« Quand j'étais petit, j'étais fan de Vítor ... / Ligue 1 / J9 / Auxerre-Brest / SOFOOT.com


Il est arrivé au foot avec des gants aux mains quand il était gamin, il s’est aujourd’hui installé en Ligue 1, d’Angers à Brest, en naviguant un peu partout sur le terrain. Mathias Pereira Lage, 25 ans, parle de sa polyvalence, mais aussi de ce que ça fait de manger un 7-0 dans les dents quand on est un joueur de foot professionnel. Sans oublier ses expériences avec les Espoirs du Portugal, aux côtés de João Félix, Diogo Jota et Diogo Dalot. Entretien avec un couteau suisse qui n’a pas choisi le numéro 29 pour faire le fayot auprès du public brestois.

Après trois années passées à Angers, tu as quitté le club en fin de contrat cet été pour rejoindre Brest. Pourquoi avoir choisi de partir ? J’ai vécu une saison un peu compliquée. Je n’ai pas beaucoup joué pendant les six premiers mois, car je n’entrais pas dans les plans du coach, Gérald Baticle. La blessure de Jimmy Cabot m’a permis de retrouver un peu de temps de jeu, il m’a fait plus confiance. En fin de saison, il y a eu des discussions pour prolonger, mais j’étais en pleine réflexion. Je pensais à ces six mois, au système et je ne voulais pas trop jouer piston. Brest était déjà venu vers moi pendant l’hiver, mais ce n’était pas le bon moment. Finalement, on a continué à discuter, et ça s’est fait très vite dès la fin du championnat. Il n’y avait pas mille clubs qui me voulaient, j’avais un contrat de trois ans sous les yeux, je ne pouvais qu’accepter. Comment as-tu vécu cette saison en demi-teinte, et notamment cette période sans beaucoup jouer ? Honnêtement, très mal. Dès la sixième journée, je suis allé voir le coach de moi-même pour lui demander comment je pouvais gagner des minutes, travailler plus, etc. Il m’a expliqué que j’étais victime de ce système à cinq, et je lui ai répondu que je pouvais apporter à de nombreux postes : piston, dans les deux offensifs ou même en numéro 6. À la fin du mois de novembre, il est venu me voir à son tour, et je lui ai dit que je vivais très mal la situation, mais il continuait de se cacher un peu derrière le système en me disant qu’il n’avait rien à me reprocher en matière d’investissement. Humainement, c’est quand même un bon coach, il arrivait à concerner tout le monde, même ceux qui ne jouaient pas. Il venait souvent nous parler, ne serait-ce que pour rigoler, taquiner. À ton arrivée à Brest, tu as choisi le numéro 29, comme le Finistère. C’était un moyen de te mettre le public breton dans la poche ?(Il sourit.) Quand j’ai l’intendante au téléphone, elle me donne les numéros disponibles, et aucun ne correspond à l’anniversaire de mes parents ou de mes frères. Par exemple, à Clermont j’avais eu le 26 pour mon père ou le 27 pour ma mère. Là, comme je traînais beaucoup avec Romain Thomas à Angers, il m’a conseillé de prendre le 29 en me disant qu’il choisirait le même numéro à Caen. J’ai pu le récupérer, et c’est vrai qu’il y a ce petit côté symbolique qui a été apprécié par les supporters. « Même sur FIFA, je crois que je n’ai jamais pris de 7-0, donc une telle défaite devant tout le monde, à la télé. » Le mois dernier, tu as connu une très large défaite à la maison contre Montpellier (0-7). Que s’est-il passé ce jour-là et comment se sent-on sur le terrain quand on en prend sept ? Je l’ai dit dès la fin du match, c’est un sentiment de honte. Même sur FIFA, je crois que je n’ai jamais pris de 7-0, donc une telle défaite devant tout le monde, à la télé. Pourtant, on fait cinq bonnes premières minutes, on pousse, on a des corners et on prend un premier contre. On a le ballon, on continue de jouer, on reprend un contre et ça fait 2-0. Sur l’engagement, on perd le ballon et ça fait 3-0. Là, on se dit : ok, il va y avoir but sur chaque occasion. Ils ont reculé, on a terminé avec quasiment 70% de possession, mais aucun but. Ce jour-là, ils ont eu un excès d’efficacité, et on est passé à côté de notre match. Quelle est l’ambiance dans le vestiaire à la pause quand le score est déjà de 0-5 ? Au départ, c’est le silence. Puis, le coach a pris la parole en nous expliquant qu’il fallait changer de visage et déjà préparer le match à venir contre Rennes. Il fallait fermer le robinet, travailler sur nous-mêmes, il trouvait qu’on avait baissé les bras trop facilement. Et on s’est encore fait avoir deux fois en seconde période. « Quand je suis rentré, j’ai voulu regarder le premier quart d’heure de notre match. C’était allé tellement vite, je voulais voir ce qui n’allait pas. » Qu’est-ce qu’on fait après une telle défaite quand on rentre à la maison ? Comment se vide-t-on la tête ? Quand je suis rentré, j’ai voulu regarder le premier quart d’heure de notre match. C’était allé tellement vite, je voulais voir ce qui n’allait pas et je ne me souvenais d’ailleurs plus trop comment était arrivé leur troisième but. J’ai essayé d’analyser notre placement, notre gestion du ballon et toutes ces petites choses. Et Pierre Lees-Melou m’a appelé pour me proposer de venir boire un verre chez lui, où il avait des amis, pour passer à autre chose. Je l’ai rejoint, ça m’a permis d’extérioriser. S’il ne m’avait pas appelé, je serais sûrement resté stoïque dans le canapé devant un film. Même mes parents étaient choqués et déçus pour moi. Ce n’est vraiment pas facile de passer à autre chose, mais on a eu la chance d’avoir un match trois jours après à Rennes. En plus, on fait une bonne prestation et on craque sur la fin en encaissant deux buts. Ce sont un peu les détails qui nous manquent en ce moment, offensivement comme défensivement. Depuis cette claque, vous n’avez pris qu’un point en quatre matchs, alors que votre début de saison était plutôt encourageant. Cette défaite a-t-elle laissé des traces encore visibles aujourd’hui ? Je pense qu’elle en a laissé un peu, oui. Mais on a beaucoup travaillé pendant ces deux semaines de trêve internationale, à tous les niveaux, pour repartir du bon pied à Auxerre. Surtout qu’on a un mois d’octobre chargé avec beaucoup de rencontres face à des concurrents directs. Il va falloir se rassurer et ne pas laisser partir ces équipes devant nous. À Angers comme en ce début de saison à Brest, tu as évolué dans de nombreux systèmes de jeu différents. Lors de mes trois saisons passées à Angers, j’ai été utilisé un peu partout : à gauche, à droite, en 10, en 6, pistons des deux côtés, et je retrouve un peu ça cette année. Le coach cherche la bonne formule, il peut nous tester à différents postes. Mais j’ai la chance de jouer, donc c’est à moi de m’adapter et de trouver mes repères. Quand je suis sur un côté, c’est plus instinctif, ça vient plus facilement, un peu moins dans une position axiale. « C’est un peu le problème que j’ai depuis mon arrivée à Angers. J’enchaînais parfois deux matchs à gauche, puis un à droite, un autre sur le banc et enfin deux dans une position de relayeur. » La polyvalence, c’est bien, mais ne pas pouvoir s’installer à un poste de manière durable, ce n’est pas non plus une limite à moyen terme ? C’est un peu le problème que j’ai depuis mon arrivée à Angers. J’enchaînais parfois deux matchs à gauche, puis un à droite, un autre sur le banc et enfin deux dans une position de relayeur. Si on est bon à tous postes à chaque match, ce n’est pas un problème. L’important, c’est de rester professionnel et de s’adapter. C’est vrai que je pense pouvoir réellement aider l’équipe en étant derrière l’attaquant dans un système où il va prendre la profondeur. Sinon, je me sens aussi bien en excentré gauche avec deux attaquants devant, ça me permet de leur laisser l’axe et de dédoubler avec mon latéral. « J’alternais parfois entre les cages et le champ, et je mettais plus de buts que je n’en stoppais, donc c’était peut-être mieux pour moi de changer de poste. » Puisque l’on parle de polyvalence, il paraît que tu as commencé le foot au poste de gardien. Pourquoi ? Quand j’étais petit, j’aimais beaucoup Vítor Baía, j’étais fan de lui. Quand on partait en vacances avec mes parents, je leur réclamais toujours son maillot. J’ai été gardien pendant deux ans, en débutant et en première année de poussin. Puis, mon grand frère étant déjà au Clermont Foot et ma mère faisant des allers-retours pour le conduire à l’entraînement, j’ai passé des essais là-bas en tant que joueur de champ. Je crois que j’étais arrivé à une période où j’avais envie de courir un peu partout, mes parents me demandaient si j’étais sûr de vouloir jouer gardien. D’ailleurs, j’alternais parfois entre les cages et le champ, et je mettais plus de buts que je n’en stoppais, donc c’était peut-être mieux pour moi de changer de poste. (Rires.)Ton papa était plus branché rugby que foot, il n’a pas essayé de te convertir au ballon ovale ? Il a toujours fait du rugby, jamais de foot, mais il s’est cassé les talons quand il était petit, donc il a tout arrêté. On va dire qu’il s’est acclimaté avec trois fils qui se sont mis à jouer au foot. (Rires.) En fait, mon grand frère faisait du karaté au début, puis il est parti essayer le foot, et on l’a tous suivi derrière. Comme les parents ont vu qu’on s’éclatait, ils nous ont laissé ce sport. À Clermont, tu as été lancé chez les professionnels par Corinne Diacre. Qu’est-ce qu’elle t’a apporté ? Lors de sa deuxième saison, j’évoluais avec la réserve, et elle a eu besoin de moi en raison d’une hécatombe au sein de l’équipe première. J’ai dépanné sur deux ou trois séances, puis elle m’a annoncé en février que j’allais terminer la saison avec le groupe pro. Ces six mois m’ont fait énormément progresser, je marque mon premier but, signe mon premier contrat pro, et tout ça, c’est un peu grâce à elle. Elle m’a fait grandir en m’incluant dans le groupe petit à petit. Tu es né à Clermont, mais tu es franco-portugais, et tes parents sont nés de l’autre côté des Pyrénées. Quel est ton lien avec le Portugal ? Quand j’étais plus jeune, les vacances étaient la période la plus importante de l’année. On se retrouvait tous les mois d’août au Portugal avec la famille à Esposende, dans le Nord, à une trentaine de minutes de Porto sur la côte. Il y avait les grands-parents, les oncles, on prenait les quatre semaines d’un coup et on en gardait une pour Noël. Ça m’a permis de connaître la culture foot portugaise, on allait souvent voir les matchs de préparation dans le coin. Puis, on a décalé au mois de juillet quand il a fallu s’adapter aux préparations physiques de mes frères et moi. Aujourd’hui, c’est plus compliqué, mes parents y vont de leur côté et on n’a plus de famille qui vit là-bas. Mais dès que je peux, j’essaie d’y retourner pour me reposer et profiter de la température. (Il sourit.)En 2018, tu as même été appelé à trois reprises avec les espoirs du Portugal, avec trois sélections à la clé. Est-ce que cela veut dire que ton choix porterait plus sur la Selecção que sur l’équipe de France ? Le choix est simple dans le sens où la France ne m’a jamais appelé. Ma culture foot me vient aussi un peu du Portugal. à part de temps en temps le Clermont Foot. Je me souviens que l’adjoint des Espoirs vient me voir après un match de Coupe de la Ligue. Quand il commence à me parler portugais, j’ai un grand sourire. Je lui explique que j’ai peur que la date de mes papiers ne soit plus bonne. Il me répond : « Ne t’inquiète pas, tu m’envoies tout, et le team manager va regarder si c’est ok. » Au moment de découvrir la liste le vendredi, mes parents et mes frères étaient les seuls au courant, ça a surpris beaucoup de gens et ça a donné un coup de boost à ma visibilité. Les Espoirs, c’est une grosse équipe. Quand on regarde la liste des clubs, on voit Porto, Benfica, Manchester et. Clermont. « Il a fallu que je leur montre que ça jouait aussi bien au ballon au Clermont Foot. Je me souviens que certains ont carrément regardé des images sur les plateformes pour voir comment on jouait. » Tu es dans le groupe en même temps que des joueurs comme João Felix, Diogo Jota, Dalot, etc. Comment ça se passe entre eux et toi, le gars qui arrive de Clermont en Ligue 2 ? Quand je suis arrivé, la première question qu’ils me posent, c’est pour me demander où se trouve Clermont. Je leur explique que c’est une ville au centre de la France. Et qu’est-ce qu’ils me répondent ? « Ah oui, mais le centre, c’est Paris, non ? » (Il se marre.) Il a fallu que je leur montre en leur disant que ça jouait aussi bien au ballon au Clermont Foot. Je me souviens que certains ont carrément regardé des images sur les plateformes pour voir comment on jouait afin de s’adapter, même si ça se fait aussi naturellement pendant les entraînements. Beaucoup de joueurs évoluaient en équipe B dans leurs clubs respectifs, comme João Felix, alors que j’étais déjà avec les pros, ça me permettait d’être un peu plus au point qu’eux au niveau de l’agressivité. Il y avait aussi Jota qui jouait déjà avec Wolverhampton, il était largement au-dessus. Ça a été une expérience très enrichissante, et j’ai trouvé une famille, un peu comme en colonie, l’ambiance était top. Aujourd’hui, à 25 ans,? Jouer avec ce maillot, c’était déjà un rêve, et je l’ai réalisé avec les Espoirs. Les A, c’est autre chose, je suis humble et je sais que je n’ai pas les capacités pour intégrer cette sélection pour l’instant. C’est à moi d’essayer de passer le cap. On ne sait pas de quoi l’avenir est fait, c’est à moi de bosser. Je suis réaliste, à l’instant T, je n’ai pas le niveau. On imagine quand même que tu as choisi ton camp pour la Coupe du monde à venir : ce sera le Portugal ? Comme en 2018, je vais être pour les deux nations au départ. Après, s’il y a une finale entre les deux. En 2016, j’ai vécu la finale de l’Euro avec une association de Portugais à Clermont, avec la famille. On était une cinquantaine, j’étais forcément content à la fin. On ne peut pas dire qu’on est au milieu, il y a toujours une préférence, et sachant que j’ai porté ce maillot, je serai encore pour le Portugal cette année si ça arrive, c’est sûr. Propos recueillis par Clément Gavard