillar contribue, bien entendu, à sa notoriété. En l’absence de preuves irréfutables, les Sherlock Holmes amateurs ne se gênent pas pour partager leurs réflexions, mêmes les plus bancales, sur les réseaux sociaux. Les internautes tentent alors de se substituer aux experts afin de faire avancer l’enquête. Pour Michel Mary., mais également à l’identification du grand public aux individus impliqués dans ce type de drames conjugaux. Néanmoins, le danger, non négligeable. des fausses nouvelles diffusées en temps réel sans être soumises au moindre examen contradictoire. qui occupait, à Seysses, la cellule voisine de celle de Cédric Jubillar d’août à novembre 2021, date où il a été libéré. Ce dur à cuire, qui précise d’emblée ne pas être une « balance » et ne pas avoir touché un centime pour « services rendus », a déjà passé près de vingt ans derrière les barreaux et n’est pas vraiment séduit par son nouveau compagnon de galère. Il affirme que les autres taulards insultaient Cédric, et qu’il a alors fait jouer ses relations et son pedigree pour les calmer… Non par sympathie envers Jubillar, mais juste pour regarder en toute tranquillité Touche pas à mon poste !, l’émission de Cyril Hanouna, et Les Marseillais à la télévision ! Il dit aussi s’être méfié d’emblée de ce garçon, un « grand calculateur », qui réfléchit bien plus vite que la moyenne des autres pensionnaires de la maison d’arrêt. Un type cultivé, mais qui parle vraiment beaucoup, voire trop, à son goût. Le soir, pour se détendre, Marco a ses petites habitudes et fait passer du cannabis aux autres détenus, sans jamais éveiller la curiosité de surveillants… étrangement respectueux de la vie privée de leurs ouailles. La « fumette » semble délier la langue de Cédric qui se montre soudain très bavard, livrant ses secrets à son nouvel ami, qui l’écoute de l’autre côté de la cloison.Petites confidences entre taulards…Ses propos sans filtre ont le don d’énerver Marco : « Il appelle sa femme disparue “L’autre”, se souvient-il, comme si elle n’avait pas de prénom. Il se moque des copines de Delphine quand elles passent sur le petit écran. Même à l’égard de ses enfants, je ne sens pas chez lui l’amour d’un père. Au contraire, il jure contre son fils et affirme qu’il a dû se faire retourner le cerveau par ceux qui s’occupent de lui. »Un soir, le cannabis aurait rendu Cédric encore plus volubile qu’à l’ordinaire, le poussant même à livrer des aveux : « Une nuit, il me raconte où les choses se seraient passées. Il est sorti de sa chambre et a surpris sa femme en train d’envoyer des messages à son “connard”, c’est comme ça qu’il parlait de l’amant. Il aurait alors “vrillé”. Ce sont ses mots. » Marco aurait sans doute pu profiter de l’état second de son voisin de cellule pour l’inciter à poursuivre ses confessions. Mais ce taulard endurci ne veut pas en savoir plus, cette affaire ne le concerne pas. Il invite même Cédric à se taire : « Va te coucher. Ton problème, c’est le sommeil. » Un autre soir, alors que plusieurs détenus regardent une émission consacrée à une affaire criminelle, le peintre plaquiste se vante à la cantonade, l’air bravache : « Dans mon histoire, ils n’ont même pas retrouvé le couteau. » Une nouvelle fois, Marco lui intime l’ordre de la boucler.Mais sa relation avec Jubillar change lorsque ce dernier commence à l’interroger avec insistance sur l’enfouissement des cadavres, craignant qu’un corps enterré ne puisse être mis au jour à cause des intempéries ou d’animaux en quête de « viande » plus très fraîche. Entrant dans les détails, Cédric confesse même que le corps de son épouse se trouve près d’un lieu ayant brûlé, entre deux grands arbres. Ces confidences inspirent Marco, qui décide alors de piéger le mari très indélicat. « L’idée de déplacer le corps de Delphine vient de moi, reconnaît le caïd. Je lui suggère de détourner l’attention non pas vers l’amant, ce qui n’aurait pas eu beaucoup de sens, mais plutôt vers la femme de l’amant. avec des traces d’ADN et de sang, il sera forcément blanchi. Cédric me dit qu’il s’agit d’une bonne idée, à laquelle il n’avait pas pensé. »Le but de la manœuvre est de manipuler le manipulateur afin que ce dernier l’informe du lieu exact où est enterrée Delphine. Juste avant que Marco ne sorte de prison, en novembre 2021, Cédric lui confie une mission : « Il me renvoie vers Séverine , m’affirmant qu’elle sait tout et qu’elle va me montrer où est enterrée sa femme. Une semaine avant ma libération, il me donne des lettres avec des messages codés à lui remettre en mains propres. En contrepartie, il me promet de me renvoyer l’ascenseur financièrement, une fois sa maison vendue. Je me sens alors dans l’obligation de rapporter ces propos à un membre du service de renseignement pénitentiaire, qui fait le lien avec les gendarmes. »Fouilles, confrontations : mais où est Delphine ?Comme déjà précisé, cette piste ne va pas mener bien loin et Séverine ressort libre de sa garde à vue pour « recel de cadavre ». Marco, qui l’a rencontrée.Mais ces éléments ne suffisent pas aux gendarmes à incriminer ladite Séverine. La fouille effectuée à la ferme brûlée ne donne pas de résultats, et les défenseurs de Cédric ont beau jeu d’arguer qu’il n’est plus question de couteau dans cette affaire.UN CODÉTENU AFFIRME QUE CÉDRIC JUBILLAR LUI A FAIT DES AVEUX, CE QUE CE DERNIER CONTESTE AVEC VÉHÉMENCE.Une confrontation entre Marco et Jubillar a eu lieu devant les juges le 12 mai dernier. À en croire l’ancien prisonnier, la rencontre s’est bien passée. Cédric a reconnu avoir discuté avec lui. Mais au sujet de ces propos les plus troublants, (« J’ai vrillé », « Je me suis débarrassé d’elle »), le suspect a botté en touche : « J’ai peut-être dit ça, mais c’était de la rigolade. »Pour leur part, les gendarmes et les juges n’ont pas fini de s’arracher les cheveux s’ils souhaitent présenter un dossier solide lors d’un procès dont la date n’a même pas été fixée. Pour l’instant, Delphine n’est pas encore morte et l’affaire Jubillar semble loin de son dénouement…

Un suspect à la trouble personnalité

Faute d’éléments matériels, la personnalité du principal suspect de l’affaire, pétrie de contradictions, est devenue un enjeu majeur pour établir, ou non, sa culpabilité. Un caractère façonné par une enfance chaotique, sur laquelle revient Ronan Folgoas dans son livre Le Mystère Jubillar, enquête au cœur d’une disparition (éd. StudioFact). L’auteur rappelle ainsi que le petit Cédric a été ballotté entre une famille d’accueil aimante, de 2 à 5 ans, puis une autre famille d’accueil qui l’était moins, avant de retourner vivre chez sa mère avec un beau-père qui ne le portait pas dans son cœur… Les conclusions de l’expertise psychiatrique réalisée en 2021 vont dans ce sens, insistant sur « les violences physiques commises par son beau-père » : Cédric a dû se construire seul, ce qui expliquerait « un ego surdimensionné, un sentiment de toute-puissance et une certaine psychorigidité ». ce dernier n’éprouve pas la moindre once de culpabilité, nie avoir attenté à la vie de son épouse et ne comprend pas sa mise en cause. Les experts ajoutent qu’un éventuel passage à l’acte pourrait provenir de son besoin de contrôle associé à une impression d’échec. Capable de passer en un instant d’un sentiment de rage à un désir de séduire, Cédric n’aurait pas supporté que Delphine rompe avec lui… avant de lancer, seulement quelques jours plus tard. Incapable de rester seul, très actif sur les réseaux sociaux, il n’a pas mis longtemps à trouver une nouvelle compagne, Séverine. Le décalage entre l’image qu’il a de lui-même (celle d’un père modèle et d’un professionnel du bâtiment) et celle qu’il projette aux autres (un papa colérique et un homme incapable de restaurer sa maison) contribue à le rendre insaisissable pour son entourage.

  • 15 décembre 2020 : Après s’être disputée avec son mari. en pleine nuit. On ne la reverra plus
  • 16 décembre 2020 : Dès l’aube, Cédric Jubillar prévient les gendarmes de la disparition de sa femme. Il semble accablé et coopératif
  • 23 décembre 2020 :, avec près d’un millier de volontaires, pour tenter de retrouver Delphine. En vain
  • 18 juin 2021 : Malgré l’absence de cadavre, le peintre plaquiste de 34 ans est mis en détention provisoire, près de Toulouse,
  • 12 mai 2022 : Le suspect est confronté devant les juges avec Marco, un ancien codétenu auquel il aurait fait des confidences l’incriminant

André MORLAIX et Hortense CASTELLE