l’amour au temps des talibans


Sa vache affamée ne donne pratiquement plus de lait Même chez les jeunes diplômés des grandes villes, on ne parle pas volontiers de séduction, de tendresse et a fortiori de sexualité, autant de sujets largement tabous au sein de la très patriarcale société afghane. Loin de jouer les bravaches, la plupart des hommes ont balayé d’un grand sourire poli nos questions indiscrètes. Se livrant plus volontiers, leurs petites amies ont évoqué des relations remplies de frustration et d’espoir. Les rencontres amoureuses racontent en creux une autre facette de cet Afghanistan tiraillé entre les traditions d’un autre âge et les influences étrangères. Un Afghanistan à visage humain, universel dans son aspiration à l’amour.En réalité, le vrai souci de Samim, c’est Hamira. La jeune femme brune qui occupe ses pensées a disparu. Elle ne répond plus à ses messages. Pire, son téléphone semble coupé. L’arrivée des talibans au pouvoir avait déjà mis entre parenthèses leurs rendez-vous clandestins. C’est désormais très dangereux d’entretenir une relation secrète. La nouvelle police des mœurs rôde. Déjà, des hommes ont été flagellés pour avoir marché aux côtés de femmes célibataires sur la voie publique. Samim se méfie aussi des dénonciateurs anonymes. Le village compte de nombreux Pachtounes, l’ethnie qui forme l’ossature du nouveau pouvoir à Kaboul. « Pour nous, l’amour est interdit », tranche le jeune homme.À dire vrai, rencontrer, séduire et aimer n’a jamais été facile au pays des mariages arrangés, a fortiori dans les zones rurales, où tout le monde se connaît. Sur ces sujets largement tabous, Samim aurait de quoi écrire un livre à partir de sa longue histoire avec Hamira. Le couple s’est rencontré au lycée en 2012, l’année qui marque le début du désengagement militaire de la coalition internationale. Samim est alors en terminale. Le lycéen un brin austère n’a d’yeux que pour une jeune fille « très drôle » qui étudie en classe de seconde. Tous les deux sont des Hazaras, une minorité chiite régulièrement ciblée par les djihadistes.

Des hommes ont été flagellés pour avoir marché aux côtés de femmes célibataires sur la voie publique.

l’amour au temps des talibans

Samim entame sa cour grâce au téléphone, un passage quasi obligatoire au pays de la purdah, une pratique de séparation stricte entre les sexes. Les débuts sont laborieux, avec un « je t’aime » en guise de premier texto qui ne récolte aucune réponse. Personne, il est vrai, ne lui a appris à parler aux jeunes filles. Encore moins à les séduire. Même entre garçons, chacun préfère en général taire ses relations. Après cet échec, le soupirant maladroit laisse passer cinq mois, puis s’arrange pour croiser la lycéenne dans une ruelle. Cette rencontre est la bonne. « Finalement, il est sérieux ce garçon », pense-t-elle en le quittant.Samim et Hamira se sont rencontrés en 2012, au lycée, à Khodaidad, un village situé au sud-ouest de Kaboul. Le jeune homme a séduit Hamira par téléphone, grâce à des SMS. Tous deux sont des Hazaras, une minorité chiite régulièrement ciblée par les djihadistes. / Source : Samim Les deux adolescents se lancent alors dans un dialogue frénétique à coups de SMS, à toute heure du jour et de la nuit. Hamira apprécie « la gentillesse, la politesse et les conseils avisés » de Samim, qui la rassure : « Je ne suis pas là pour jouer. Je veux faire ma vie avec toi. » Suivant les traditions locales, il s’en va bientôt demander sa main au père d’Hamira. L’homme est un commandant militaire qui s’est enrichi sous le régime corrompu du président Hamid Karzai, nommé à ce poste par les Américains en 2001. S’il réside la plupart du temps à Kaboul auprès de sa seconde épouse, il garde un œil sur sa première famille, logée dans une villa confortable, avec trois chambres, un salon, des vaches, des poulets. Le notable a décidé que sa fille irait à un homme qui a des biens plutôt que des sentiments. Samim, issu d’un milieu modeste, est congédié sans façons.

« Pour nous, l’amour est interdit »Samim

La rumeur de leur relation finit par arriver jusqu’aux oreilles d’Iluz non loin de Kaboul, la purdah (la ségrégation physique entre les sexes) empêche les hommes et les femmes de se côtoyer. / Asmaa Waguih/REDUX-REA Les fondamentalistes n’ont pas renoncé à régir les mœurs des Afghans selon leur vision du monde. Les fragiles libertés arrachées après 2001 sont abolies les unes après les autres. Pour les jeunes citadins célibataires, les choses les plus banales – discuter dans un parc, s’inviter au restaurant, se retrouver au bowling – sont désormais interdites. Il faut tout réinventer, les codes de la séduction et les moyens de communication. La résistance s’organise sur Internet. Facebook devient un club de rencontres virtuel : les hommes en mal d’amour y lancent des invitations à des femmes inconnues. À l’intérieur de ces îlots de liberté, on exhibe volontiers son visage maquillé.Même à Khodaidad, les amis de Samim sont scotchés à leur écran. Les filles étant désormais interdites de collège et de lycée, les garçons se débrouillent pour obtenir leurs numéros grâce à une sœur ou des cousines. « Les gens ne sont pas libres comme avant, mais personne ne peut empêcher les jeunes de draguer à l’heure des portables », juge Samim. Plus méfiant que jamais, il utilise désormais deux téléphones, l’un, vide, qu’il glisse dans la poche en sortant dans la rue et un second pour la maison, qui renferme les traces compromettantes des échanges avec sa bien-aimée.En août 2022, Hamira reçoit la visite surprise de son père. « Viens, je t’emmène quelque temps à Kaboul. Il faut que tu viennes m’aider avec ma nouvelle femme », insiste-t-il gentiment. Cédant à la pression familiale, la jeune femme gagne la capitale sans appréhension particulière. Mais une fois arrivée sur place, l’ancien chef militaire lui arrache son portable et l’enferme dans une chambre. « Tu ne parleras plus jamais à Samim, lui assène-t-il. Je t’ai trouvé un mari. » La voilà prise au piège. Au bout de cinq jours, son père la pousse fermement devant un inconnu timide qui tient un bouquet à la main. « Je veux mourir, je ne veux pas me marier avec toi », ose-t-elle. Le prétendant gêné baisse les yeux vers ses chaussures cirées. Il finit par quitter les lieux sans remarquer qu’un jeune homme l’observe de près, de l’autre côté de la chaussée. Samim a retrouvé la trace d’Hamira avec l’aide d’un parent éloigné qui s’oppose aux mariages forcés. Cela fait des jours qu’il espionne la maison, des jours qu’il ne mange plus, ne dort plus. Il a tout compris en voyant le garçon au bouquet rentrer et sortir. Il l’a rattrapé au coin de la rue et attaqué sans préavis : « Tu sais que c’est un mariage forcé ? Tu sais qu’on se fréquente depuis dix ans ? Tu lui as demandé son avis ? »

« Tu ne parleras plus jamais à Samim. Je t’ai trouvé un mari. »Le père d’Hamira, à sa fille

Un mollah arrangeant accède à leur demande de mariage. Samim doit s’endetter à hauteur de 3 000 € en prévision de la fête. Tout le village reçoit un carton d’invitation.Le jour J, deux cents personnes se déplacent finalement au banquet, soit à peine la moitié des habitants. on n’aime pas beaucoup cette histoire d’amour qui défie les codes patriarcaux de la société afghane. Petite consolation, la mère d’Hamira est bien présente à la cérémonie. « Je suis désolé que les choses se soient passées comme ça », dit Samim à sa belle-mère. Quant à son beau-père, l’ancien commandant qui voulait sa mort, il a refait sa vie au Pakistan.

« Je veux du calme et de la sécurité.Un tel endroit n’existe pas en Afghanistan. »Hamira

Quelques jours après la noce, Samim et Hamira affichent l’air un peu béat de ces amoureux sur leur nuage. Vêtu d’une longue chemise bleue finement brodée, le jeune Afghan aux pommettes saillantes sourit avec timidité. À ses côtés, Hamira rajuste son foulard bleu marine autour de sa chevelure brune. Les jeunes mariés hésitent encore entre la joie et la retenue, comme s’ils ne croyaient pas tout à fait à leur chance. « J’ai eu tellement peur. Même maintenant je continue d’avoir peur », lâche cette femme fluette au téléphone.Joint trois mois plus tard, le couple a perdu son entrain. Samim est au chômage. Il a dû vendre son salon de coiffure pour éponger ses dettes. Autour d’eux, la tension au village n’est pas retombée. Certains continuent de les regarder de travers, quand d’autres, notamment chez les jeunes, y voient une source d’inspiration en cette période de recrudescence des mariages forcés. Le couple pense à refaire sa vie à l’étranger, loin des fondamentalistes. Un désir partagé par des millions d’Afghans. « Je veux du calme et de la sécurité, glisse Hamira. Un tel endroit n’existe pas en Afghanistan. »Sadia, mariée de force à 14 ans, quelque part à Kaboul, en Afghanistan. / Mortaza Behboudi

Le fléau croissant des mariages d’enfants

un commissaire taliban s’était engagé à libérer le prisonnier en échange de la main de sa petite sœur.« Marché conclu », a répondu le père. Rencontrée dix jours avant la cérémonie, la future épouse décrivait le sexagénaire en des termes peu flatteurs : un « homme rondouillard, pas éduqué, âgé, conservateur ». Elle racontait son histoire aux étrangers de passage comme on lance une bouteille à la mer.Jusqu’à la date fatidique, Sadia a caressé l’espoir de fuir à l’étranger en compagnie de son frère aîné. « Lui aussi est contre ce mariage, mais il nous faut beaucoup d’argent pour payer les passeurs », confiait la jeune fille, qui aspirait à devenir « quelqu’un » : étudier et avoir un métier. Le mariage a brutalement interrompu ses rêves d’enfant. Aux dernières nouvelles, Sadia vit désormais chez son époux. La voilà cantonnée au rôle de domestique qui passe le balai en paille, secoue les tapis, transporte lessive mouillée et lourds plateaux de vaisselle, et encourt tous les risques liés aux grossesses précoces.Sans être tout à fait banal, le sort de Sadia est loin d’être exceptionnel en Afghanistan. Un rapport de l’Unicef estimait déjà en 2018 que 35 % des femmes étaient mariées avant d’avoir 18 ans et 9 % avant 15 ans. Mais, depuis le retour des talibans, ces pratiques seraient en forte hausse. « En Afghanistan, tout contribue à favoriser le mariage des enfants. Vous avez un gouvernement patriarcal, la guerre, la pauvreté, la sécheresse, des filles qui ne peuvent plus aller à l’école », explique Stéphanie Sinclair, directrice de Too Young to Wed, une organisation américaine.Plongées dans une sévère dépression économique – se nourrir est devenu la préoccupation numéro 1 des Afghans depuis la chute du précédent régime et le départ des Occidentaux –, certaines familles en sont réduites à céder leur fille contre quelques centaines d’euros. C’est une « bonne » affaire pour le prétendant : la dot à verser est moins chère que pour une femme plus âgée. Quant aux parents, ils y voient un moyen d’assurer la survie du reste de la famille, de soigner une maladie grave, de payer les études d’un garçon ou de régler des prêts contractés chez un voisin.

Sans être tout à fait banal, le sort de Sadia est loin d’être exceptionnel en Afghanistan.

les mariages forcés et précoces sont interdits en Afghanistan Pierre de patienceLe romancier franco-afghan Atiq Rahimi nous plonge dans un huis clos angoissant entre une femme et son mari La jeune Rahima se travestit en Rahim afin de défier les interdits imposés par son père l’ouvrage de l’aventurier français Joseph Kessel entraîne le lecteur dans l’Afghanistan éternel Dans leur salon de beauté pays meurtri par la guerreÀ partir d’archives habilement mises en scène une fiancée afghaneÀ Kaboul ce film original raconte les péripéties de quatre étudiants afghans qui se lancent dans la rénovation d’un cinéma à l’abandon à Kaboul. Cette jeunesse afghane est assoiffée de musique, de poésie et de cinéma. Le tournage dans un pays en guerre a été un film à lui tout seul.De Louis Meunier, fiction, 2017, en VOD.