Par Valentin Lebossé
Publié le 30 Oct 22 à 11:12
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Marianne Lère (au premier plan) a filmé Arnaud Dauxerre, Julien Sénécal et Cyril Briffault (au second plan de gauche à droite), trois représentants du personnel de Chapelle Darblay, dans leur combat pour sauver leur usine. (©Joparige Films Schuch Productions)De mai 2021 à juin 2022, Marianne Lère a filmé le combat des salariés de Chapelle Darblay, à Grand-Couronne (Seine-Maritime), près de Rouen. En jeu, le sauvetage de la dernière usine à fabriquer du papier journal 100 % recyclé en France.En cours de finalisation pour une sortie prévue « courant 2023 », ce film intitulé Chapelle Darblay, ils l’ont fait ! s’annonce comme une plongée dans les coulisses de cette aventure pleine de rebondissements, jusqu’à la reprise du site par le consortium Veolia/Fibre excellence, officialisée fin mai 2022. Entretien avec sa réalisatrice.
« Ils n’appartenaient pas au même monde »
Actu : Comment vous est venue l’idée de réaliser un documentaire sur le combat des salariés de Chapelle Darblay ?Marianne Lère : Après mon film « Vive le travail » (2021), une enquête de plus de deux ans sur le monde du travail en Europe, j’avais à l’esprit d’approcher la question syndicale : quel est le rôle d’un syndicat dans la société d’aujourd’hui et comment peut-il évoluer ? Très vite s’est posée la question du tournant écologique, la question environnementale liée à la question sociale.C’est mon complice Thomas Coutrot, économiste, avec qui je réfléchissais à un projet de film, qui m’a parlé de Chapelle Darblay. Il m’a dit qu’il se passait quelque chose de très intéressant là-bas. C’est un site que je ne connaissais absolument pas. J’y ai rencontré les trois représentants du personnel : deux ouvriers syndiqués à la CGT [Cyril Briffault et Julien Sénécal, Ndlr] et le troisième, un cadre sans étiquette [Arnaud Dauxerre].Pouvez-vous nous présenter ces trois hommes qui sont les protagonistes majeurs du documentaire ?ML : Quand je les ai rencontrés, ils étaient déjà dans la lutte depuis un peu plus d’un an. J’ai senti tout de suite qu’un lien fort les unissait alors qu’au départ, ils ne se connaissaient que de vue et n’appartenaient pas au même monde. Au sein de l’entreprise, il n’y avait aucun échange entre eux. Le site de Chapelle Darblay est divisé en deux espaces : « Versailles », comme ils l’appellent, ce sont les bureaux où évoluaient les cadres, le monde auquel appartenait Arnaud avant la lutte ; et le « Kremlin », le comité d’entreprise sur le parking de Chapelle Darblay, où se réunissaient les ouvriers, où ils pouvaient faire appel à leurs collègues syndiqués en cas de problème.On voit bien parfois qu’ils sont vraiment très différents : ils n’ont pas la même culture, ils n’ont pas reçu la même éducation, ils n’ont pas eu le même parcours professionnel et de vie. Et en même temps, ils sont tous les trois tendus vers le même but. Cela montre que même dans la différence, on peut trouver des points d’accroche pour des projets qui ont du sens.
De gauche à droite : Arnaud Dauxerre, représentant du collège cadres au CSE de Chapelle Darblay ; Cyril Briffault, secrétaire du syndicat CGT Chapelle Darblay et Julien Sénécal, secrétaire CGT du CSE. (©VL/76actu)
« Je ne voulais pas montrer une nouvelle fois des cégétistes qui brûlent des pneus »
Vous avez commencé à les filmer en mai 2021. L’avenir de l’usine est encore incertain à ce moment-là. Son ancien propriétaire UPM a fermé le site et quelque 230 salariés ont été licenciés. Partiez-vous dans l’idée de documenter un énième drame social ou aviez-vous la conviction que l’issue pourrait être différente, cette fois ?ML : Je ne voulais pas montrer une nouvelle fois des cégétistes en colère qui brûlent des pneus. Ce n’est pas ça du tout. Je sentais qu’il y avait une histoire forte. À travers ces trois personnes, il y avait dès le départ quelque chose d’assez incroyable. Grâce à leur pugnacité, au réseau d’Arnaud – il dispose d’un réseau très important de politiques, d’entrepreneurs… –, ils ont pu tous les trois s’inscrire dans une dynamique tout à fait inédite.Quels ont été les moments forts du tournage ?ML : Il y a eu beaucoup de hauts et de bas, ce que va montrer le film : comment nos trois héros ont réussi à manœuvrer dans ces montagnes russes émotionnelles. Je me souviens d’un moment de grande fébrilité, fin 2021, où les garçons se disaient que c’était gagné mais juste avant les Fêtes, le projet s’est tout d’un coup effondré. UPM souhaitait vendre Chapelle Darblay à un industriel ayant pour projet de raser le site afin d’en faire une unité de production d’hydrogène.Il a fallu remonter la pente. Les garçons se sont battus, ont entrepris énormément de démarches pour se faire conseiller au mieux et amener Veolia et Fibre excellence à sauver Chapelle Darblay.
« Ce film va être nerveux »
Avez-vous pu filmer les négociations avec les industriels ?ML : Pas directement chez Veolia, mais j’étais présente à la plupart des rendez-vous importants. Je pense notamment à cette réunion à la CGT, où Philippe Martinez [le secrétaire général du syndicat, Ndlr] a réuni autour de la table des industriels, le président de la Métropole [Nicolas Mayer-Rossignol] et toute une équipe juridique.Les acteurs du combat m’ont complètement adoubé et ont accepté que je filme ces entretiens. Tous m’ont dit : « Vous avez raison de documenter cette action parce qu’il faut qu’il y ait une trace, que le public puisse voir qu’il existe d’autres issues possibles que le démantèlement d’une usine et la délocalisation de son activité. » C’est ce que le film va raconter.Vidéos : en ce moment sur ActuPouvez-vous nous parler du rôle joué par les autres protagonistes de ce « combat » ?ML : Ce qu’essaie de faire Philippe Martinez et son équipe au sein de la CGT est révolutionnaire. Si quelqu’un dans le monde du travail a compris l’urgence de sauver la planète tout en préservant l’emploi, c’est bien lui. En ce sens, je pense que le film va montrer un autre visage possible du syndicalisme qui, je crois, ne peut continuer à exister que s’il prend le virage de la question écologique. Comme le dit Philippe Martinez : « Il n’y pas d’emploi possible sur une planète morte. »Nicolas Mayer-Rossignol a aussi joué un rôle décisif dans le sauvetage de Chapelle Darblay. C’est une première en France : la Métropole a usé de son droit de préemption pour annuler la vente prévue par UPM. Cela a tout fait basculé. C’était assez jouissif à filmer. Il y a eu énormément de négociations, de discussions, c’était très tendu. Ce film va être nerveux. On va passer d’une émotion à une autre. C’est une histoire humaine avant tout.À quoi va servir la campagne de financement participatif qui s’est achevée le 14 octobre ?ML : Grâce au financement participatif, je vais pouvoir réaliser des entretiens individuels avec les acteurs qui ont pris part au combat : les trois représentants du personnel, Philippe Martinez, Nicolas Mayer-Rossignol, Julie Lesage [maire de Grand-Couronne, Ndlr], des dirigeants de Veolia. L’idée est de revenir avec eux sur cette lutte victorieuse, comment ils la perçoivent quelques mois après.Ceux qui ont contribué à la campagne de financement bénéficieront d’un accès exclusif à ces entretiens. Ensuite, je verrai avec ma productrice comment les donner à voir au grand public.Cet article vous a été utile ? Sachez que vous pouvez suivre 76actu dans l’espace Mon Actu . En un clic, après inscription, vous y retrouverez toute l’actualité de vos villes et marques favorites.