« La décision de déconfiner est un pur choix politique »


Emmanuel Macron, à l’Elysée, le 29 avril 2021. LUDOVIC MARIN /, spécialiste des questions de santé, et Olivier Faye, chargé du suivi de l’exécutif, ont répondu à vos questions sur les étapes de déconfinement progressif annoncées par Emmanuel Macron dans la presse régionale. du 3 mai au 30 juin, sous réserve de l’évolution de la situation sanitaire dans chaque département

Jacques C  : Comment analyser la décision du gouvernement de lever les restrictions alors même que la situation sanitaire reste précaire ?

Olivier Faye  : Ce qui est certain, c’est qu’Emmanuel Macron a hâte de tourner la page de la crise sanitaire.

Il le dit d’ailleurs lui-même dans son interview à la presse régionale, en annonçant à l’été une « grande concertation » aux contours encore flous destinée à « tourner la page de ce moment de la vie de la nation ». Le chef de l’Etat entend se projeter vers l’élection présidentielle de 2022, dans un an tout juste. Il craint l’« effet Churchill » consistant à se débarrasser des dirigeants ayant été aux manettes durant les crises, comme si la population voulait tourner la page de ces périodes douloureuses en changeant les hommes et les femmes qui les dirigent.

, de tourner la page du gros de l’épidémie à la rentrée pour pouvoir ensuite entrer en campagne et à nouveau proposer un projet d’espoir aux Français. Selon lui, « nous avons une nouvelle décennie française à bâtir, qui sera la décennie de notre jeunesse ». Une véritable déclaration de candidat à la présidentielle.

le déconfinement en quatre étapes sous conditions d’Emmanuel Macron

Breton-inquiet  : En déconfinant de la sorte et avec le passe sanitaire autorisé pour les personnes vaccinées, ne risque-t-on pas de favoriser l’apparition de variants résistants au virus et ainsi produire l’effet inverse de celui voulu ?

Delphine Roucaute  : C’est un scénario pris très au sérieux par de nombreux épidémiologistes  : dans une population protégée seulement en partie (soit de manière naturelle après une infection, soit par la vaccination), la pression de la sélection s’exerçant sur le virus augmente fortement, accélérant sa propension à évoluer vers des variants échappant potentiellement aux vaccins. D’où l’importance d’une campagne vaccinale rapide et d’un niveau de circulation du virus le plus bas possible  : plus il circule dans la population, plus il mute. Pour autant, certains chercheurs estiment que le SARS-CoV-2 n’est pas loin d’avoir épuisé son potentiel de mutations.

Ce qui est certain, c’est qu’en l’absence de mesures efficaces pour contrôler l’épidémie, on multiplie les risques de voir émerger des variants, avec toutes les combinaisons possibles en termes de virulence, contagiosité et échappement immunitaire que cela présuppose. Qui va gagner la bataille des variants ?

Ben  : Avec tous les indicateurs dans le rouge, n’est-il pas dangereux de suivre un calendrier avec des dates prédéfinies plutôt que de prendre des décisions plus en phase avec la situation réelle ?

Olivier Faye  : C’est un risque auquel Emmanuel Macron espère échapper grâce à la vaccination, différence majeure par rapport à 2020. Mais on se souvient que le dernier calendrier en trois étapes qui avait été donné par le chef de l’Etat à l’issue du deuxième confinement, à la fin de novembre 2020, a très vite été déjoué par l’épidémie, notamment en raison de l’apparition des variants.

La menace est toujours bien réelle de voir le calendrier dérailler, d’autant plus que nous avons détecté hier le premier cas de variant indien sur le territoire français, dont la dangerosité et la viralité glacent le sang de la planète entière. à l’approche du déconfinement, les indicateurs épidémiologiques toujours dans le rouge

pctr  : Avec ce plan de déconfinement, est-ce que l’exécutif assume de vouloir maintenir le nombre de personnes en réanimation autour de 6 000,?

Olivier Faye  : Bien évidemment, l’exécutif souhaite que la pression baisse sur le système hospitalier. Mais ce n’est plus la seule priorité d’Emmanuel Macron.

« La vie de la nation ne se réduit pas à l’évolution des courbes », assume le chef de l’Etat, qui s’accroche à l’idée que la vaccination lui permettra de sortir de l’ornière. Or, c’est une course contre la montre avec les variants qui est loin d’être gagnée. D’autant plus que certains scientifiques, à commencer par le « Monsieur vaccins » de l’exécutif, Alain Fischer, estiment que l’immunité collective ne pourra être atteinte qu’à partir d’un très haut niveau de vaccination de la population, sans doute au moins 80 %.

Six questions sur le « passeport vaccinal », promesse d’un retour à la vie normale ou mesure inéquitable ?

oco  : La quatrième vague sera-t-elle un risque pour les vacances d’été ?

Delphine Roucaute  : « Le pire n’est jamais certain », souligne l’épidémiologiste Pascal Crépey. Mais c’est un scénario à envisager. Le déploiement de la vaccination ne suffira pas à éviter une nouvelle vague dès l’été si les mesures de restriction sont levées trop vite, explique notre consœur Chloé Hecketsweiler à partir des modélisations publiées le 26 avril sur le site de l’Institut Pasteur.

Il s’agit de projections, pas de prédictions, et beaucoup d’éléments sont encore incertains. Notamment le rythme de la vaccination au cours des semaines à venir (surtout si la cible vaccinale évolue, comme c’est le cas depuis les annonces au sujet des personnes souffrant d’obésité et de comorbidités quel que soit leur âge), mais aussi l’impact du climat sur les contaminations, notamment en extérieur. On sait que le risque est moindre en extérieur qu’en intérieur.

Le calendrier : Qui peut se faire vacciner et quand ? Enfin, la plus grande inconnue reste le comportement de la population  : va-t-on relâcher les gestes barrières avec les premières ouvertures de terrasse ou va-t-on réussir à juguler la dynamique de l’épidémie en respectant les règles sanitaires pendant encore quelques mois ?

Manu  : Pourriez-vous rappeler que le taux d’incidence est un outil qui dépend complètement du nombre de dépistages réalisés et ne permet donc pas de se comparer entre pays ?

Delphine Roucaute  : En effet, il faut toujours savoir prendre ses distances avec le taux d’incidence, qui est fortement lié au taux de dépistage  : moins de personnes se font tester, moins on trouve de nouveaux cas de contamination. D’où l’importance de garder un œil sur le taux de positivité, qui indique la proportion de personnes positives au Covid-19 parmi les personnes testées. C’est d’autant plus important en période de vacances, un moment où le dépistage diminue souvent, mais aussi en cas de jours fériés, qui doivent être compté comme un dimanche (le mois de mai va être particulièrement compliqué à suivre).

Les seuls indicateurs totalement fiables sont les indicateurs hospitaliers, qui objectivent une réalité donnée  : le nombre de nouvelles admissions à l’hôpital et le taux de saturation des services de réanimation, etc. Pour autant, il paraît impossible de se passer des indicateurs d’incidence, qui sont les données les plus précoces en matière de suivi de l’épidémie (outre les données issues des eaux usées, très précieuses pour analyser les tendances).

En cartes : Hausse, stabilisation ou baisse, où en est l’épidémie dans votre département ?

Quentin  : La décision de déconfiner est-elle politique ou vraiment sanitairement justifiable ?

Olivier Faye  : C’est un pur choix politique. Souvenons-nous que lors du dernier déconfinement, à la fin de 2020, Emmanuel Macron avait fixé l’objectif de 5 000 nouveaux cas par jour. Aujourd’hui, nous en sommes à plus de 25 000.

Il y a donc un choix assumé de considérer que la situation sanitaire ne dicte plus à elle seule la politique de la France, mais que la situation économique et sociale ou l’état psychologique des Français comptaient autant, sinon plus. Ce bouleversement de l’ordre des priorités se reflète d’ailleurs de plus en plus dans les enquêtes d’opinion, et l’impatience des acteurs économiques exerce une pression considérable sur l’exécutif. Emmanuel Macron doit composer d’un côté avec les médecins, de l’autre, les entrepreneurs.

Mais il ne veut également pas qu’on ne se souvienne que la génération Macron, la jeunesse d’aujourd’hui, aura seulement vécu enfermée sous sa présidence, qu’elle rumine ses « expériences volées », comme il l’écrit dans une tribune à L’Opinion publiée jeudi. après un an de crise sanitaire, l’abattement des travailleurs

Stupéfaction  : Quelles pratiques et quels lieux favorisent la contamination ?

Delphine Roucaute  : Depuis un an, on commence à mieux connaître le virus du SARS-CoV-2 et la manière dont il se transmet. Si au début de l’épidémie on a beaucoup insisté sur la transmission manuportée, de multiples travaux scientifiques convergent dans le sens de l’importance de la transmission aérosol, c’est-à-dire les gouttelettes qui stagnent dans l’air car extrêmement petites et dont la concentration dépend des courants d’air.

C’est pourquoi les messages sanitaires insistent autant sur le risque de contagion en intérieur par rapport à l’extérieur  : si l’air stagne et n’est pas renouvelé, les particules portant le virus s’accumulent dans une pièce et multiplient le risque de contagion. En extérieur, le risque existe toujours, notamment si la personne en face de soi émet des projections qui touchent notre visage, mais il est bien inférieur. Et c’est pourquoi on dit également que le risque de cluster en extérieur est très faible.

Ces données plaident en faveur d’un port du masque généralisé en intérieur, surtout mal aéré, mais également en extérieur si on est amené à coller d’autres gens (typiquement lors d’un concert si aucune jauge n’est respectée). C’est également pourquoi le repas est un moment lié à un surrisque de contamination  : on parle, on postillonne, on a tendance à toucher les mêmes choses et à porter la main à sa bouche, qui est une voie préférentielle de contamination avec les voies respiratoires supérieures (le nez). Lire l’éditorial du « Monde »  : Pour réussir le déconfinement, accélérer la vaccination Le Monde .