Guerre en Ukraine : « Les femmes sont devenues libres de choisir leur propre chemin »


Depuis le 24 février, Lesia Vasylenko est devenue malgré elle l’une des voix de l’Ukraine en France. Députée à La Rada, le parlement ukrainien depuis 2019 pour le parti europhile Holos, cette avocate de 35 ans risque chaque jour sa vie depuis Kyiv pour informer la communauté internationale de l’horreur qui se déroule sous ses yeux. Alors que les bombardements ont repris depuis plusieurs semaines dans la capitale ukrainienne, Lesia Vasylenko a accepté de répondre à nos questions sur son avenir de femme politique, de mère de trois jeunes enfants et surtout sur l’avenir de son pays, suspendu à l’aide internationale pour espérer arracher la victoire à la Russie.

ELLE. Quatre mois après le début de l’invasion russe, les Vingt-Sept ont accordé à l’Ukraine le statut de candidate à l’Union européenne. Cette décision est-elle à la hauteur de vos espérances ?

Lesia Vasylenko. C’est une décision qui était très attendue en Ukraine. On ne la prend pas comme un cadeau, on l’a vraiment méritée. Les Ukrainiens ont travaillé dur et ont consenti à beaucoup de sacrifices. Malgré la pandémie, malgré la guerre depuis 2014, nous avons massivement réformé notre législation pour qu’elle soit conforme aux directives de l’Union européenne. Ce statut est un symbole très fort  : nous sommes réacceptés dans la famille européenne, à laquelle nous avons appartenu pendant des siècles. C’est aussi une décision très importante pour les Européens car elle montre à la Russie qu’elle n’a pas le droit d’être plus souveraine que d’autres pays. La Russie ne peut pas dicter des ultimatums aux Européens pour les terroriser. C’est vraiment un acte de solidarité, mais surtout d’indépendance et de liberté.

« Même si on est déterminés à faire absolument tout pour la victoire de l’Ukraine, nous n’allons pas pouvoir tenir cette guerre très longtemps »

ELLE. Vous avez choisi de mettre vos enfants à l’abri et de rester à Kyiv, qui est régulièrement bombardée, pour poursuivre votre rôle de parlementaire.À quoi ressemble aujourd’hui votre quotidien ?

Lesia Vasylenko. J’adore cette question car c’est impossible d’y répondre  ! Depuis quatre mois, tout a volé en éclats. Nous, Ukrainiens, sommes devenus flexibles. On s’adapte chaque jour, en fonction des besoins. J’alterne entre des missions diplomatiques et humanitaires, mon travail de parlementaire pour écrire et réviser des lois… Et puis parfois, la vie normale interrompt notre mode de guerre, comme lorsque mes enfants m’appellent sur Skye pour que je les aide pour leurs devoirs…C’est vrai que je les ais envoyés à l’abri dès le 1er mars. En ce moment, je suis une maman un ou deux week-ends par mois. Lorsque je suis en mission diplomatique, j’essaye de faire un détour pour les voir. Même si on est déterminés à faire absolument tout pour la victoire de l’Ukraine, nous n’allons pas pouvoir tenir cette guerre très longtemps.> Dans le téléphone d’Ukrainiennes en France : « Je dors avec mon iPhone sur mon oreiller »

ELLE. Le G7 s’est tenu en début de semaine en Allemagne. Quel rôle attendez-vous des Occidentaux dans cette résolution du conflit ?

Lesia Vasylenko. Cela nous a donné de l’espoir lorsqu’Emmanuel Macron a cité, en compagnie de Volodymyr Zelensky l’hymne de l’Ukraine, « Slava Ukraini » (« Gloire à l’Ukraine »). Mais, au-delà de cette symbolique, les Occidentaux ont un rôle énorme à jouer dans cette guerre. Si l’Ukraine continue à se battre efficacement, c’est parce qu’elle a le soutien des pays occidentaux qui lui fournissent des armes, du pétrole, mais aussi un soutien humanitaire et économique.Il y a un autre rôle que j’attribue aux Occidentaux et qui est absolument nécessaire, c’est celui de continuer à parler aux pays d’Afrique et à l’Inde. Ce sont des pays où la Russie investit massivement et où elle est perçue comme un pays libérateur et non comme un empire total et autoritaire. Le rôle des Occidentaux est d’y rétablir la vérité et de renforcer la démocratie dans le monde.  

ELLE. Comment jugez-vous l’attitude de la France depuis le début du conflit ?

Lesia Vasylenko. L’attitude de la France a besoin d’être un peu plus systématique. Ce serait faux de dire que la France n’a pas assez aidé l’Ukraine. Par exemple, la France a toujours fourni des armes à l’Ukraine, dans des quantités qui étaient supérieures à celles publiées dans la presse. on comprend très bien que cette guerre a commencé pendant la campagne présidentielle, et que le président Macron ne pouvait donc pas aborder publiquement toutes ces questions. Mais cela a donné l’image d’une France sceptique, avec Emmanuel Macron qui doute parfois de l’attitude à adopter. Or, quand la France dit quelque chose, cela donne une direction pour les autres pays européens et au-delà. La France est un dirigeant important de la politique internationale, et cela vaudrait mieux que les dirigeants donnent plus de poids à ce qu’ils pensent réellement, et surtout l’expriment en public.  

ELLE. Emmanuel Macron a-t-il raison de maintenir le dialogue avec Vladimir Poutine ?

Lesia Vasylenko. Emmanuel Macron est la dernière personne à parler avec lui. Parfois, il le fait parce que son homologue ukrainien lui demande, même si ce n’est pas systématique. Ce qui est important, c’est que le président Macron garde bien en tête que Poutine est un criminel de guerre. C’est aussi un homme manipulateur et très persuasif. Si ces conversations mènent à des compromis que l’Ukraine pourrait faire, ce n’est pas la peine de maintenir le dialogue. Mais si cela mène à une désescalade du conflit, si cela montre aux Russes qu’ils n’ont pas d’autre option que de quitter l’Ukraine et de porter une responsabilité complète pour leurs actes, il faut continuer à lui parler.

ELLE. Quel rôle jouent les femmes dans le conflit ? L’armée ukrainienne est aujourd’hui très féminisée, avec 15 % des soldates dans ses rangs…

Lesia Vasylenko. Vous savez, depuis le début de la guerre, les femmes sont devenues très libres de choisir leur propre chemin. Il n’y a pas de limite dans les rôles que les femmes peuvent jouer dans notre société. Dans l’armée, il y a effectivement entre 15 et 17 % de femmes. Ce sont des snipers, des soldates, des dirigeantes de régiments… Les femmes occupent aussi des postes de médecins, de volontaires, de dirigeantes de communautés. C’est le cas jusque dans le gouvernement, où des femmes ont renoncé à leur fonction car elles étaient les seules à pouvoir quitter hors des zones de combats. Chacune de ces femmes est une héroïne.

« Chaque crime sexuel devra être instruit selon les lois internationales et les responsables punis »

ELLE. Ces dernières semaines, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer les viols de guerre commis par les soldats russes sur les femmes, sur les enfants. Ces récits glaçants marquent-ils un tournant dans la guerre ?

Lesia Vasylenko. Absolument. Ces crimes sont employés par les soldats russes et imaginés par leurs dirigeants comme une stratégie de guerre. Les soldats sont autorisés, et même encouragés à les commettre. Ils sont acceptés par la société russe depuis des siècles. Pour nous Ukrainiens, c’est non seulement choquant que cela puisse encore arriver, mais aussi que la société russe encourage ce type d’exactions.Le viol a pour but d’humilier non seulement la victime, mais aussi la société à laquelle elle appartient. Si les victimes n’obtiennent pas de l’aide immédiatement, cela peut instaurer un traumatisme et impacter tout le reste de leur vie. C’est pour cela que nous avons mis en place plusieurs centres de soutien aux victimes dans toutes les régions du pays afin de leur donner la force de mener des actions en justice.

ELLE. Qu’attendez-vous de la communauté internationale concernant les crimes sexuels ?

Lesia Vasylenko. Il faut nommer tous les criminels de guerre et s’assurer qu’ils soient punis pour les crimes qu’ils ont commis. Et, comme tous les crimes de guerre, c’est le tribunal pénal international de La Haye qui est compétent en la matière. Quarante-deux procureurs travaillent actuellement sur des cas, et notamment sur des crimes sexuels. Chacun devra être instruit selon les lois internationales et les responsables punis. En Ukraine, nous sommes absolument convaincus que la justice doit être rendue selon le droit international. Il ne s’agit pas seulement de juger et de punir  : la façon dont on sert la justice nous définit comme société aux yeux des futures générations.

ELLE. Qu’espérez-vous dans les semaines, les mois à venir ?

Lesia Vasylenko. Si l’on parle d’espérance, ce dont je rêve chaque jour, c’est que l’on puisse vivre tous dans une communauté internationale de pays libres. Que l’on ait la force et la résilience d’agir le plus vite possible contre la Russie, qu’on ait le courage nécessaire de l’arrêter, puis de l’amener à accepter sa responsabilité pour les crimes qu’elle a commis. Parce que ça ne va pas être suffisant de simplement repousser son armée du territoire ukrainien. On a besoin que les Russes comprennent que ce qu’ils ont fait était une grande faute et qu’ils doivent assumer leur responsabilité. Et pour cela, nous allons avoir besoin du soutien de la communauté internationale.

ELLE. Êtes-vous toujours persuadée que l’Ukraine sortira victorieuse du conflit ? 

Lesia Vasylenko. On n’a pas d’autre choix. Si on doute un seul instant de la victoire de l’Ukraine, Russes auront gagné, la démocratie et la liberté auront perdu. Et cela pourra avoir des conséquences tragiques pour toute l’Europe.