«J’avais préparé quelque chose, mais quand l’info est tombée, je n’ai pu dire que ‘La reine est morte’»


De notre correspondante à Londres, Maud Garmy

14/09/2022 à 22 :00, Mis à jour le 14/09/2022 à 19 :54

Jeudi 8 septembre Nous l’avons rencontré à Londres.

«J’avais préparé quelque chose, mais quand l’info est tombée, je n’ai pu dire que ‘La reine est morte’»

 Max Foster. Depuis 2011 et le mariage de Kate et William. L’année précédente je couvrais les élections générales. Ce n’était pas un choix de ma part, j’étais même un peu cynique. Mais le Palais nous a donné de supers accès aux préparatifs, et la nuit avant le mariage je suis allé sur le Mall, interviewer la foule, j’ai été époustouflé. Il y avait des gens du monde entier. L’atmosphère était folle. J’ai réalisé à quel point le monde aimait les histoires royales et s’y intéressait. Ces gens s’étaient déplacés pour le mariage de deux personnes qu’ils ne connaissent pas et ne rencontreront jamais, c’est dingue. C’est cette fascination que j’ai trouvé fascinante.

 on a parfois eu des briefings, mais il faut comprendre que cela fluctuait tout le temps. On ne sait évidemment jamais quand un monarque va décéder, et quand le Covid est arrivé par exemple, tous les plans ont changé. J’ai toujours eu une vague idée des évènements, mais ces prévisions ne sont pas définitives tant qu’elles n’ont pas été validées par le nouveau monarque. Cette semaine, Charles a dû reconfirmer chaque étape lui-même. C’est intéressant de voir à quel point les plans sont ou non devenus réalité. 

devant le palais de Buckingham.

Comment était-ce ?J’avais depuis longtemps une idée de ce que j’allais dire, et je n’ai pas du tout fait ce que j’avais prévu… J’ai toujours pensé qu’on serait prévenu quelques minutes avant l’annonce publique du Palais. Rien ne s’est passé comme ça. Le matin du 8, j’ai reçu beaucoup de messages de correspondants politiques, à propos de rumeurs, la reine serait dans ses ultimes instants. Ça arrive souvent, mais dans ce cas précis elle avait annulé la veille un rendez-vous très important avec le Privy Council. Un contact à Westminster m’a dit que la rumeur venait des correspondants royaux, j’ai enquêté, ce n’était pas le cas. J’ai commencé à m’inquiéter quand mes contacts au Palais n’ont plus répondu à mes questions. Une source m’a assuré qu’elle ne savait rien, une autre m’a laissé entendre que la première savait quelque chose. A partir de là, je me suis préparé, pour être au plus vite face à la caméra.

 et nous avons commencé à évoquer une annonce, sans suggérer que la reine était morte, bien sûr. Nous n’avions aucune certitude sur son état.

 étions conscients que rater cette annonce pouvait briser une carrière. J’avais préparé quelque chose, mais quand l’info est tombée je n’ai pu dire que « La reine est morte ».  Pas du tout ce que j’avais imaginé. Ma voix a tremblé, et pas parce que j’étais en train de me dire «Oh my God, c’est le plus grand moment de ma carrière.» J’étais choqué. Je ne m’attendais pas à réagir ainsi. J’aurais préféré l’annoncer autrement, mais en définitive la façon dont je l’ai fait a fait parler, par contraste avec d’autres médias plus formels. C’est intéressant de voir que les gens se sont plus identifiés à mon annonce, totalement involontaire. L’instinct a parlé, ça venait des tripes. 

Cela change quoi de s’adresser à un public américain, voir mondial, et pas seulement britannique ?Le Royaume Uni n’a pas de constitution écrite, donc tout est histoire de symboles, de pompe, d’apparat, de traditions séculaires. Il faut connecter les gens avec cette histoire, leur expliquer ce qu’il se passe. J’ai été fasciné de découvrir pour la première fois les images du conseil d’accession  : l’Histoire en train de se faire. On a eu un aperçu de l’establishment britannique comme jamais auparavant, avec les personnes les plus puissantes du pays réunis dans une même pièce. Celles qui ont le pouvoir de proclamer le nouveau roi, ce n’est pas rien. Ensuite il y a eu les autres proclamations à travers le pays, il faut l’expliquer ça  : pourquoi elles ont lieu alors que le conseil d’accession était télévisé. Aux Etats-Unis, on se serait dit «Il y avait des caméras au conseil d’accession, les proclamations locales ne sont donc pas nécessaires».

« La fascination américaine pour la monarchie Britannique vient de perdre son principal point d’ancrage »

 Les Américains ont grandi en lisant des histoires de rois et de reines, et Elizabeth II incarnait cet archétype  : des couronnes, un palais à Londres, un château à Windsor… C’est à cette mystique qu’ils accrochent et à son héritage.

 et Charles y est évidemment associé. Je pense sincèrement que la fascination américaine pour la monarchie britannique vient de perdre son principal point d’ancrage  : la Reine.

D’autant que Charles a accumulé les casseroles  : soupçons de conflits d’intérêts, trafic d’influence, histoires de valises de cash… Certains lui reprochent aussi de ne pas s’excuser pour l’histoire coloniale, ou offrir réparation pour le pillage des richesses.L’ère victorienne s’est construite sur les colonies, ça a joué une part importante dans la traite des esclaves, puis dans le racisme moderne.  Quand on voit arriver un monarque blanc avec toute la pompe et l’apparat dans certaines anciennes colonies, cela entraîne des tensions. On l’a vu avec Kate et William en Jamaïque, avec les Wessex dans les Caraïbes, et c’est un phénomène assez récent. Auparavant, pour ce genre de visites il y avait toujours des manifestations républicaines, désormais ce sont des manifestations anticoloniales. Le problème pour la famille royale, c’est qu’ils ne peuvent pas venir et s’excuser, ou offrir des réparations, ce serait au gouvernement d’agir ainsi. Eux ne peuvent pas l’aborder directement, ils doivent demeurer apolitiques.  J’étais au Rwanda avec Charles quand il a rencontré les chefs de gouvernements du Commonwealth. Il a fait un discours dans lequel il a essayé d’aborder ces questions du mieux qu’il a pu  : il ne pouvait pas présenter ses excuses, donc il a fait part de sa tristesse. Ce sera un problème à affronter à l’avenir, et Charles est celui qui veut plus que quiconque résoudre cette question. Il y a un problème de représentation. Ils ne peuvent plus avoir l’air de débarquer tout en faste et glamour, descendre de leur avion pour serrer des mains comme s’ils sortaient d’une autre époque. Je pense que ce sera une priorité pour Charles. 

Il a justement l’air d’être en pleine lune de miel avec le public ces jours-ci. Tout est oublié ?On a vu les foules l’acclamer, mais c’est aussi un effet de masse lié aux circonstances. Si on prend ces gens un par un, et qu’on leur demande s’ils pensent qu’il sera un bon roi, ils répondent « nous verrons ». Ils sont ravis de lui serrer la main, faire partie de ce moment historique, mais beaucoup le soutiennent pour faire plaisir à la reine. Charles ne pourra plus, en tant que roi, être ce qu’il a été en tant que prince. Il s’est beaucoup exprimé, on connaît ses opinions, contrairement à la reine dont on n’a jamais connu le fond de la pensée. C’est la raison pour laquelle on pouvait s’attacher à elle  : chacun dans son esprit était libre d’imaginer qu’elle pensait comme nous. Charles est différent, il ne pourra pas se distancier si facilement de ses opinions.

pour satisfaire le public international et en particulier américain ?Non, c’est même presque le contraire. On a mis l’accent sur la reine plus que sur n’importe quel autre membre de la famille royale, c’est elle qui intéressait. Sans compter que désormais Harry et Meghan ont leur propre vie, font leurs propres discours. Certains correspondants ont tendance à faire des ponts avec ça, au contraire j’essaie de les replacer dans le contexte royal seulement quand c’est nécessaire. On les a moins traités récemment que lorsqu’ils étaient membres actifs de l’institution. Quand ils s’expriment sur la famille royale c’est toujours un choc, mais chaque nouvelle saillie est aussi de moins en moins surprenante. 

Depuis jeudi dernier vous enchaînez les éditions spéciales, combien d’heures par jour êtes-vous à l’antenne ? Je me pose surtout la question du nombre d’heures de sommeil que je grappille par nuit, et la réponse est environ quatre heures. L’antenne et le site sont en édition spéciale depuis l’annonce, tous les grands visages de la chaîne ont été mobilisés  : Anderson Cooper, Don Lemon, Christiane Amanpour, Clarissa Ward, Richard Quest… Ils tiennent le rôle de présentateurs, et j’essaie d’être à leurs côtés pour les guider. 

Il y a beaucoup de nouveautés dans la façon de communiquer de la famille royale depuis le décès de la reine  : conseil d’accession télévisé pour la première fois, même chose pour la veillée des princes, on a l’impression qu’ils veulent en montrer de plus en plus. Les Windsor sont-ils les prochains Kardashian ? Chacun de ces éléments, jusque dans le plan médias, était prévu dans l’opération London Bridge. Il ne s’agit pas de décisions de dernière minute, tout a été soigneusement pensé et validé par tous, à commencer par la reine. J’ai eu entre les mains les versions les plus récentes de l’opération London Bridge, et tout est quasiment parfaitement réglé et respecté, jusqu’aux timings. Ce qui est assez rassurant, c’est de se dire que tout a été validé par la reine elle-même, c’est ce qu’elle voulait. Il y a en ce moment quelques derniers ajustements avec le doyen de Westminster, mais tout roule comme du papier à musique. Ce à quoi on assiste est ce sur quoi la reine et Charles se sont accordés.

nous n’aurons pas à couvrir d’événement d’une ampleur plus importante que celui-ci. Il y a d’une part ces files d’attentes jamais vues auparavant, qui vont établir des records. Puis lundi 19, nous allons entrer dans une autre dimension avec l’arrivée de tous ces chefs d’États, de tous les rois et reines des monarchies du monde. On n’a jamais rien vu d’une telle ampleur… Je crois qu’il y a aura toujours un intérêt pour les Windsor. Après tout, l’actualité des royaux est la plus ancienne forme de journalisme qui ait jamais existé… Nous allons continuer. We’ll carry on…