Entretien croisé entre Michel Houellebecq et Claire Fourcade sur la fin de vie


Le JDD. Comment êtes-vous devenus l’un et l’autre opposés à l’euthanasie ?Michel Houellebecq : C’est amusant, j’ai déjà fait une interview cette semaine, et on m’a posé cette même question. Ce n’est pas une bonne question.

Parce que les gens très pour ou très contre l’euthanasie, dans les deux cas, c’est surtout pour des raisons privées. Ce n’est pas vraiment en raison de conceptions philosophiques ou religieuses. Ça dépend surtout de la manière dont s’est déroulée l’agonie de leurs proches.

Entretien croisé entre Michel Houellebecq et Claire Fourcade sur la fin de vie

J’exagérerais peut-être un peu en disant qu’on est contre ou pour l’euthanasie suivant que les personnes dont on a accompagné l’agonie ont eu ou non accès aux soins palliatifs ; mais il y aurait quand même du vrai. Quand mes grands-parents sont morts, les soins palliatifs n’existaient pas, et c’était vraiment insupportable, atroce. Mes parents, eux, ont pu en bénéficier, et j’ai compris que c’est comme ça que ça devait se passer, l’agonie d’un homme.

Bref, c’est fondamental ce que vous faites.Claire Fourcade : Lorsque j’étais jeune étudiante en médecine, durant mes stages au CHU, la médecine y était très hiérarchisée, avec un fort pouvoir des soignants sur les patients, ce qui ne me convenait pas. En sixième année, j’ai intégré un service de patients atteints par le VIH et découvert une médecine différente : des patients jeunes, bien informés et actifs, face à des soignants démunis.

Pour la première fois, j’ai vu une relation de soins équilibrée, correspondant à ma conception idéale du soin. J’ai ensuite passé deux ans au Canada pour me former aux soins palliatifs, inexistants en France à l’époque. J’y ai suivi une formation et travaillé comme bénévole dans une unité de soins palliatifs.

J’ai toujours voulu travailler dans ce domaine, qui incarne selon moi l’essence même du soin.

« Beaucoup de jeunes médecins se sentent démunis »

M. H.

 : J’ai quand même cru observer une amélioration du traitement de la douleur chez la plupart des médecins…C. F. : Les jeunes médecins sont mieux formés au traitement de la douleur, mais aujourd’hui encore, un interne en médecine générale en fin de neuvième année n’a reçu en moyenne que sept heures de formation sur la douleur et les soins palliatifs.

Beaucoup d’entre eux se sentent donc démunis.
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M. H.

 : C’est vrai qu’on a parfois l’impression que les médecins ne se rendent pas compte… Ce qui est bizarre, parce qu’ils tombent malades aussi. Je suis obligé de prendre mon cas – mais je n’ai pas l’impression d’être un cas isolé. Pourquoi vais-je voir un médecin ? Parce que j’ai mal.

Si j’ai une infection cutanée qui me paraît bizarre mais qui ne fait pas mal, je n’y vais pas. Et quelque chose m’est arrivé très souvent : un médecin me donne un traitement pour deux semaines. Au bout d’une semaine, je n’ai plus mal : j’arrête le traitement.

Sauf si le médecin m’a dit : « Continuez le traitement deux semaines, même si vous avez l’impression d’être guéri », parce que les médecins sont des gens sérieux, ils ne disent pas n’importe quoi pour faire preuve de leur autorité.C. F.

 : L’une des grandes difficultés du système de santé actuel est qu’un étudiant en médecine, confronté à la souffrance dès le début de sa formation, n’est pas préparé à l’accepter comme une part normale et essentielle du soin. On ne lui dit pas que c’est justement en étant touché par ce qui arrive à l’autre qu’on devient un bon soignant. Ainsi, chaque étudiant apprend à se protéger seul, développant parfois des mécanismes inadaptés face à la souffrance, comme le cynisme ou l’indifférence.

Je suis frappée d’entendre de jeunes étudiants dire que leurs aînés leur conseillent de changer de métier s’ils sont trop émotifs. C’est pourtant précisément cette empathie qui permet de bien soigner. Il me semble crucial de former les médecins à l’écoute pour une pratique médicale véritablement efficace.

Pensez-vous que cette question de la douleur soit au cœur du débat ?M. H. : C’est ce qui provoque à mon avis les sondages écrasants en faveur de l’euthanasie : tout simplement, la peur d’avoir mal.

On a beau vous expliquer qu’on peut soulager la souffrance, la peur subsiste.C. F.

 : La peur de la douleur est prédominante. Comment entendre cette peur ? En soins palliatifs, je constate que lorsque nous soulageons la douleur et que nous les assurons de notre présence continue, la demande de mort disparaît.M.

 H. : Oui, c’est vraiment central. La douleur, ça concerne vraiment tout le monde.

Après, plus rarement, il y a aussi quelques maladies qui ne font pas énormément souffrir, mais qui ont des conséquences invalidantes très difficiles à supporter.C. F.

 : La peur joue un rôle prépondérant dans ces situations. Par exemple, les patients victimes d’accidents vasculaires cérébraux ou les patients tétraplégiques confrontés soudainement à une dépendance inattendue expriment souvent le désir de mourir dans les semaines qui suivent leur accident. Puis ce désir de mort s’estompe.

Après six mois, une majorité d’entre eux évaluent leur qualité de vie supérieure à celle qu’ils avaient avant l’accident, c’est le phénomène du disability paradox.Michel, vous aviez écrit en 2019, au moment de l’affaire Vincent Lambert, un texte dans Le Monde appelé « Sister Morphine », dans lequel vous disiez qu’on est capable aujourd’hui d’éradiquer la douleur…M. H.

 : Oui. Depuis, je me suis informé davantage. Personnellement, je n’avais été confronté qu’à des agonies où la morphine était suffisante.

Mais il y a des dérivés de la morphine qui sont beaucoup plus puissants, il y a des choses impressionnantes.C. F.

 : Le traitement de la douleur évolue considérablement. La neurochirurgie, utilisée pour les douleurs chroniques ou persistantes, permet parfois de se passer de médicaments en intervenant directement sur les causes de la douleur. On peut soulager toutes les douleurs, mais les éliminer complètement n’est pas toujours possible.

Cependant, le corps humain montre souvent une remarquable capacité d’adaptation, permettant aux patients de dire : « Je peux vivre avec cela. »M. H.

 : Ce qu’ils appellent sédation profonde existe quand même. Donc, il y a une arme absolue. On peut complètement couper la conscience.

C. F. : Nous proposons souvent des sédations proportionnées aux patients, adaptées à leurs besoins.

Par exemple, des sédations nocturnes peuvent favoriser un meilleur sommeil et une journée plus agréable. En journée, des sédations à faible débit sont utilisées pour réduire l’anxiété, associées à des antalgiques ajustés selon les préférences du patient. En cas de nécessité, une sédation profonde est envisagée, mais les sédations proportionnées sont fréquemment privilégiées.

Des médicaments permettent des ajustements précis, et certains patients utilisent des pompes à morphine pour une gestion fine de leur douleur.

 Je me suis demandé si ce n’était pas un moyen d’éliminer les soins palliatifs 

Michel Houellebecq

M. H.

 : Là, dans l’article 1er du texte je me suis demandé pourquoi on parlait d’accompagnement. Je me suis demandé si ce n’était pas un moyen d’éliminer les soins palliatifs.C.

 F. : Si, bien sûr. Ils réduisent les soins palliatifs à la prise en charge de la douleur.

Il y a une forme de déni complet de ce que sont les soins palliatifs, qui sont une prise en charge globale. Ce qui se révèle pertinent est le développement des soins palliatifs précoces, c’est-à-dire intervenir auprès des patients dès les premiers stades de la maladie afin de respecter leurs choix tout au long du processus, que ce soit pour intensifier les soins ou non. C’est ce que nous appelons les « discussions anticipées ».

De nombreuses études internationales ont démontré que changer le nom des soins palliatifs n’atténue pas la peur de la mort. Certains estiment que le terme « soins palliatifs » suscite de l’appréhension car il est associé à la fin de vie, mais en réalité, c’est la mort elle-même qui est source de crainte.Cette expression ne vise-t-elle pas à faire passer les soins palliatifs comme l’étape précédant le suicide assisté ou l’euthanasie ?C.

 F. : Oui, depuis le début, la présidente de la commission spéciale, Agnès Firmin-Le Bodo, affirme que l’« aide à mourir » est la suite logique des soins palliatifs, créant un continuum entre les deux. Cette position reflète une incompréhension de la véritable philosophie des soins palliatifs, qui repose sur une prise en charge globale incluant des thérapies non médicamenteuses.

Les soins palliatifs ne se limitent pas à la médecine et à la technique ; ils englobent également l’écoute de la souffrance et de la peur, nécessitant l’intervention de psychologues et d’assistantes sociales, car la maladie provoque des souffrances physiques mais aussi psychiques, sociales, spirituelles, existentielles…

Les soins palliatifs prônent une forme d’humilité médicale

En combinant un volet euthanasie et un volet soins palliatifs, le gouvernement tente de rassurer les professionnels comme Claire Fourcade en promettant un développement accru des soins palliatifs. Cela réduit la question à un simple choix individuel. Que répondez-vous à cela ? Les députés pensent sincèrement bien agir dans les deux domaines.

Pourquoi n’est-ce pas le cas selon vous, Claire ? Et vous, Michel, pourquoi considérez-vous ce texte comme une rupture ?C. F. : Les soins palliatifs en France ont émergé en réaction à l’euthanasie et au pouvoir médical.

Ils prônent une forme d’humilité médicale, reconnaissant les limites de la médecine tout en soulignant sa capacité à accompagner et à être présente dans les moments difficiles. Dans les années 1980, les médecins se tenaient à l’écart des patients mourants. Les soins palliatifs sont nés de ce constat : le pouvoir de décider qui doit vivre ou mourir ne devrait pas appartenir aux seuls médecins.

Cependant, ce projet de loi redonne entièrement ce pouvoir aux médecins. Il est prévu que le médecin décide de l’éligibilité, prescrive et administre le produit euthanasiant, ou supervise son administration. Malgré son discours sur l’autonomie des patients et la liberté, cette loi renforce considérablement le pouvoir médical.

Cela contredit les principes des soins palliatifs, qui cherchent à réduire la domination médicale pour promouvoir des relations plus équilibrées entre patients et soignants. Il y a une incompatibilité profonde entre ces deux approches, ce qui explique l’opposition vigoureuse des soins palliatifs à ce projet de loi. Je pense que cela touche à quelque chose de fondamental dans le choix de cette pratique médicale.

Les soins palliatifs impliquent de renoncer au pouvoir médical pour accompagner dignement la fin de vie, ce qui est incompatible avec cette proposition législative.M. H.

 : C’est très fort que non seulement les médecins, mais l’ensemble des soignants s’opposent à ce projet de loi. À mon avis, votre pétition énorme, réunissant 800 000 soignants, c’est ce qui a été fait de plus fort depuis le début de ce débat. C’est la première chose qui m’ait donné un espoir que les partisans de la vie puissent gagner.

Ce qu’on veut infliger aux soignants est très lourd. Votre métier n’est pas de tuer.C.

 F. : Une condition essentielle du soin est de ne pas détenir le pouvoir de provoquer la mort.M.

 H. : Oui, même au niveau du conseil éclairé, je me détournerais de quelqu’un qui me dirait : « Si tu veux te suicider, OK pas de souci. » Si c’était un ami supposé, j’hésiterais à le revoir, mais si c’était un psychiatre aussi.

Si ce projet de loi passe, qu’est-ce qu’il y a, selon vous, d’inédit, de grave ?M. H. : On fait une exception d’un type nouveau à la loi « Tu ne tueras point ».

Il y a une exception pour la peine de mort, il y a une exception en cas de guerre : deux cas très différents. Là, on fait une troisième exception qui ne me paraît pas se justifier. Et là, contrairement à la guerre ou à la peine de mort, ça concerne à peu près 100 % des gens.

C. F. : Le changement fondamental réside dans le fait que cela devient une nouvelle norme pour la fin de vie.

M. H. : Oui, au Canada, c’est impressionnant à quel point c’est monté vite.

On constate à ce propos qu’il existe de nombreuses dérives à l’étranger.M. H.

 : Oui, on les a observées dans tous les pays où l’euthanasie a été autorisée. Mais il faut éviter l’argument « risque de dérive » et essayer de faire comme si l’adversaire était honnête. C’est important.

De même, il ne faut pas dire que c’est pour des raisons économiques ; si on prononce le mot, les partisans de l’euthanasie vont protester avec indignation, la main sur le cœur, non non pas du tout, l’économie, ils n’y ont nullement songé, pas une seconde.C. F.

 : Je ne parlerais pas de dérives, mais plutôt d’une évolution naturelle. Lorsque l’État, par le biais de la loi, prend en charge la question de la souffrance et de la mort, cela représente une évolution logique. Initialement, on aborde les souffrances physiques, car elles sont perçues comme plus facilement caractérisables.

Ensuite viennent les souffrances psychiques. C’est simplement la progression normale vers la reconnaissance légale de la prise en charge de la souffrance. J’aurais souhaité qu’un homme politique reconnaisse que la loi ne peut pas répondre entièrement à cette question de la souffrance.

La souffrance est présente chez les patients, les proches et même chez les soignants. La loi offre ce cadre, permettant aux individus d’exprimer leur douleur et leurs souhaits. Ensuite, il revient à nous, soignants, d’agir de manière adaptée dans ce cadre, parfois en transgressant les normes, mais sans nécessairement modifier la loi.

La mort restera toujours un sujet difficile, avec des situations où la souffrance ne correspond pas toujours au cadre établi. Cependant, je crois qu’une fois que l’on admet que la loi peut répondre à la souffrance, il n’y a pas de limite à cette évolution.

« J’aurais souhaité qu’un homme politique reconnaisse que la loi ne peut pas répondre entièrement à cette question de la souffrance »

Certains médecins enfreignent parfois la loi en accélérant la fin de vie, voire en provoquant la mort.

Vous avez souligné l’importance de maintenir un cadre légal clair malgré ces pratiques. Comment répondez-vous à ceux qui affirment que de telles pratiques existent et devraient être légalisées pour éviter aux médecins de prendre des risques pénaux, entre autres ?M. H.

 : Est-ce qu’ils prennent vraiment un risque pénal ?C. F. : Dans les faits, non.

Donc l’hypocrisie peut avoir une vertu ?M. H. : Oui, les vertus de l’hypocrisie sont réelles.

C. F. : C’est extrêmement difficile à expliquer.

Au début des discussions, Emmanuel Macron avait évoqué la « zone grise » de l’éthique, une formulation que j’ai trouvée intéressante. Quand j’ai débuté dans les soins palliatifs, j’avais cette appréhension. En tant que soignant, il y a toujours cette crainte de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir… Au début de ma carrière, je craignais de ne pas savoir administrer les médicaments correctement, de ne pas soulager suffisamment.

Aujourd’hui, je crains davantage de ne pas savoir écouter et comprendre correctement ce qui est exprimé. Cette crainte persiste toujours.Je me suis toujours dit qu’un jour, peut-être, je pourrais me retrouver dans une situation où je sentirais qu’il n’y a pas d’autre solution que de transgresser.

C’était une possibilité dans mon esprit, mais jamais cela n’a impliqué de devoir changer la loi. Il est important de garder à l’esprit que la transgression peut parfois être envisagée. En outre, il est connu que l’existence d’une loi ne prévient pas les transgressions, comme le démontre une publication du British Medical Journal qui estime qu’en Belgique, la moitié des euthanasies ne sont pas déclarées.

C’est un chiffre considérable.Que répondez-vous à ceux qui objectent que légaliser l’aide à mourir n’enlève rien à personne ?M. H.

 : Ça n’enlève rien à personne, non. Mais je peux me suicider si je veux, aussi. Là, c’est obliger des gens à me tuer.

Il n’y a aucune raison que je fasse peser ça sur quelqu’un. Je ne me sens pas en droit d’imposer cette charge à qui que ce soit, et en particulier à un médecin.

 En réalité, la majorité des gens aspirent à une société axée sur l’accompagnement 

Claire Fourcade

C.

 F. : Dire que « ça n’enlève rien à personne » suppose que la mort est strictement une affaire individuelle. Pourtant, elle est à la fois intime et individuelle, mais également collective.

Ce que tous les patients sans exception perdront avec cette loi, c’est la liberté de ne pas se poser la question. C’est d’une importance capitale. Lorsque la ministre est venue l’année dernière dans le service où je travaille, une patiente atteinte de la maladie de Charcot, trop fatiguée pour la rencontrer, m’a simplement dit : « Dites-lui que je ne veux pas avoir à me demander si je devrais mourir.

 » Avec cette loi, nous perdons la liberté de ne pas nous demander si ce serait mieux pour nous, pour les autres, pour la société. Devoir se poser cette question lorsque l’on est fragile ou vulnérable, c’est déjà être soumis à une pression pour y répondre. Ce débat offre l’occasion d’une réflexion sur le type de société que nous voulons.

En réalité, la majorité des gens aspirent à une société axée sur l’accompagnement, où chacun est tantôt accompagné, tantôt accompagnant, à différents stades de la vie. Il pourrait exister un projet politique plus collectif et rassembleur que celui qui consiste à proposer la mort comme seule avancée, surtout dans un environnement aussi anxiogène que celui que nous connaissons actuellement, où le secteur médical est en crise. Que la seule perspective de progrès soit de provoquer la mort des personnes souffrantes me semble politiquement difficile à accepter.

Le terme « dignité » est fréquemment évoqué, notamment par l’ADMD (Association pour le droit à mourir dans la dignité). Cette notion de dignité est souvent abordée uniquement sous l’angle de l’intégrité physique. Qu’en pensez-vous ?M.

 H. : Oui, c’est ça le plus consternant dans l’ADMD, cette référence à la dignité. J’ai bien l’impression qu’ils ne comprennent pas le mot qu’ils emploient.

Parce que si on peut perdre sa dignité en étant malade, c’est quoi la dignité ? Ce n’est rien. La dignité, c’est parce qu’on est humain, c’est tout. La dignité ne peut pas être perdue parce qu’on devient invalide, incontinent, tétraplégique, victime de la maladie de Charcot ou je ne sais quoi.

Déjà, suggérer l’idée est dégueulasse.C. F.

 : Je suis tout à fait d’accord avec vous.Quel impact cette loi va-t-elle avoir sur les relations soignants/malades, proches/malades et sur celles des soignants entre eux ?C. F.

 : Les équipes de soins palliatifs sont dans un état de stress pré-traumatique. Cette inquiétude persiste depuis longtemps. Elles redoutent les répercussions à la fois sur elles-mêmes et sur leurs interactions avec les patients et les familles.

Notre métier est exigeant. Affronter la mort est une tâche difficile, non pas tant lors d’une confrontation unique, mais dans la répétition des décès. Dans mon service, environ 300 personnes décèdent chaque année.

Chaque décès rompt un lien que nous avions établi, ce qui n’est jamais facile. Cela signifie également être confronté à la souffrance des proches à chaque fois. Nous le faisons parce que cela a du sens pour la société.

Jusqu’à présent, la loi a exprimé que les personnes malades ont de la valeur pour nous, et que nous devons les soulager, même si cela raccourcit leur vie. C’est essentiel de savoir que nous avons le soutien de la société. Quant à la réponse à donner à quelqu’un qui exprime le désir de mourir, je suis frappée par l’utilisation du mot « fraternité » dans ces débats.

Dire à quelqu’un « si vous voulez mourir, nous vous aiderons » est pour moi à l’opposé de la fraternité. Ce message est crucial, car même dans les derniers instants, il est essentiel de compter pour les autres.M.

 H. : Vous avez raison. La société, ça peut paraître un peu abstrait, mais non, pas tant que ça.

Ça existe. En tout cas, les autres existent.C.

 F. : C’est aussi un projet politique que de reconnaître cela, d’affirmer : « Parfois, la vie est difficile, mais nous sommes là les uns pour les autres et nous ne vous abandonnerons pas. » Nous avons tous besoin de compter pour les autres à chaque étape de la vie.

Il n’y a pas de moment où, en raison d’une maladie grave, nos aspirations et nos besoins en reconnaissance, soutien et accompagnement changent.

«  Il y a un côté productiviste là-dedans qui me dérange beaucoup »

M. H.

 : Même quand on n’a plus rien à donner, on peut avoir des choses à vivre. Moi, ce qui m’avait frappé, c’est qu’en parlant avec des neurologues, on se rend compte qu’il y a beaucoup d’inconnues dans le cerveau humain. Les gens victimes d’AVC et qui ne sont plus capables de communiquer, ou quasiment pas avec l’extérieur, parfois juste par des mouvements d’yeux… on ne sait pas ce qui se passe dans leur tête, presque pas du tout.

On ne sait même pas s’ils rêvent, par exemple. Même quand on n’est plus en mesure d’interagir avec le monde, on a encore une vie intérieure. Même si, effectivement, on ne sert plus à rien.

On reste un être vivant, humain, avec des pensées et des rêves dont la nature reste absolument inconnue à l’heure actuelle. Donc non, on n’a pas le droit de mettre fin à ça. On n’a pas le droit de tuer quelqu’un qui pense et qui rêve.

On est encore un être humain, même si on n’est plus un être social, même si on n’est plus en capacité de l’être. Il y a un côté productiviste là-dedans qui me dérange beaucoup.C F.

 : Il y a quelque chose, sous-jacent, de très utilitariste. C’est assez clair lorsque l’on aborde la question du suicide. Avec l’introduction de l’idée du suicide assisté, on établit une distinction entre les suicides considérés comme raisonnables et ceux qui ne le sont pas.

On enregistre environ 200 000 tentatives de suicide chaque année en France, entraînant 100 000 hospitalisations. Avec 26 000 personnes en réanimation et 10 000 suicides aboutis. Jusqu’à présent, la société a adopté une position claire : « Non.

Vous avez exprimé le désir de mourir, parfois de manière violente, parfois de façon répétée. Et vous avez agi en conséquence, mais nous vous réanimons parce que nous tenons à vous. » Personne ne remet en question cette approche à ce jour.

En introduisant le suicide assisté, nous créons une catégorie de personnes pour lesquelles il est considéré comme raisonnable de vouloir mourir. Cela sera non seulement accepté, mais aussi organisé et facilité. La question qui se pose est : comment distinguer entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ? Où tracera-t-on la ligne entre les deux ?M.

 H. : Ça a bien failli se produire au moment du Covid : est-ce qu’on réanime ou pas ? Il y a des pays au système de santé encore plus dégradé que le nôtre qui ont été obligés d’en arriver là.C.

 F. : Nous avons tous pu constater à quel point cela a été choquant. Pour ma part, j’ai été élue présidente de la Sfap [Société française d’accompagnement et de soins palliatifs, NDLR] en septembre 2020, juste après le premier confinement, où nous nous sommes tous mobilisés pour sauver les personnes âgées et malades.

À ce moment-là, je me suis dit : « Je suis soulagée. Personne ne me demandera de mettre fin à la vie des personnes malades, puisque nous venons de décider collectivement qu’elles comptent. »M.

 H. : Si je me souviens bien, ça s’est joué à peu de choses près…C. F.

 : Lorsque les questions de sélection ont été abordées, cela a été perçu comme choquant pour tous. Personne n’était prêt à y consentir.M.

 H. : Oui, si on se met à trier les malades… C’est une expression qu’on emploie à tort et à travers, mais en effet, là, on pourrait dire que ça « rappelle les heures les plus sombres de notre histoire »…Si vous deviez parler aux députés, qu’auriez-vous à leur dire ?M. H.

 : Dans le genre sinistre et menaçant : « On se souviendra de vos votes, à chacun. Vos noms, à chacun, seront inscrits dans la mémoire humaine. » Et c’est vrai que c’est un vote qui restera, un peu comme celui sur la mort du roi.

Par ailleurs, j’espère bien qu’il n’y aura pas de consignes de vote…C. F. : Je crois que c’est le cas.

M. H. : Oui, bon, tant mieux, les partis ont eu au moins la décence de ne pas faire ça, de ne pas donner de consignes de vote.

C’est un argument qui peut parler aux députés ; après tout, c’est normal d’avoir des ambitions quand on se lance dans la politique. On peut dire aux députés : quel que soit votre vote, ça n’aura pas d’influence sur votre carrière politique. Même si vous n’avez pas voté comme la majorité de votre groupe, vous pourrez devenir ministre dans le prochain gouvernement.

Ce n’est pas à vos préférences partisanes qu’on fait appel, là, mais à votre conscience morale individuelle. Pensez aux gens que vous avez vu mourir, à ceux que vous craignez de voir mourir. Et puis votez.

 Quand les soins palliatifs seront assez développés, cette solution de l’euthanasie sera considérée comme une anomalie barbare 

Michel Houellebecq

C. F. : La vraie question n’est pas la demande de mort en elle-même.

Cette demande, déjà existante, est légitime, intime, et ne doit faire l’objet d’aucun jugement ; elle doit être écoutée. La véritable question réside dans la réponse collective que nous apportons à cette demande. La loi doit refléter les choix et les valeurs de notre société.

Ainsi, que souhaitons-nous répondre à cette demande de mort ? Quelle est notre proposition pour soulager celui qui souffre ? Si nous clarifiions ces questions, nous pourrions être moins influencés par l’émotion et la subjectivité individuelle.M. H.

 : Les députés aiment avoir l’impression qu’ils sont dans le sens de l’histoire. Quand les soins palliatifs seront assez développés, cette solution de l’euthanasie sera considérée comme une anomalie barbare. Le vrai sens de l’histoire, c’est de voter contre cette loi.

L’euthanasie, c’est une solution du passé.