Erik Orsenna  : "Les fleuves sont les miroirs de nos sociétés"


« La Terre a soif », écrivez-vous. Au-delà de la formule, il y a réellement urgence ?

Quand j’ai entamé mon tour du monde sur l’avenir de l’eau, il y a quinze ans, on me disait  : « C’est intéressant, mais une chose est sûre, cela ne nous concernera jamais parce qu’en France, il y aura toujours de l’eau  !  » Surtout en Bretagne. Résultat, l’été dernier, dans « ma » Bretagne, et plus précisément dans les Côtes-d’Armor, il y a eu une alerte sécheresse  ! Le point clé, me semble-t-il, c’est qu’il n’y a plus de climat tempéré. On voit se succéder les inondations et les sécheresses. Je dirais qu’il n’y a plus de « classe moyenne » du climat. Ce qui est frappant par ailleurs, c’est l’inégalité de la distribution de l’eau sur la planète. Les régions qui ont beaucoup d’eau en ont encore plus et celles qui en avaient peu en ont encore moins. Et comme les populations, de plus en plus nombreuses, se concentrent auprès de l’eau, avec tout ce que cela implique, il faut désormais agir pour protéger les rivières, les fleuves et donc la mer.

Que nous disent justement les fleuves aujourd’hui quant à l’état de la ressource en eau ?

Le fleuve est un peu le miroir de nos sociétés. Si je reviens sur les fleuves quinze ans après une première enquête sur l’eau, c’est pour la simple raison que l’eau n’est qu’une matière, certes essentielle parmi toutes les matières, alors que chaque fleuve est un être vivant. Et si on veut prendre conscience de la réalité des problèmes de l’eau, mieux vaut le faire à travers un être vivant. J’ai donc choisi de raconter l’histoire des principaux fleuves du monde. Or, ce que nous raconte cette histoire, c’est la violence avec laquelle les hommes procèdent au partage des eaux.

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L’histoire du Nil est édifiante à cet égard…

C’est en effet l’exemple le plus frappant. 80 % du débit du Nil vient des hautes montagnes d’Éthiopie et 20 % des grands lacs de l’Afrique centrale. Or depuis toujours, le pouvoir a été concentré en aval, en Égypte. Aujourd’hui, il y a 90 millions d’Égyptiens et plus de 100 millions d’Éthiopiens. Sans rien demander à personne, l’Éthiopie a construit un barrage pour subvenir aux besoins de sa population. Ce barrage menace le Nil, donc l’Égypte. La tension est très forte et des négociations sont en cours sur le rythme de remplissage du barrage éthiopien. Si les Éthiopiens ferment le robinet, il n’y a plus d’Égypte. Et si les Égyptiens s’avisaient de détruire ce barrage, ils frapperaient l’un des principaux alliés de la Chine…

Le Bangladesh, lui, craint de finir noyé à cause du manque d’eau douce…

À Calcutta, en Inde, le maire de la ville m’a suggéré « de demander au Bangladesh qu’il arrête de nous exporter ses pauvres ». Quand j’ai porté le message, un responsable du Bangladesh m’a répondu  : « Si l’Inde n’avait pas construit son barrage, nous n’en serions pas là… » Le barrage sur le Gange a en effet réduit le débit du fleuve, tant et si bien que les flux d’eau douce n’ont pas pu lutter contre la montée des eaux salées du golfe du Bengale, qui colonisent maintenant les rizières. Affamés, les paysans sont donc partis vers l’Inde… Le Bangladesh est également alimenté par un autre fleuve, venu de Chine, le Brahmapoutre. Avec là aussi beaucoup de barrages construits par les Chinois. Ce qui a fait dire à mon interlocuteur du Bangladesh, ministre de la Gestion des eaux, que la moitié de son pays allait être envahie par la mer et qu’il allait donc être noyé par manque d’eau douce.

La géographie ne suffit plus pour partager l’eau selon les besoins des hommes. Comment parvenir à un juste équilibre ?

Aujourd’hui, les démocraties se retrouvent en effet face au formidable défi de devoir partager l’eau, le tout dans une société extrêmement violente. Mais comment procéder au partage entre agriculteurs, industriels et consommateurs ? Cela pose la question de la véritable échelle de partage  : ce n’est pas au niveau de la nation que cela doit se faire, mais au niveau du bassin. C’est ce que j’appelle « l’hydro diplomatie ». Et ça existe déjà. L’Australie est ainsi un laboratoire de la gestion de la rareté. Comme ils ont peu d’eau, les Australiens ont mis en place des « droits d’eau », destinés à rationaliser l’utilisation de la ressource entre les régions. En Afrique, quatre pays (Mauritanie, Sénégal, Mali et Guinée) ont passé un accord pour dire que le fleuve Sénégal était un bien commun, mais pas national. C’est le seul exemple au monde. L’association de ces quatre pays était d’ailleurs dans le carré final pour l’obtention du Prix Nobel de la paix.

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En France, vous citez le Rhône en exemple. Pourquoi ?

En France, à part notre lien avec la Suisse pour le Rhône, nos fleuves n’ont qu’une portée nationale, ce qui facilite leur gestion. En 1934, et cela reste exemplaire en termes de vision globale. c’est-à-dire les barrages, au service du développement de tous les territoires irrigués par le fleuve. De la Suisse à la Méditerranée. du transport et de l’irrigation. Dans le monde, au contraire, on morcelle les fleuves en fonction des nationalités et des activités. Cela implique une gestion en fonction de ses intérêts, sans préoccupation de l’intérêt représenté par un fleuve pour les régions et pays alentour.

Les décideurs ont-ils vraiment pris conscience de la place de l’eau, et de sa fragilité ?

Ils s’en rendent compte, mais l’actualité bouge tellement vite qu’une priorité chasse l’autre. On parle de l’eau en plein été mais après on passe à l’Ukraine, puis à autre chose. Cela dit, comme on dit dans le milieu politique, le sujet de l’eau « monté dans l’agenda ». 

À lire  : La Terre a soif (Éditions Fayard), 412 pages, 23 euros. À voir  : Exposition « Nous les fleuves », Musée des confluences à Lyon, jusqu’au 27 août 2023.