Kennedy face à Khrouchtchev, le bras de fer des deux K


Le 4 juin 1961 à Vienne, Nikita Khrouchtchev (à gauche), plaisantait en privé avant le sommet, que John Fitzgerald Kennedy (à droite) « pourrait être (son) fils ». World History Archive/ Coll. Christophel

L’Américain Joe Biden et le Russe Vladimir Poutine ont choisi mercredi, pour leur première rencontre (3h30) à Genève (Suisse), d’apaiser les tensions. « Il n’y avait aucune animosité. C’était une discussion franche et directe », a estimé le président russe, qui s’était fait traiter de « tueur » en mars par son homologue de 78 ans.

Cette fois, Biden a préféré le qualifier de « dur » et d’« intelligent », tout en assurant qu’il n’avait nullement l’intention de lui faire « confiance ». Il l’a mis en garde contre les cyberattaques venues de Russie contre les intérêts américains, ou le sort de l’opposant politique Alexeï Navalny. Seule décision concrète de ce réchauffement à feu très doux : le retour des ambassadeurs, rappelés dans leur capitale respective il y a deux mois.

Soixante ans plus tôt, en juin 1961 à Vienne, là aussi en terrain neutre, se déroulait la première entrevue entre l’Américain JFK et Nikita Khrouchtchev, le successeur de Staline. Un véritable bras de fer personnel et diplomatique au plus fort de la guerre froide.Les conseillers de la Maison Blanche ont vainement mis en garde le jeune président, trop pressé de rencontrer Nikita Khrouchtchev et d’étrenner ses galons de chef du monde libre : « Attention, le patron de l’URSS est plus expérimenté, très rusé… », l’avaient-ils prévenu, flairant le possible piège.

John Fitzgerald Kennedy n’a écouté que son instinct, et son frère Bobby, avec lequel il a préparé le sommet dans le plus grand secret. Mais préparé, l’est-il vraiment ?Kennedy acclamé comme une starQuand son avion en provenance de France – où il a rencontré le général de Gaulle – atterrit à Vienne le 3 juin 1961, le wonderboy de la politique américaine n’a passé que quatre mois à la Maison-Blanche. À peine le temps d’installer son administration.

Mais il mesure déjà la force de l’attrait qu’il exerce sur les foules. Sur le trajet de l’aéroport, flanqué de sa femme Jackie, le sémillant quadra au sourire hollywoodien est acclamé comme une star. Les frissons que suscite l’arrivée de Khrouchtchev dans la capitale autrichienne sont d’une autre nature.

En débarquant sur le quai de la gare, après un long voyage en train depuis Moscou, l’Ukrainien, aussi rondouillard que l’Américain est athlétique, affiche une mine renfrognée. Mâchoires serrées.Il ne faut d’ailleurs jamais se fier à l’air parfois débonnaire de « Monsieur K » : la cruauté est toujours prête à bondir, aussi vive que dans les années 1930, lorsqu’il expédiait ses ex-amis au peloton d’exécution pendant les purges staliniennes.

En 1956, trois ans après lui avoir succédé, n’avait-il pas dénoncé ses crimes avant d’envoyer ses chars écraser le soulèvement de Budapest ? Pour cette première rencontre, il entend ne faire qu’une bouchée de ce « président inexpérimenté, presque immature », qui a l’âge d’être « son fils », plaisante-t-il dédaigneusement auprès de sa suite. Il sera de toute façon moins coriace que le vieil « Ike » Eisenhower, grand ordonnateur du D-Day en Normandie, anticommuniste jusqu’à la paranoïa.En outre, Khrouchtchev est venu à Vienne avec deux atouts dans sa manche : l’expédition menée deux mois plus tôt par des exilés cubains dans la baie des Cochons a viré au fiasco.

Même s’il n’avait soutenu qu’à contrecœur ce plan d’invasion piloté par la CIA pour renverser Fidel Castro, c’est une humiliation pour le « rookie » Kennedy. Pour ne rien arranger, ce même mois d’avril a vu l’URSS marquer un point décisif dans la course aux étoiles en envoyant pour la première fois un homme, Youri Gagarine, dans l’espace.«Ce sera un hiver froid»Devant la presse, l’air bougon, il attaque par quelques paroles lénifiantes.

« On ne peut pas tout faire en une fois mais j’espère que cette première rencontre sera utile pour la paix mondiale, et qu’elle améliorera les rapports Est Ouest. » Il n’est pas là pour régler les dossiers brûlants mais pour bander les muscles soviétiques et intimider l’Américain. Il avait fait le même coup lors de sa visite aux Etats-Unis en 1959, prônant la coexistence pacifique avant de jeter à la face du monde capitaliste : « Nous vous enterrerons ! »

Le président américain John F.

Kennedy et le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev lors de leur rencontre a Vienne en 1961.

Il est tellement persuadé de son ascendance qu’il souffle à Kennedy, lors de leur première entrevue au Burgtheater : « Savez-vous que nous avons voté pour vous ? » « Et comment donc ? », demande JFK. « Parce que nous avons attendu la fin des élections pour libérer le pilote », sourit le Soviétique, goguenard.

Dans ses Mémoires, Khrouchtchev racontera comment il avait attendu la fin de l’élection Nixon-Kennedy pour relâcher Gary Powers, le pilote de l’U2 qui avait été abattu par les Soviétiques. qui a battu Nixon sur le fil en 1960.Très vite, Kennedy, pas assez méfiant, se laisse enfermer dans une discussion sans fin sur le marxisme, où il prend en pleine face la rhétorique brutale de son interlocuteur.

Vienne a beau être en pays neutre., la situation se refroidit d’un coup au second rendez-vous, quand la question berlinoise arrive sur la table des discussions. « C’est aux États-Unis de décider s’il y aura la guerre ou la paix », prévient Khrouchtchev qui menace de « répondre » si Oncle Sam le provoque.

« Alors monsieur, il y aura la guerre. Ce sera un hiver froid. »«Il m’a laminé»Le 4 juin au soir, au terme de ce sommet éprouvant, le président américain, qui espérait négocier et en sera quitte pour une grosse désillusion, se confiera en privé à un reporter du Time Magazine : « Je n’ai jamais vu un homme comme ça.

Je lui ai dit que des frappes nucléaires tueraient 70 millions de personnes en dix minutes, et il m’a juste regardé comme s’il disait : Et alors ?, du New York Times cette fois,: « Il m’a laminé ». De retour à Washington, c’est à son frère Bobby qu’il fera l’aveu le plus parlant : « Il est pire que papa ».Le communiqué final du sommet, le 4 juin, tiendra en 125 mots d’une totale platitude diplomatique.

L’essentiel s’était passé en coulisses, entre deux leaders qui se reniflaient. S’estimant vainqueur du bras de fer, Khrouchtchev ordonnera en août 1961 la construction du mur de Berlin. Et poussera l’audace, l’année suivante, jusqu’à installer des missiles nucléaires à Cuba, sous le nez de la Floride.

Pendant ces jours terribles d’octobre 1962, le monde a vacillé au bord de l’abîme. Mais sans doute parce qu’il avait beaucoup appris de son échec viennois, Kennedy prit sa revanche contre l’autre K en l’obligeant à faire machine arrière.Écarté du pouvoir en 1964, un an après l’assassinat à Dallas de JFK, Khrouchtchev se souviendra dans ses Mémoires de cet étrange sommet où son rival « avait l’air non seulement anxieux, mais profondément bouleversé ».

« J’aurais beaucoup aimé qu’on se sépare dans une autre ambiance. Mais je ne pouvais rien faire pour l’aider. La politique est une affaire sans merci.

»Pour aller plus loin, un livre classique sur les relations internationales au XXe siècle : « La loi des Géants 1941-1964 », de Girault, Franck et Thobie (Payot, 10,65 euros)