Julie Gayet et #MeToo dans le cinéma  : "La peur et la honte ont changé de camp, ne croyez pas que ça va s'arrêter"


Julie Gayet est actrice, productrice et réalisatrice. Ces derniers mois, elle était en postproduction de son premier film de fiction sur Olympe de Gouges (Olympe, une femme dans la Révolution, de Mathieu Buisson et Julie Gayet, avec cette dernière, mais aussi Dimitri Storoge, Pauline Serieys…), guillotinée sous la Terreur pour avoir défendu les laissé·es-pour-compte et rédigé la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.
Ces derniers mois, le milieu du cinéma français tremblait face aux signes annoncés d’une révolution. Des actrices, des femmes, connues et moins connues, parlaient. Dénonçaient les violences sexistes et sexuelles d’acteurs et réalisateurs, depuis mis en examen. Julie Gayet est féministe. Cofondatrice de l’association Info-endométriose, membre du Collectif 50/50, ambassadrice de la Fondation des Femmes, ses documentaires interrogent la place des femmes dans le cinéma et la société.

On la retrouvera du 25 au 30 juin 2024 aux manettes du festival qu’elle a créé, Sœurs jumelles, à Rochefort, où elle réunit le monde de la musique et de l’image dans des concerts et des rencontres. Quel regard porte-t-elle sur ce qu’il est convenu d’appeler le #MeToo du cinéma français ? Elle nous répond, chez elle à Paris, tout en préparant un déjeuner pour l’équipe Marie Claire.

Julie Gayet et #MeToo dans le cinéma  :

Julie Gayet soutient concrètement Judith Godrèche

Marie Claire : Alors que beaucoup de femmes ont réagi à la prise de parole de Judith Godrèche, vous avez été assez discrète. Pourquoi ?
Julie Gayet : Je l’ai dit, je soutiens Judith, elle est très courageuse. Ce que je ne dis pas, vous n’êtes pas obligée de l’écrire, c’est que je finance un bout de son court métrage. On est nombreux·ses à mettre des sous pour que ce film se fasse. Pour moi, la meilleure façon de la soutenir, c’est d’agir sans forcément prendre la parole.


Le cinéma ne fait que mettre en lumière les problèmes de la société, je ne peux pas décorréler les deux.

Je suis dans le concret, l’important, c’est que les choses se fassent. Faire bouger la société est un travail de longue haleine. Le cinéma ne fait que mettre en lumière les problèmes de la société, je ne peux pas décorréler les deux.
Pourtant, le cinéma et les représentations auxquelles il donne corps formatent l’imaginaire de la société. Il semble donc légitime de l’interroger, non ?
Quand je prenais mes cours de théâtre, c’était hallucinant : Ophélie dans Hamlet, elle pleure, Elvire dans Dom Juan, elle pleure. Elles pleurent ou elles pleurent ou elles pleurent… Moi, je voulais jouer la sorcière. Peut-être parce que ma mère, peut-être parce qu’il y a dans ma famille des chercheuses qui travaillent sur l’épigénétique, je crois sincèrement que ce qui est transmis aux femmes depuis des millénaires est très compliqué à casser. Ce que je trouve merveilleux avec la libération de la parole, et qui fait du bien, c’est que ces femmes qui parlent sont un modèle pour les autres femmes.
« Je parle mais je ne vous entends pas. » C’est ainsi que Judith Godrèche a conclu son discours lors de la soirée des Césars. Ça vous choque ce silence assourdissant chez les professionnel·les du cinéma ?
Cela a toujours été un milieu où les gens attendent de voir ce qu’il va se passer : « Elle va se planter ou pas ? » Ils seraient trop contents qu’elle se plante. Le silence, il n’y a rien de plus violent. Oui, ça me choque. Parce qu’encore une fois, c’est un rapport de pouvoir, un rapport de force. Ils pensent que ça va passer. Il faudrait que les gens du cinéma comprennent que ça ne va pas s’arrêter.


Le machisme tue, pas le féminisme. La vraie question, c’est quels moyens on se donne pour faire changer vraiment la société.

Oui, les associations de femmes se sont fédérées dans le monde entier. Rappelez-vous la « Women’s March », en réponse à la campagne de Trump. Le candidat qui expliquait : « When you’re a star (…), you can grab them by the pussy. » En gros, c’est ce que font les acteurs, les producteurs. « Quand vous êtes connu (…), vous pouvez les attraper par la chatte. » Il a dit ça ! Les Américaines sont allées dans la rue pour ça. À nous d’être encore plus soudées. Ce qui bouge désormais, c’est que nous, on ne lâchera plus.

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 « L’abus de pouvoir est inadmissible »

Vous avez débuté dans les années 90. Vous racontez dans votre livre Ensemble on est plus fortes (Éd. Stock) qu’un producteur vous a embrassée de force.
C’est vrai et je ne vais pas m’appesantir. Je ne dis pas que tout va bien dans nos métiers, je dis juste que ce qu’il s’y passe est à l’image de ce qui dysfonctionne dans notre société. Par ailleurs, sur le chapitre du harcèlement, j’ai fait un téléfilm qui s’appelle : Marion, 13 ans pour toujours (de Bourlem Guerdjou, avec aussi Fabrizio Rongione, Luàna Bajrami… en 2022), l’histoire d’une collégienne harcelée qui a fini par se pendre. Le machisme tue, pas le féminisme. La vraie question, c’est quels moyens on se donne pour faire changer vraiment la société.
À 24 ans, en 1997, vous étiez considérée comme la meilleure jeune comédienne française (prix Romy-Schneider, en 1997). Avez-vous eu de la difficulté à poser des limites ?
Non, grâce à ma mère. Qui, je le raconte dans mon livre, me dit un jour : « Il est mort », et là je comprends qu’elle a été victime d’agression. Lio le disait : les agresseurs savent très bien quelle proie cibler. Je ne sais pas pourquoi j’ai posé mes limites clairement. J’allais aux castings avec des copines, pour éviter les mésaventures.
Quand je jouais dans les cours de théâtre, j’ai toujours refusé la confusion des rapports de séduction. Or, c’est un métier de désir, on ne sait jamais pourquoi on est choisie. On le fait aussi parce qu’on a des choses à dire, des fragilités. J’étais dyslexique, gauchère, je faisais tout à l’envers, c’était peut-être une autre façon de m’exprimer en faisant ce métier.
Ce qui n’était pas admissible pour moi, c’était l’abus de pouvoir. Le réalisateur qui, tout à coup devant tout le monde, dit : « Cette scène, j’ai envie que ce soit un cunnilingus. » Pardon ? Mais ce n’est écrit nulle part dans le scénario… Tout cela, devant une équipe qui attend. « Si tu ne le fais pas, tu vas détruire mon film. » C’est une espèce de prise d’otages.
Cette scène, vous y avez assisté ou on vous l’a demandée ?
On me l’a demandée. Ou encore, un réalisateur, avec beaucoup de gentillesse d’ailleurs, qui vous dit : « Je suis très mal à l’aise, comment on va tourner cette scène d’amour ? Toi, Julie, tu ferais comment ? » 
Alors, moi je fais l’amour de plein de façons différentes, mais là on va parler du personnage, de ce qu’elle raconte avec cette scène. Parce qu’une scène de cul, c’est une scène d’action, comme donner une claque, c’est dangereux, on peut percer un tympan, c’est pour ça qu’il y a des régleurs de cascade. J’ai fait des films avec des réalisateurs qui adorent la violence entre les acteurs, qui virent les cascadeurs pour être « plus juste ». C’est aussi pervers, manipulateur et violent que des scènes de sexe non balisées.

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Des référents sur les tournages pour lutter contre les violences

Les coordinateur·rices d’intimité sont d’ailleurs la grande nouveauté dans le cinéma pour protéger les actrices et les acteurs. D’autres mesures ont-elles été prises ?
Oui, c’est une idée du Collectif 50/50. Notre profession s’est structurée. Des formations sur les violences sexistes et sexuelles, le harcèlement, pour les hommes et les femmes, sont désormais obligatoires. Sur les tournages, il y a des référents, et ça marche. Si quelqu’un a un problème, il ou elle peut aller voir le référent.


La peur et la honte ont changé de camp. Ne croyez pas que ça va s’arrêter.

Un exemple ? J’étais sur un tournage, un acteur avec un problème d’alcool harcelait la maquilleuse et la « perchwoman ». Elles en ont parlé au référent. Très vite, l’acteur a été mis à pied à l’hôtel. On allait le chercher pour l’amener sur le plateau, et on le ramenait après. Il rasait les murs. La peur et la honte ont changé de camp. Ne croyez pas que ça va s’arrêter. Mais quand plusieurs personnes se mettent ensemble, d’autres viennent s’agréger, et on peut faire tomber des figures comme Gérard Miller. Les femmes ensemble sont plus fortes. C’est important de se fédérer.
Dans Complément d’enquête, les journalistes vous demandaient votre avis sur Gérard Depardieu. Vous leur répondiez : « Ce n’est pas le problème. » Comment rester neutre sur le cas Depardieu ?
Gérard fait partie d’un problème grave global. Je reprendrai mot pour mot ce qu’a dit Adèle Haenel à Mediapart. « Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. On n’est pas là pour les éliminer, on est là pour les faire changer. » Donc dire : « Gérard Depardieu est un ogre, il est atroce. » Non ! C’est un mec intelligent, fin, gros con, qui n’a jamais eu de limites et à qui on n’en a jamais donné.
Gérard a agressé beaucoup d’acteurs aussi, et des figurantes. Des amies comédiennes ont arrêté ce métier à cause de lui. Je ne vais pas vous faire un portrait de Gérard Depardieu qui a quand même dit que, plus jeune, pour rentrer dans une bande, fallait violer une nana, c’était un rituel ! Mais le bizutage dans les grandes écoles avec des filles déclarées « putes officielles », c’est un système ! Pointer du doigt des monstres pour éviter de mettre en cause le système, c’est trop facile.
 Cette interview a été initialement publiée dans le magazine Marie Claire numéro 861, daté juin 2024.

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