INTERVIEW. Michel Fournier : les territoires attirent l'attention "quand la cocotte explose"


Il est de ces élus locaux qui savent ce que c’est que d’avoir « les pieds dans la glaise », au cœur des Vosges où la France profonde s’impose. Fier d’être un rural mais en même temps conscient des réalités que ce sentiment d’appartenance recouvre. Michel Fournier a 72 ans, il est le maire de Les Voivres, 330 habitants, depuis 1989. Issu d’une famille de paysans, agent commercial et commerçant en retraite, à gauche sans jamais avoir voulu se ranger dans un camp, il n’a eu de cesse de s’engager pour celui de la ruralité.

En créant une association départementale en 1993, jusqu’à son élection à la présidence de l’Association des maires ruraux de France en 2020. Michel Fournier est présent, cette semaine, à Paris, pour assister au Congrès des maires de France.

Pour faire valoir la cause des communes, et combattre l’image de leur uniformité.

Au-delà de vos mandats les plus connus, quand on se penche sur votre parcours, on se rend compte que vous avez été impliqué à tous les échelons de la vie publique locale. Est-ce l’envie d’œuvrer au service du monde rural qui vous a conduit en politique ?

Comprendre comment on pouvait améliorer les choses au plan local m’a toujours intéressé. Quand j’ai été élu maire, j’ai très vite été confronté à un problème d’école. Ce fut mon premier vrai contact avec la réalité au sens le plus profond des choses, mais j’ai aussi vite compris, au-delà, à quel point le système politique en vigueur en France pesait sur les petites collectivités.

Votre credo est celui des territoires, un mot de plus en plus cité dans la communication politique, sans pour autant que les intéressés aient le sentiment d’être vraiment pris en considération ?

Il y a d’abord le discours parisien, presque de référence, qui considère que les territoires, c’est quantité négligeable, pas intéressant du tout. On avait besoin des maires au moment des élections sénatoriales, un point c’est tout, guidé par la conviction que seuls les endroits où il y avait de l’économie et de la population étaient dignes d’intérêt. D’où le mouvement poussé par cette volonté de supprimer les communes, de gré ou de force, dans le cadre d’une politique exclusivement dédiée à la ville ou la métropolisation. C’est la culture de l’appareil technocratique d’État, et elle est toujours de mise. Heureusement, dans la sphère politique, des gens s’engagent pour faire valoir une autre France, l’association des maires ruraux en fait partie. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’Insee souligne que la ruralité, c’est 88 % du territoire national et 33 % de la population.

 Les maires corses face à l’État, plaider la cause « communes »

Gilets jaunes  : « notre association des maires a créé les cahiers de doléances »

Le regard de l’État évolue, malgré tout, envers un monde rural qui n’est plus totalement ignoré. Qu’est-ce qui, selon vous, a fini par attirer l’attention vers les territoires ?

Quand la cocotte explose, comme avec les gilets jaunes. Nous avions rencontré Édouard Philippe, 15 jours avant le début de ce mouvement, pour lui dire que les 80 km/h et la taxe sur les carburants, ça ne serait pas toléré longtemps dans les campagnes. Ils n’ont pas compris. Personne n’a oublié ce qui a suivi. C’est là que notre association des maires ruraux a pris l’initiative de ce que l’on a appelé les cahiers de doléances et de propositions, pour inviter tous ceux qui n’avaient jamais l’occasion de s’exprimer, à le faire désormais en se déplaçant vers les mairies. Ce qui a été perçu immédiatement comme l’un des éléments majeurs de nature à éteindre l’incendie. Le président Macron l’avait très bien compris, et c’est à ce moment-là qu’au plus haut niveau de l’État, certains se sont dit  : « Ils ont peut-être raison ces gens-là, il faut les écouter un peu plus attentivement. » D’où la tenue du grand débat national.

Qu’a-t-il apporté aux territoires du rural ?

D’abord l’agenda rural, à savoir la reconnaissance des besoins spécifiques de la ruralité. Par rapport à ses déserts médicaux, aux services publics qui y font souvent défaut, aux dotations beaucoup plus faibles que les dotations urbaines, mais au potentiel du monde rural. Car l’agenda rural a également mis en lumière les richesses et les initiatives de nos territoires également vus comme des entités dynamiques. Dès lors, une réflexion nouvelle a vu le jour, avec l’obligation, notamment, pour chaque département, d’avoir un correspondant ruralité. Ce qui impliquait la mesure de l’impact de chaque décision sur les territoires les plus faibles. Il faut reconnaître que l’approche en matière de fermeture d’écoles n’est plus aussi rigide aujourd’hui, même si les mesures ne sont pas encore à la hauteur de ce que nous attendons. La dotation d’équipement des territoires ruraux a été maintenue, même si elle est parfois détournée au profit de certaines villes ou intercommunalités. Il faut retenir aussi, quand même, la création de l’Agence nationale de la cohésion des territoires qui, normalement, doit apporter de l’ingénierie là où il y en a besoin. Il y a quelques avancées, à doses trop homéopathiques à mon goût, mais le plus inquiétant c’est la technostructure qui revient toujours au galop, avec sa redoutable machine qui conserve sa mécanique de réduction du nombre de communes, son réflexe de concentrer encore et toujours les services, donc l’activité économique, autour des centres urbains.

 Pénurie médicale,  » une dune dans le désert rural « 

La création, après la nomination de Jean Castex à Matignon, d’un secrétariat d’État à la ruralité, y avez-vous perçu les mêmes signes d’espoir, jusqu’à ressentir les mêmes déceptions ?

L’obtention de ce secrétariat d’État, j’y ai pris ma part auprès de Jean Castex. Il y avait quand même un ministère de la Ville depuis longtemps, pourquoi pas l’équivalent pour le monde rural. Ce n’était pas gagné, mais la fibre rurale d’un Premier ministre nous a donné gain de cause. Ce secrétariat d’État a été reconduit, mais Dominique Faure, qui l’occupe, a été la dernière nommée du gouvernement Borne. C’est vous dire si pour nous. Sans parler du point d’interrogation qui demeure sur les moyens qui sont donnés à ce membre du gouvernement soi-disant dédié à la ruralité, pour changer les choses.

L’association que vous présidez existe en tant que contre-pouvoir et force de proposition. Vous revendiquez aujourd’hui la reconnaissance de la notion d’espace. S’agit-il d’une dimension plus ambitieuse de ce que l’on appelle communément le combat pour les territoires ?

C’est d’abord une manière de faire passer un message essentiel. On nous parle sans arrêt de transition écologique mais où va-t-on mettre les éoliennes ?? Où va-t-on faire de la méthanisation ? Où sont les richesses comme le bois, l’eau ? Le monde rural est au cœur de tous ces enjeux. C’est pourquoi nous voulons que ce soit reconnu dans le cadre constitutionnel. Le président Macron l’avait promis. Cette promesse n’a pas encore été tenue.

« L’intercommunalité ne peut être une nouvelle seigneurie »

Votre dernière communication remet en exergue le vieux combat pour la sauvegarde d’un échelon communal qui, pour certains, est carrément dépassé…

Dans le monde rural, quand on a une culture paysanne, l’expression consacrée est la suivante  : « Il ne faut pas nous prendre pour des lapins de six semaines. » Quand on ne parvient pas, de façon autoritaire, à imposer la réduction du nombre de communes par la fusion ou le regroupement, on propose des carottes comme celle des « communes nouvelles ». Une option dont l’Association des maires de France fait d’ailleurs la promotion. Ces communes nouvelles devaient se construire avec la volonté des élus et des populations… Mais pas forcément en associant les populations. Alors, d’un point de vue démocratique, c’était pas terrible. Aujourd’hui, il existe une autre technique  : l’intercommunalité qui voit grandir ses compétences après l’obligation faites aux communes de lui transférer les siennes.

Cette intercommunalité, vous ne vous y faites pas ?

J’y suis au contraire favorable en tant que vice-président de la communauté d’agglomération d’Épinal, mais je suis pour une intercommunalité choisie avec des compétences réellement exercées. Personne n’est dupe et cette mécanique ne révèle que le refus de réinstaurer une certaine égalité entre monde rural et milieu urbain. N’oublions pas que la dotation générale de fonctionnement, c’est deux euros en ville pour un euro à la campagne par habitant. À l’ARMF, on se bat contre ça, tout en continuant à faire passer le message selon lequel la première réponse de proximité demeure la commune, ses élus locaux, son secrétariat de mairie. Tous ces éléments qui permettent encore de faire société, sans nier la réalité intercommunale qui a sa place, mais à un autre niveau.

« La commune nouvelle et l’intercommunalité doivent être des territoires de projets ». Ce raisonnement signifie-t-il en même temps que vous êtes opposé à toute fusion de communes, quel que soit le contexte ?

Pas du tout. Les fusions de communes sont légitimes si elles présentent un réel intérêt. Il faut qu’il y ait un projet derrière une telle démarche, et ce projet ne peut se limiter à la démarche de trois élus qui se mettraient autour d’une table pour se partager les postes, au mépris de ce que pense la population. On ne peut accepter non plus une carotte qui inciterait à faire une commune nouvelle en échange d’une dotation supplémentaire. Une vice-présidente de l’AMRF est maire d’une commune nouvelle issue de la fusion entre deux anciennes communes. Leur projet a été une réussite parce qu’il a été construit autour de l’amélioration du milieu scolaire et de certaines autres infrastructures publiques locales. En revanche, j’ai connu d’autres fusions qui ont été catastrophiques parce que pensées par rapport à l’intérêt des uns ou des autres. Je crois savoir que la culture communale corse est également très prudente sur ces questions-là, d’autant plus qu’il s’agit d’une terre profondément rurale, où existe l’une des 83 associations départementales des maires ruraux. Mais on aurait besoin d’y avoir une meilleure implantation.

 « Dans les discussions avec l’État on constate que le rural est oublié »

La clé ne serait-elle pas dans le camp des régions, entités plus proches des communes, donc plus à même d’assumer les vraies compétences pour les aider ?

La réponse aurait pu être celle-là, effectivement, mais on a encore fait une erreur en France, et c’est la responsabilité du président Hollande qui a fusionné les régions pour donner naissance à des territoires beaucoup trop grands et surtout incohérents. Comment faire cohésion territoriale entre des populations qui vivent à 50 km de Paris, et d’autres qui sont à la frontière allemande. La France a une histoire et une culture régionale qu’il faut respecter.

Dans quel état d’esprit vous rendez-vous au congrès des maires de France cette semaine ?

Les maires qui ont été les porte-parole du monde rural et qui ont brigué des mandats électifs à l’AMF n’ont obtenu que très peu de voix. Ce fut notamment le cas de François Paour et de Gérard Pelletier. Ce congrès. c’est aussi un lieu de rencontre non négligeable.