INTERVIEW. 30 ans après le Goncourt de Patrick Chamoiseau, quoi de neuf ?


Avec « Texaco », son troisième ouvrage publié chez Gallimard, Patrick Chamoiseau obtenait le Prix Goncourt en novembre 1992. En marge de la présentation de son dernier ouvrage, « Le Vent du nord dans les fougères glacées » (Éditions du Seuil) organisée par l’association Textes et voix de Nadine Eghels, l’auteur martiniquais a bien voulu revenir sur cette distinction et sur sa succession.

Trente ans après le Goncourt 1992 pour Texaco, Outre-mer La 1ère a rencontré l’écrivain et son éditeur de l’époque, Antoine Gallimard.

Outre-mer La 1ère : À l’époque, comment avez-vous reçu ce prix ?

Patrick Chamoiseau  : Moi, je pense que ce fût un moment important. C’est l’un des prix littéraires français les plus prestigieux. Le problème, c’est que quand on l’a eu, on ne peut plus avoir d’autres prix. Je pense que ça a jeté un éclairage sur une génération qui succédait à Glissant et Césaire, et qui avançait quelques idées liées à son époque.

Un Goncourt, ça se traduit par un nombre de traductions important. C’’est une vie internationale qui se déclenche immédiatement. C’est aussi un déclenchement de lectures dans nos pays. Nous, on n’a pas d’autonomie esthétique. C’est-à-dire que dans le domaine littéraire, s’il n’y a pas quelqu’un d’extérieur qui dit « ça, c’est bon », on ne déclenche pas dans nos pays la lecture des textes qui nous concernent. Et là, il y a eu un grand engouement autour du livre. Ce qui ne veut pas dire que les gens l’ont lu.

Qu’avez-vous apporté avec Texaco ?

Texaco a développé une esthétique littéraire. Pas totalement innovante, mais il y avait une esthétique littéraire. C’est d’abord la considération d’un phénomène urbain, l’apparition de la ville. Généralement, on dit des littératures antillaises que ce sont des littératures de plantation, comme la Rue Case-nègres. Or, Texaco parlait de la ville. Sa force est véritablement une force urbaine qui a permis d’identifier l’importance du phénomène urbain dans nos cultures.

A l’initiative de l’association Texte et Voix, Patrick Chamoiseau présentait début novembre, à l’Université Columbia de Paris, son nouveau roman « Le vent du nord dans les fougères glacées. »

Rousseau-Kpalan

L’autre élément est que Texaco a systématisé le mélange entre le créole et le français, qui existait chez Simone Schwarz-Bart ou chez Edouard Glissant, mais qui n’avait pas encore eu cette ampleur et cette audience. Aujourd’hui, on peut dire que c’est pratiquement naturel de mélanger les deux langues.

Enfin, le dernier élément est la considération historique qui n’est pas liée à la chronologie coloniale. Avant, quand on racontait l’histoire de la Martinique, c’était D’Esnambuc (NDLR,considéré comme le fondateur des Antilles françaises), etc. Le récit de Texaco est plus sous-terrain. Sa structuration, particulière, a un peu modifié la trajectoire historique qui ne concernait jusqu’à présent que la trajectoire historique dominante attestée par les statues et les forts.

Pensez-vous avoir appartenu à une génération exceptionnelle ?

C’est vrai qu’on a eu une génération nombreuse : Raphaël Glissant, Jean Bernabé, Ernest Pépin, Gisèle Pineau. Maryse Condé était aussi présente, même si elle n’a pas adhéré tout de suite à la question de la créolité. Ça existe qu’on ait des surgissements comme ça, la constitution d’un groupe. On était une génération particulière, et ce que nous avions comme problématique n’était pas celle de Césaire. Lui se battait contre le colonialisme. La problématique de Glissant a été une problématique de complexification. On a passé le cap de la décolonisation formelle.

Maintenant, c’est quoi les Antilles, les Amériques ? C’est quoi cette complexité ? Glissant a complexifié le regard que nous avons sur nous-mêmes, et que l’on ne peut pas résumer à la négritude, c’est-à-dire que ce n’est pas simplement l’Afrique qui a été importée dans les Amériques. Car il s’est produit une effervescence anthropologique. On peut considérer que le rapport à la langue est réglé. Celui de la complexification de notre situation, comprendre que nous sommes des peuples composites aussi. Maintenant, l’autre problématique à traiter est le fait que nous habitons à une échelle qui est celle du monde. Ce monde est un ensemble relationnel que Glissant appelle la mondialité, et ces flux relationnels mondiaux changent complètement la définition de la culture et de l’identité. Cette nouvelle génération, quand elle va apparaitre, devra y répondre.

C’est le contexte politique qui a permis à votre génération d’émerger ?

L‘art est toujours militant au sens noble du terme. L’écrivain a toujours l’intuition des urgences de son époque. Et les urgences du moment sont très particulières et complexes. Et peut-être que ça gène le surgissement d’un groupe d’artistes qui pourraient traiter le problème. Ceci étant, je connais des jeunes absolument talentueux comme Michael Roch, Loran Christian, Gérard Nicolas… Cette nouvelle génération utilise avec beaucoup de maestria les deux langues.

C’est parmi eux qu’il faut voir votre successeur ?

Ce qui est déterminant, nous concernant, se joue à l’échelle du monde. Ce qui fait que mes frères en littérature, ou mes fils, peuvent surgir, pas nécessairement des Antilles, mais au Japon, au Groenland. Je peux me retrouver très finement dans des surgissements lointains. Quand je lis Pierre Michon, je me sens très proche de sa manière de traiter la langue française. C’est un frère, ce n’est pas territorial.

Mais il y a une autre problématique considérable : le surgissement de l’écosystème numérique. La littérature va connaître un bouleversement absolu. On va aller vers une expression totale : l’écran. les liens hypertextes. C’est véritablement une autre forme d’expression qui va naître, et peut-être que ce mouvement en profondeur va gêner l’apparition d’une génération déterminante. Les prochains poètes, romanciers et artistes vont être confrontés à des réalités technoscientifiques que nous ne connaissons pas et qui vont révolutionner les formes artistiques. Et, il ne faut pas perdre de vue que l’art, la connaissance esthétique, sont aussi importants que la connaissance scientifique.

Antoine Gallimard fut le premier éditeur sur la place de Paris à signer Patrick Chamoiseau en 1992.

Otvas

Antoine Gallimard a édité les trois premiers romans (Chronique des sept misères, Solibo Magnifique et Texaco, prix Goncourt 1992) de Patrick Chamoiseau. Il se souvient. 

Outre-mer La 1ère : Que vous reste-t-il de ce Goncourt ?

Antoine Gallimard : J’ai l’impression que c’était hier. J’avais entendu parler de Patrick Chamoiseau par quelques amis. J’étais au courant de l’éveil qui se produisait dans la littérature antillaise, avec la créolité dans les années 85/88. On découvrait quelques écrivains qui bousculaient toutes les notions de la langue française et de notre culture. Il y avait un côté à la fois fantastique et un peu magique.

Patrick, je l’ai connu grâce à l’écrivain Hector Bianciotti. Il a eu le manuscrit Texaco et m’en a parlé. On lui a trouvé une grande force. Il débordait par rapport à toutes les littératures classiques. Il avait une fraîcheur, une poésie qu’on ne connaissait pas. Quand on a eu ce texte en janvier 1992, on a été épaté. On s’est dit très vite : il mérite le Goncourt. Il allait à l’encontre de tout ce qui était convenu. Nous, nous y avons cru. Le réalisme magique, comme on l’appelait à l’époque, a convaincu. Quand il a eu le Goncourt au 6ᵉ ou 7ᵉ tour, un éditeur de chez Albin Michel a publié une lettre ouverte pour dire que c’était une honte que le Goncourt soit allé à Texaco. Je lève mon chapeau à Jérome Lindon qui a répondu : « On n’a pas le droit de faire ça. Au contraire. Si on revendique notre indépendance et notre liberté, c’est bien pour publier des textes de ce genre ». Patrick était à la fois dans la mouvance de la créolité, mais il allait beaucoup plus loin. On voyait une filiation avec Edouard Glissant, mais on n’a pas imaginé qu’il y aurait ce mouvement de la créolité. Patrick avait une poésie, un imaginaire très fort. Ce mouvement n’a pas forcément perduré aujourd’hui. On a habitué les lecteurs à admettre cette littérature.

Des mouvements littéraires, il y en a eu comme le nouveau roman, le symbolisme. On voit ce qu’il en reste aujourd’hui. Là, il y avait une prépondérance de la littérature occidentale française et ce texte a permis d’ouvrir des brèches. Il y a des creux en littérature, et pas toujours de grands écrivains comme ceux qu’on a connus après la Seconde guerre mondiale comme Céline ou Malraux. Ce qui était intéressant, à ce moment-là, c’était de sortir d’une littérature africaine pour admettre une littérature caribéenne.

Pourquoi, selon vous, ce mouvement n’a pas perduré ? 

La littérature est parfois malmenée. Il y a moins d’élites littéraires, moins d’espaces pour l’innovation. Aujourd’hui, ce qui compte, ce sont des best-sellers à l’américaine, des livres d’épanouissement personnel. La littérature s’est très domestiquée. Il n’y a plus cette violence poétique et cet imaginaire extraordinaire de Patrick, avec des mots comme Céline à une époque. Aujourd’hui, on est plus dans une économie, une marchandisation. Il n’y a plus ce groupe d’intellectuels qui va bousculer tous les meubles dans une pièce. On sent plus une littérature de solitaire que quelque chose de collectif. Edouard (Glissant), puis Patrick (Chamoiseau) ont poussé des gens à écrire. Et là, je pense que tout ça est retombé. Chacun reste dans son coin. Parce qu’il y a d’autres contraintes, d’autres soucis : l’écologie, l’environnement, la politique. La littérature reste une petite fleur sur le bord de la route. Du temps de Chamoiseau, il y avait une société à la recherche de ses racines secrètes, qui invitait à visiter l’entrelacs des cultures et des civilisations. Aujourd’hui, l’approche n’est plus aussi poético-rêveuse.