INTERVIEW. Josepha Giacometti Piredda : « L'assistanat dans lequel on nous enferme coûte cher à la Corse »


Josepha Giacometti Piredda, représentante de Corsica Libera à l’assemblée territoriale, revient sceptique de Beauvau. Trop de zones d’ombre persistent, dit-elle, tout en déplorant la carence d’un projet opposable face à l’État,  » nous ne pouvons continuer à arriver les mains vides « .

« Les discussions ne se situent pas au niveau d’un processus trop tôt qualifié d’historique », taclez-vous, bâchant l’enthousiasme de Gérald Darmanin qui, lui, se réjouit d’avancer plus vite que prévu. Quand cesserez-vous d’être sur vos gardes ?

Comment prétendre que l’on est à la hauteur alors que nous attendons toujours des gestes forts, à commencer par la libération des prisonniers, le contexte dans lequel surgit ce processus étant dans toutes les mémoires. Comment soutenir que l’on avance sans tabous au regard des lignes rouges tracées sur des sujets fondamentaux. Nous sommes en situation de porte-à-faux dès l’amorce du dialogue. 68 % des Corses se sont prononcés pour des listes qui avaient, a minima, pour plus petit dénominateur commun, l’évolution constitutionnelle, la reconnaissance du peuple corse, la résolution du conflit. Malgré tout, nous en sommes à devoir faire la démonstration du bien-fondé de ce que nous demandons.

L’État recherche le meilleur type d’autonomie pour la Corse

Deux inspecteurs généraux, des Finances et des Affaires sociales, sont intervenus sur le volet économique. Êtes-vous tombés d’accord sur une juste radioscopie de la situation insulaire ?

La radioscopie est partie d’un constat que j’avais déjà fait, pour ma part, celui d’une île qui « ne coûte pas cher à la France », pour reprendre les mots du ministre. En revanche, la dépendance et l’assistanat coûtent cher à la Corse. Voilà l’enjeu de la démarche en cours, se défaire de logiques dans lesquelles on nous a enfermés, tandis que l’on ne cesse de nous prévenir qu’il y aura un prix à payer, à savoir moins de solidarité nationale si plus d’autonomie devait nous être accordée. Entre 2004 et 2016, on a pourtant observé une hausse de 117 % des impôts dans l’île et un recul des apports de l’État. Quid de nos recettes fiscales ? À un moment donné, la question, c’est celle de la surdépendance aux dotations, aux plans. Nous, nous voulons davantage de responsabilités, fixer les domaines de compétences dans lesquelles elles s’exerceront, et maîtriser nos ressources propres, celles-là mêmes qui sont reniées, voire supprimées.

Certaines idées reçues ont été battues en brèche, celle notamment d’une Corse vivant des subsides de l’État. Les échanges parisiens ont-ils aussi vocation à dédramatiser la relation entre l’île et le pouvoir central ?

Peut-être. Si nous ne sommes pas dans un jeu de dupes. Reste que l’on semble gagner du temps du côté de l’État dans ce processus. Nous allons nous engager sur un an et demi, voire deux ans, au rythme d’une réunion toutes les six semaines dont l’objet est de nous exposer un certain nombre de fiches au long cours d’un calendrier où l’État a le temps. Nous, nous jouons un contre-la-montre. Disparition programmée du peuple corse, de sa langue, de sa terre, les mécanismes opèrent déjà. Nous n’avons pas le temps.

Une fois les maux posés, quelles mesures à court terme, quel modèle pérenne à long terme ?

Les mesures de court terme trouvent très vite leurs limites car nous sommes sur un champ extrêmement vaste. En outre, les demandes d’adaptation, jusqu’à récemment dans le cadre de la dernière loi pouvoir d’achat, ont toutes été rejetées au titre de leur caractère inconstitutionnel, y compris celles ayant vocation à répondre aux urgences. La Collectivité doit avoir une action plus offensive sur les questions économiques et sociales, elle en a les moyens, trouver des solutions pour les Corses les plus précaires, déployer une vraie ingénierie de proximité. Nous pouvons agir à notre niveau territorial sur la mécanique spéculative, avec le développement de circuits courts, par exemple. Mais pour acter un changement structurel, car c’est cela qui est en jeu, en identifiant les secteurs porteurs pour l’île, la matrice de la Collectivité doit être redimensionnée. Seule une fiscalité adaptée peut nous faire passer à l’échelon supérieur. Il faut également des dispositifs pour capter les flux financiers colossaux qui transitent par la Corse, dans le secteur touristique, entre autres, mais ne profitent pas, pour la majorité, au développement de l’île.

Gérald Darmanin se concerte avec Bruno Le Maire pour tenter d’apporter une réponse à la guerre des prix à la pompe qui se livre dans l’île au détriment des petites stations. Faut-il décider d’une régulation ?

Le dossier des carburants en Corse est récurrent depuis des années, aggravé par le contexte actuel. L’encadrement des prix doit être mesuré à l’aune de la réalité du marché insulaire. L’approvisionnement unique grève la possibilité de prix à la pompe plus raisonnables, sans compter que la problématique du transport est fondamentale, le tout au sein d’un marché captif. la situation va s’enferrer durablement. Il faut que la régulation des prix intervienne autour de la mise en œuvre d’un mécanisme global pour sortir d’une problématique ancienne. Si l’on ne diversifie pas les sources d’approvisionnement, si l’on n’engage pas une réflexion sur les biocarburants, on risque de tourner en rond longtemps.

De la régulation à l’autonomie sociale et fiscale que réclame le territoire insulaire, y a-t-il un chemin alors que le ministre a demandé à Gilles Simeoni de lui dessiner le projet dont il « rêve » pour la Corse ?

Le chemin, c’est celui qui consiste à être capable de présenter un statut fiscal pour l’île afin de sortir du dérogatoire permanent qui ne fonctionne pas. Ce chemin, à nous de le tracer. Nous savons ce dont nous avons besoin. Encore faut-il s’atteler au projet pour rendre une copie. Et la bonne.

L’exécutif de la Collectivité fournit-il un travail suffisant en amont des rencontres ?

En tout cas, ce travail n’est pas partagé. Pour l’instant, le socle, c’est le compte rendu Darmanin-Simeoni où sont validés des veto qui annulent, de facto, le débat sur un statut de résident, celui sur les successions – sachant que nous allons être à nouveau face à un mur en 2027 -, le débat sur l’accès à l’emploi, à la langue. Nous devons imposer la redéfinition d’un socle ainsi que notre calendrier de travail. Les élus de la Corse ne se rendent pas avec une plateforme commune à Paris. On nous présente des statuts, différents scenarii, mais de notre côté, que proposons-nous ? Pourtant, nous avons une réflexion à mettre sur la table. Que recherchons-nous, un consensus mou, ou ce qui a été choisi par les Corses aux dernières échéances électorales, quitte à en discuter ensuite avec ceux qui ne partagent pas le même point de vue. Nous ne pouvons pas continuer à arriver les mains vides et nous asseoir autour de la table sans un document opposable alors que nous avons de quoi argumenter.

« On tourne autour du pot », glissait Paul-Félix Benedetti après la comparaison des statuts de plusieurs îles de la Méditerranée. Vous reprenez la formule ?

Je suis ressortie de cette réunion comme j’y étais entrée, très dubitative. L’autonomie, c’est le pouvoir législatif. Les statuts, les compétences que l’on détermine, et pour ma part, je souhaite que le périmètre soit le plus large possible, en dehors du régalien, selon un système de dévolutions. Ce serait, pour une indépendantiste, une étape acceptable. Pouvoir législatif, compétences, ressources fiscales transférées, c’est la bonne équation. Sinon, on ne parle de rien.