le récit en trois actes de la nuit qui a mené au drame


11h20
, le 17 avril 2022
Sous le titre « Le fascisme tue », des affichettes illustrées par le visage de Federico Martín Aramburú, décédé le 19 mars sur le boulevard Saint-Germain, fleurissent ces derniers jours à Paris. Le texte précise que le rugbyman international argentin de 42 ans a été « assassiné par l’extrême droite pour s’être opposé au racisme ». Si l’information judiciaire ouverte pour « assassinat » ne retient pas, à ce stade, de circonstance aggravante en raison d’un mobile à caractère raciste, xénophobe ou antisémite, les accointances avec l’ultradroite voire les sympathies nazies des auteurs présumés se confirment.Au domicile parisien de Romain Bouvier, l’un des deux tireurs, les policiers de la brigade criminelle ont ainsi saisi une dizaine d’armes à feu de différents calibres, un gilet pare-balles siglé Police, mais aussi un exemplaire, en allemand, du livre Mein Kampf et une statuette de son auteur, Adolf Hitler. Ce 19 mars, au petit matin, seules quelques tables sont encore occupées sur la terrasse de la brasserie Le Mabillon. Federico Martín Aramburú et son associé et ancien partenaire du Biarritz Olympique, Shaun Hegarty, reprennent des forces après une nuit blanche en avalant un burger en perspective d’une journée chargée, avec le match de rugby France-Angleterre en apothéose. Trois rangées et 4 mètres environ plus loin, deux figures du GUD (Groupe Union Défense), syndicat étudiant d’extrême droite, Romain Bouvier et son acolyte Loïk Le Priol, sont attablées en compagnie de Lyson Rochemir, la petite amie de ce dernier.Lire aussi – Rugby : Bernard Laporte, Fabien Galthié et Antoine Dupont s’engagent contre les idées extrémistes

« On est chez nous »

L’acte 1 du drame à venir se joue juste avant 6 heures, lorsqu’un SDF vient quémander une cigarette. Selon plusieurs sources concordantes, les termes dévalorisants – parmi lesquels celui de « sous-homme » – utilisés par Le Priol et Bouvier pour l’éconduire choquent les rugbymen quadragénaires. Ceux-ci demandent un minimum de respect. Soudain, ils sont interpellés par le trio sur l’origine de leur accent. Le premier explique qu’il est argentin, le second irlando-néo-zélandais-basque. « On est chez nous, rétorque Le Priol en tapant du poing sur la table. On fait ce qu’on veut. T’as pas à nous dire ce qu’on a à faire. » Avant de venir provoquer Hegarty d’une tape sur la joue : « Si tu veux te battre, viens, je suis des forces spéciales. » Le Biarrot laisse filer mais, en quittant les lieux, son ami Federico tire la capuche de Le Priol, ce qui le déséquilibre.« Je pense que s’il avait pu le tuer avec ses poings, il l’aurait tué avec ses poings. Personne ne semblait pouvoir le calmer… » Recueilli par nos confrères de L’Équipe, ce témoignage résume l’intensité de la violence déployée alors par Le Priol pour s’acharner sur Aramburú, recroquevillé au sol à l’angle de la rue de Buci. Cet acte 2 dure moins d’une minute, le temps pour les videurs du bar d’intervenir. Puis l’Argentin et son camarade repartent tranquillement en direction de leur hôtel. L’intermède durera exactement cinq minutes avant le début de l’acte 3.

Chasse à l’homme

L’itinéraire des deux anciens du BO est connu. En descendant le boulevard Saint-Germain, ils s’arrêtent dans un autre hôtel, le Welcome, et, pour soulager leurs blessures, réclament des glaçons au veilleur de nuit, à qui ils laissent un pourboire. Selon plusieurs sources proches de l’enquête, le trio s’est, lui, scindé en deux pour ce qui s’apparente à une chasse à l’homme.Bouvier a pris place dans la Jeep conduite par la jeune Lyson Rochemir, tandis que Le Priol patrouille dans le quartier en courant. C’est l’équipe de la Jeep qui retrouve en premier les rugbymen. Bouvier se rapproche à pied et tire à quatre reprises avant de prendre la fuite, seul. Le véhicule fait une marche arrière et fonce rue de Seine. À ce moment-là, Le Priol, qui remonte le boulevard Saint-Germain, arrive de son côté en courant. A-t-il déjà son arme en main ? Aramburú est-il déjà blessé ? Encore sous le choc, Hegarty ne se souvient de rien. Les images des caméras de plusieurs boutiques, qui ont fait l’objet d’une réquisition, sont attendues pour répondre à ces questions et confirmer la réalité d’un nouvel échange de coups, voire d’une lutte au sol, entre Aramburú et celui qui, quelques instants plus tard, fera feu à six reprises sur l’international argentin.Lire aussi – Les trois protagonistes ont depuis été mis en examen et écroués. Seule à ne pas avoir cherché à quitter Paris, Lyson Rochemir, 24 ans, est poursuivie pour complicité d’assassinat. Son petit ami de 27 ans, ancien des commandos de marine, a été intercepté le 22 mars à la frontière ukrainienne. Selon le récit fait par Le Priol à la juge, il aurait très vite regagné en train le domicile familial de Draguignan (Var) pour récupérer de l’argent et prendre la route vers la Pologne, où il aurait racheté un autre véhicule immatriculé en Slovaquie, avant de se diriger vers l’Ukraine en guerre via la Hongrie. Un itinéraire peu logique qui demandera à être vérifié. La question d’une complicité se pose également pour Romain Bouvier, 31 ans, arrêté à Sablé-sur-Sarthe (Sarthe) le 23 mars. L’ancien étudiant en droit à l’université Paris-Panthéon-Assas y a été conduit par un proche, comme l’attesterait une photo prise à un péage autoroutier.La suite de l’instruction de l’assassinat de Federico Martín Aramburú risque de se télescoper avec une autre procédure. Loïk Le Priol et Romain Bouvier doivent en effet comparaître en juin, avec trois autres personnes, pour « violences aggravées » pour avoir passé à tabac et humilié un ancien chef du GUD en octobre 2015.


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