ENTRETIEN. Politique spectacle : « La société numérique n’est pas une société démocratique » rappelle le s...


Pour le sociologue Jean Viard, « on est passé de partis de classes sociales à des systèmes de supporters construits par le numérique qui enflamme la toile ». Il estime que, si on ne construit pas un modèle politique plus proportionnel, capable de négocier, un leader populiste autoritaire pourrait arriver au pouvoir en France, comme dans d’autres pays du monde.

Les polémiques venues de Twitter et des plateaux télés occupent plus le devant de la scène que les débats démocratiques. Qu’est-ce que ça dit de l’évolution de la politique ?

Historiquement, on se sentait appartenir à une classe sociale et à un clan politique. Même si votre leader vous le trouviez nul, vous ne le disiez pas et vous critiquiez le leader adverse. Aujourd’hui, on a des partis supporters, donc c’est très éphémère l’adhésion des gens. Ils votent pour quelqu’un, deux ans après ils sont déçus et ils veulent l’enlever.

On ne parle plus des Gilets jaunes, mais une possibilité de révolte est encore palpable. Pourquoi, selon vous ?

On est dans une radicalité postpandémie qui n’est pas forcément une question de colère. La colère sociale était plus forte au moment des Gilets jaunes. Aujourd’hui, les gens ont besoin de solutions immédiates et rapides. Parce qu’il y a d’un côté, l’inflation, la guerre en Ukraine, tout ça. Ils aimeraient savoir exactement comment on va s’en sortir . De l’autre côté, on a tous compris avec la pandémie que le réchauffement climatique allait mettre en question l’avenir de l’humanité. Donc, on aimerait bien que les politiques nous dirigent sans discuter toute la journée. Il y a quand même 79 % des Français qui aimeraient un régime plus fort, avec un « vrai chef pour remettre de l’ordre ». C’est paradoxal car les gens veulent aussi plus de débats. C’est pour cela qu’ils ont fait une effraction dans le modèle majoritaire en imposant une Assemblée à la proportionnelle. Mais ça suppose que les partis se disent, « avec qui je vais cogérer ». Or, les forces en présence ont été élues dans une logique d’affrontement.

Le rapport à la démocratie pourrait-il être remis en cause ?

Nos démocraties sont en grand danger, car la société numérique n’est pas une société démocratique. C’est une société de refus d’un certain nombre de choses. En soi, ce n’est pas négatif. Mais après, on fait quoi ? Trump a été élu grâce aux réseaux évangélistes. De justesse, il a été battu ensuite mais il avait gagné des voix. Au Brésil, Bolsonaro a gagné 1,8 million de voix par rapport à la dernière fois. Pourquoi ? Parce que les systèmes numériques renforcent ceux qui injurient et parlent fort dans les médias. Sandrine Rousseau, elle est tout le temps dans les médias, pourquoi ? Parce qu’elle est extrêmement agressive. Le numérique l’adore, elle fait des petites phrases. Elle dit ci, elle dit ça, et donc sa cote finit par monter, un peu comme une mayonnaise.

En Italie, on dit que la Dame a gagné, mais elle n’a que 26 % des voix. Donc, on est dans des paysages politiques éclatés, parce que nos sociétés sont énormément morcelées. Ce sont des sociétés en archipels. C’est le problème de Macron. Il pèse 25-26 % tout seul lui aussi et ne peut rien sans alliés. Donc, il y a cette transformation des sociétés qui appelle un modèle proportionnel. C’est ça, à mon avis, la question de fond.

Trouvez-vous le personnel politique est en phase avec l’évolution de la société ?

La culture de nos élites politiques reste globalement une culture de gestion, s’ils ont fait les grandes écoles. Et puis, d’un autre côté, arrivent des partis – le FN et LFI – qui font monter des gens beaucoup plus populaires, des femmes de ménage, des caissières, etc. Donc, vous avez des univers extrêmement différents, qui se comprennent souvent mal. Dans le même temps, la société est complètement traumatisée par la pandémie. Il y a 5 millions de Français qui ont changé de chemin, 1 million de couples qui se sont séparés, 2 ou 3 millions de gens qui ont quitté leur boulot, 2 ou 3 millions qui ont déménagé. Il y a le télétravail qui est en train de bouleverser le monde du travail. Tout ça ne fait que commencer. La société change à toute vitesse. Ce qui faisait le fondement d’une société, le vote, le mariage, le CDI, c’est de moins en moins un des fondements parce que les gens veulent pouvoir changer tout le temps. Ils veulent pouvoir changer de boulot, changer de partenaire, etc. Cette société-là, pour l’instant, elle n’a pas de structure et elle n’en aura pas pendant un moment.

Pensez-vous le contexte favorable pour qu’on en arrive à un Etat autoritaire en France ?

Regardez ce qui se passe en Angleterre, en Pologne, en Hongrie, en Autriche, en Italie. Regardez ce qui se passe si Bolsonaro est réélu. Trump a été battu de très peu. Il est clair que l’heure est à la montée des grands leaders populistes autoritaires. Il y a un populisme soit nationaliste soit religieux, souvent associé d’ailleurs. Trump ou Bolsonaro, sans les évangélistes, ils n’auraient pas été élus. Donc c’est bien l’association du religieux et des politiques qui fait ces grands leaders. Que ça se passe en France, c’est la chose la plus probable. Sauf à espérer qu’on construise un modèle plus proportionnel, une société plus capable de négocier. Mais c’est loin d’être sûr qu’on va y arriver, surtout dans la période aussi courte d’un seul mandat. Donc, il est très possible qu’on passe par une période autoritaire. Disons que c’est le plus probable. Mais comme toujours, ce qui est probable n’est pas certain.

Quel serait le plan B ?

La guerre en Ukraine renforce l’Union européenne. La pandémie nous avait renforcés déjà, parce qu’on avait été capables de mettre 500 milliards sur la table. On s’était quand même senti protégés par l’Europe. Comme on se sent protégés par l’Europe face à la Russie. On peut aussi se prendre une bombe atomique sur la figure  ! Mais le plus probable, c’est quand même que l’Union se renforce pour aller vers une Europe puissance, une Europe écologique et démocratique qui deviendra attractive pour les cerveaux rares de la planète, remplaçant ainsi les Etats-Unis qui sont au bord de la guerre civile. La Chine, n’en parlons pas ; là c’est vraiment très compliqué. On peut s’en sortir par là. Sinon, on risque de s’éclater entre régimes autoritaires qui, très vite, vont s’affronter.