Hariri ne voit plus le bout du tunnel


Il ne sort quasiment plus de sa maison et passe le plus clair de son temps dans un état de nervosité et de colère. Saad Hariri en veut actuellement à la terre entière, aussi bien à ses adversaires politiques qu’à ses anciens parrains  : à Michel Aoun et à Gebran Bassil qu’il accuse de préférer régner sur des ruines plutôt que de céder un pouce de terrain ; à l’Arabie saoudite qui refuse de revoir sa position à son égard malgré ses nombreux appels du pied ; à la France qui le rend responsable du blocage gouvernemental au même titre que le président de la République et son gendre. Le Premier ministre désigné se sent isolé, cerné, coincé, et a mis sur la table cette semaine, pour la première fois depuis sa nomination en octobre dernier, l’option d’une récusation.

Il y a un peu plus d’un mois, à la veille de sa énième et dernière rencontre avec Michel Aoun, il avait pourtant conditionné son éventuel départ à une démission du chef de l’État. Comment comprendre ce revirement ? Pourquoi le leader du courant du Futur a-t-il le sentiment d’être en train de perdre son bras de fer avec le président, alors que les positions des uns et des autres n’ont pas vraiment évolué ces dernières semaines ? D’après les versions récoltées par L’Orient-Le Jour auprès de plusieurs sources dans l’entourage du Premier ministre désigné, ce dernier a perdu son envie d’en découdre depuis son retour de sa dernière tournée internationale à la fin du mois d’avril. Reçu en Russie, au Vatican et aux Émirats arabes unis, le leader sunnite n’a pas pu obtenir le soutien qu’il attendait.

Si la Russie est favorable à ce qu’il soit à la tête du gouvernement, Moscou a accueilli depuis son principal rival Gebran Bassil, dans une volonté de ne pas donner le sentiment de prendre parti. Ses nombreuses visites aux Émirats arabes unis n’ont pas abouti non plus à un changement de position de la part de Riyad, qui refuse toujours de lui accorder son soutien, le privant ainsi d’un appui de poids sur les scènes arabe et sunnite. Quant à son voyage au Vatican, il n’a pas pu s’en servir pour isoler ses adversaires sur la scène chrétienne.

D’autant que le message central du pape a porté sur la nécessité d’une harmonie entre musulmans et chrétiens, interprété politiquement au Liban comme un appel à la recherche d’un compromis entre Baabda et la Maison du Centre. Dès son retour, il a confié à l’un de ses lieutenants qu’il s’était fixé une date limite pour obtenir une avancée, peu de temps après la fête du Fitr, faute de quoi il pourrait alors envisager de se récuser. « Il a le sentiment que Aoun ne veut pas de gouvernement et que l’horizon pour lui se rétrécit », résume un proche du leader sunnite.

La goutte de trop Critiqué par certains pour sa mollesse et sa tendance au compromis, Saad Hariri a opté, depuis sa désignation en octobre en tant que Premier ministre, pour une ligne ferme qui doit permettre aux sunnites de défendre leurs prérogatives et empêcher le courant aouniste d’être en position de force. Cela lui a valu dans un premier temps un regain de popularité dans la rue sunnite et le soutien affirmé de tous les leaders de la communauté, y compris ceux qui s’étaient éloignés de lui après la conclusion du compromis présidentiel en 2016. Mais le temps semble désormais jouer contre lui.

Alors que le pays s’effondre un peu plus chaque jour, Saad Hariri est perçu par une partie de la population et de la communauté internationale comme étant responsable du blocage, au même titre que le président et son gendre. Un constat inacceptable pour celui qui a vu l’initiative française comme une opportunité de se remettre au centre du jeu en se présentant auprès de l’opinion locale et internationale comme le maître de chantier des réformes. Les propos du ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, le 29 avril dernier, ont été la goutte de trop.

Ce jour-là, tandis qu’il était en déplacement à Malte, le patron du Quai d’Orsay a annoncé que des mesures restrictives avaient été prises contre ceux qui « sont impliqués dans le blocage gouvernemental ». Depuis des mois, Paris ne cache pas son agacement face à la situation et brandit la menace de sanctions qui viseraient l’ensemble du spectre politique, y compris la maison Hariri, principal allié de la France au Liban depuis des décennies. La sortie de Le Drian a semé la panique du côté du courant du Futur.

Les téléphones ont chauffé, les contacts se sont intensifiés, jusqu’à ce que le fils de Rafic Hariri apprenne que plusieurs de ses proches seraient sur la liste des personnes sanctionnées. Mais le Premier ministre désigné n’était pas au bout de ses peines. La visite du ministre français au Liban a été annoncée dans la foulée, et des informations ont vite émergé quant à une volonté française de ne pas organiser de rencontre avec Saad Hariri.

Un désaveu terrible pour celui qui se présentait auprès de ses adversaires comme le garant de l’initiative de Paris. Lundi soir, le 3 mai, soit 72 heures avant l’arrivée de Jean-Yves Le Drian, le Premier ministre désigné a réuni ses fidèles pour évaluer les options qui s’offrent à lui. Se récuser et ainsi donner satisfaction au duo Aoun-Bassil; maintenir sa position et être accusé d’obstruction ; faire une concession et former un gouvernement selon les conditions de Baabda.

Il en est arrivé à la conclusion que la première option était sans doute la meilleure pour protéger son avenir politique. « Si les Français considèrent que je suis à l’origine du blocage, alors autant que je m’en aille, et on verra si les choses s’améliorent », aurait-il alors déclaré, selon l’un de ses proches. « Hariri a fait allusion à la récusation en raison des pressions exercées pour le tenir responsable de l’obstruction », dit Moustapha Allouche, vice-président du courant du Futur.

À peine la question évoquée, que le Courant patriotique libre (CPL) célébrait sa victoire, considérant qu’il était sur le point d’atteindre son objectif d’écarter Hariri, y voyant en plus le résultat des développements régionaux après la visite à Damas du chef des services de renseignements saoudien. « Vous n’êtes pas en position de poser des conditions » Quarante-huit heures avant l’arrivée du ministre français, aucun rendez-vous avec Saad Hariri n’avait encore été fixé. Ce n’est que la veille que le Premier ministre désigné a finalement appris avec soulagement qu’une rencontre allait se tenir.

« La confusion autour de la rencontre était un signal très négatif », confie un conseiller du leader sunnite. D’après lui, le Premier ministre se sent victime d’une injustice puisqu’il considère avoir fait des concessions, contrairement à la partie adverse. « Saad Hariri a appelé les Français pour trouver une solution », confie la source précitée.

L’idée d’une rencontre avec Gebran Bassil à la Résidence des Pins pour compenser le rendez-vous manqué à Paris, il y a quelques semaines, a été suggérée. Mais Saad Hariri s’y est de nouveau opposé, affirmant qu’il ne rencontrerait Gebran Bassil qu’après la formation du gouvernement. « Il leur a dit que ce n’était pas normal de le menacer de sanctions parce qu’il refusait de rencontrer Gebran Bassil », ajoute le conseiller du leader sunnite.

Les contacts se sont poursuivis entre la Maison du Centre et l’Élysée dans une atmosphère assez tendue, surtout lorsque les Français ont laissé entendre qu’il s’était entendu avec les Égyptiens pour saper leurs efforts en vue d’organiser la réunion de Paris avec Gebran Bassil. Au début du mois d’avril, des informations avaient fait état de la possible organisation d’une rencontre à Paris entre les deux hommes. À l’époque, Saad Hariri avait demandé aux Français des garanties sur le fait que le chef du CPL renoncerait au tiers de blocage et faciliterait la formation du gouvernement.

« Vous n’êtes pas en position de poser des conditions », aurait répondu la partie française. La rencontre avec Jean-Yves Le Drian jeudi soir n’a pas été rassurante, d’autant qu’elle s’est déroulée à l’ambassade de France. Le ministre français l’a justifiée par des raisons protocolaires et aurait tenu un discours très dur à son encontre.

« Lorsque Le Drian a évoqué les sanctions, il a laissé entendre à Hariri qu’elles pourraient toucher des gens de son entourage », affirme un proche du chef du courant du Futur. Les Français ne cachent pas leur déception vis-à-vis du leader sunnite, alors qu‘Emmanuel Macron a personnellement investi du temps et des moyens pour le soutenir. « Ce n’est pas une manœuvre »À la fin de cette semaine de montagnes russes, le leader sunnite semble toutefois avoir mis de côté l’option de la récusation.

Pourquoi ? Non pas tant en raison de la position française que du soutien qu’il a reçu sur les scènes locale et internationale. Mardi 4 mai, deux jours avant la rencontre avec le chef de la diplomatie française, il a organisé une réunion avec son groupe parlementaire, évoquant la possibilité de se récuser afin que l’information soit divulguée et de tâter le terrain sur ses éventuelles répercussions. En conséquence, le président du Parlement Nabih Berry a envoyé son bras droit, Ali Hassan Khalil, rencontrer Saad Hariri pour lui demander de revenir sur sa décision et l’assurer de son soutien.

Le leader sunnite a également contacté Hussein Khalil, l’assistant politique du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, pour l’informer de son possible retrait, mais ce dernier lui a demandé d’attendre et de se calmer. Ces développements ont incité Nabih Berry à mettre le Hezbollah face à un choix  : former un gouvernement ou satisfaire son allié chrétien. Mais les deux formations chiites ont rapidement convenu qu’il n’y avait pas d’alternative à Saad Hariri et qu’elles ne voulaient pas répéter l’expérience de Hassane Diab.

ce qui a contribué à paralyser son action politique. Dans le même temps, Saad Hariri a également reçu le soutien des anciens Premiers ministres, mais aussi de l’Égypte et, d’après son entourage, des États-Unis. « Cela ne veut pas dire qu’il a renoncé à se récuser.

L’option est toujours sur la table, ce n’est pas une manœuvre », dit l’un de ses conseillers. Tous ces développements se déroulent dans un contexte de reprise de contact entre l’Arabie saoudite et l’Iran, mais aussi entre Riyad et Damas. La rencontre, la semaine dernière à Damas, du chef des renseignements saoudien, le général Khaled al-Humaydan, et du président syrien Bachar el-Assad a été très mal perçue par le fils de Rafic Hariri qui ne comprend pas le jeu saoudien.

« Ils me demandent d’aller à la confrontation du Hezbollah alors qu’ils vont parler à l’Iran et à la Syrie », aurait réagi Saad Hariri selon l’un de ses proches. Le Premier ministre désigné ne cache pas son inquiétude de voir tous ses rapprochements sur la scène libanaise se faire à ses dépens. Il ne sort quasiment plus de sa maison et passe le plus clair de son temps dans un état de nervosité et de colère.

Saad Hariri en veut actuellement à la terre entière, aussi bien à ses adversaires politiques qu’à ses anciens parrains  : à Michel Aoun et à Gebran Bassil qu’il accuse de préférer régner sur des ruines plutôt que de céder un pouce de terrain ; à l’Arabie.