Le sexe des Range


Jean-Michel Blanquer a tranché  !

L’émancipation par le langage ne doit pas être dédaignée ».

Le sexe des Range

A peu près à la même époque, un mot encore tout nouveau puisque son premier usage fut attesté en 1890, suscitait un genre de débat -ou plutôt un débat de genre- tout aussi passionné, et soulevant une question primordiale.

Devait-on dire un automobile, ou une automobile ? Composé lexical unifié, autrement dit dépourvu de signe matériel de séparation tels que l’apostrophe, le trait d’union ou l’espace, l’adjectif « automobile » associe le préfixe grec αὐτός (« soi-même ») au latin mobilis (« mobile ») pour désigner une voiture se déplaçant sans recourir à la traction animale. Une précision indispensable, puisque depuis le début du XIIIe siècle quand le vocable commença à être utilisé bien avant qu’Etienne Lenoir ne fasse tourner le premier moteur à combustion interne, une voiture peut être tractée par des chevaux ou des bœufs, ou tout mammifère suffisamment musculeux.

L’affaire a depuis été réglée, et loin de moi l’idée de ranimer une discussion obsolète, même si je constate avec étonnement que le correcteur orthographique de Word, habituellement prompt à me sanctionner dès que je commets la moindre faute (de frappe, évidemment) se montre étonnamment libéral sur le sujet, me laissant genrer l’objet à ma guise, puisqu’il n’a pas bronché lorsque j’ai écrit « un automobile » quelques lignes plus haut (alors qu’il vient à l’instant de me refuser « genrer »). Mais foin d’arguties littéraires, puisqu’une automobile, comme une voiture, c’est féminin !

Impensable en effet d’accueillir une Suédoise à la maison, quand bien même celle-ci était supposée dormir au garage, dans un pays ou la voiture est un gars. Sur les terres de la Samba et du futebol, on dit en effet un Clio, un Peugeot 208, ou pour être vraiment local, un Gol ou un Celta, comme on dit un « carro » ou un « automovel ». Bref ma suédoise a été promptement renommée Ragnar, par allusion au héros de la série à laquelle nous assistions alors sur une certaine plateforme de streaming.

Et j’ai dû m’habituer à conduire un voiture, de la même façon qu’il m’a fallu me résoudre à l’idée que je m’endormais tous les soirs dans des bras masculins, lorsque j’ai découvert il y a bien longtemps que Morphée, malgré la consonnance de son pseudonyme était en fait un Dieu.

Sauf évidemment chez Volkswagen, ou c’est dans un Amarok qu’on se pavane.

Comme il se passe des trucs à peu près équivalents en Espagnol, et que je ne parle ni italien ni roumain, je vous propose de regarder comment ça se passe chez des gens un peu mieux organisés que les latins. A commencer bien sûr du côté des Allemands, grâce à qui on sait qu’une automobile c’est neutre, depuis que Volkswagen à l’époque de sa splendeur pré-Dieselgate, s’était choisi le modeste « Das Auto » comme slogan universel.

Sauf que dans le pays où la jeune fille – das Mädchen – se voit curieusement nier sa féminité orthographique, le « Wagen », c’est masculin. C’est donc « der » pour tout le monde, qu’il s’agisse de Golf, de BMW « dreier » (Série 3), ou d’Opel Insignia (même si dans ce dernier cas, on en parle forcément beaucoup moins). Enfin, sauf pour les cabriolets qui se désignent sur le mode neutre, avec ou sans capote, et chez Mercedes, ou les différentes « Klasse » sont féminines, particulièrement les carrosseries tricorps, qui sont bizarrement désignées comme « Berlines » chez nous, mais comme « Limousines » de l’autre côté du Rhin.

Heureusement qu’il nous reste la langue universelle. Parce que pour tous ceux qui ont le bon goût de s’exprimer en Shakespeare, les choses ont le mérite d’être claires : les hommes et les femmes ont chacun leur genre, et les objets un vrai neutre bien à eux, pas comme chez les cousins Germains. S’agissant d’automobile, il suffit donc de coller un « ze » devant n’importe quel nom de modèle ou de marque, et le tour est joué ! Quoique. Figurez-vous qu’un certain nombre de sujets de sa grâcieuse majesté recourent au « she » pour désigner une voiture, sans que la raison en soit clairement identifiée.

Certains y voient une simple manifestation de l’attachement à un objet au fort contenu émotionnel, alors que d’autres avancent une origine maritime, puisque cette curieuse tradition concerne également les bateaux, peut-être parce que ces derniers étaient souvent baptisés d’un nom féminin.

Tenez, répondez honnêtement à la question suivante : dites-vous « une » Espace ou « un » Espace ?

Que la plupart d’entre vous dont je crois bien connaître la réponse sachent pourtant qu’il n’en n’a pas toujours été ainsi, puisqu’en remontant au temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître et jusqu’à la deuxième génération de son grand monovolume commercialisée de 1991 à 1997, le constructeur évoquait « la » Renault Espace. Mais quelque part avant le changement de siècle -ce qui’ n’est sûrement pas un hasard- en même temps que les autos de la marque se faisaient copines en se défaisant de l’article défini (« nouvelle Clio » vous attend chez tous les bons concessionnaires de la marque), les monovolumes sont devenus des mecs.

Et la quasi-disparition de la catégorie n’a fait qu’accélérer le mouvement, puisque ceux qui en ont remplacé les représentants ont repris le viril flambeau dans le souci à peine voilé d’affirmer la masculinité qui sied à leur univers associé.

Si partout dans le monde, les SUV contribuent à une masculinisation croissante de l’automobile par leur carrure bodybuildée, ils le font également par la grammaire dans le pays de Molière, où ils représentent désormais 40% des ventes de voitures neuves.

N’étant pas homme à établir une règle générale sur la foi de mes seules observations personnelles, j’ai donc pris soin de vérifier le fait sur le point fr des principaux constructeurs représentés chez nous, et je puis donc vous confirmer qu’il est avéré, notamment en ce qui concerne nos marques nationales. Mais je dois à l’honnêteté de signaler certaines exceptions plus ou moins notables, à commencer par BMW dont les modèles ont conservé la féminité de leur appellation, malgré la chirurgie d’allongement nasal pas vraiment gracile auxquels ils ont tous été soumis.

Plus surprenant paraitra le cas de Jeep, dont le Wrangler se sent sans doute bien esseulé face à la Renegade et sa grande sœur Compass. Même chose chez Alfa-Romeo, Cupra et Jaguar qui nous proposent de bien jolies SUV. Enfin chez Ford, on prend carrément le contre-pied de la tendance au machisme ambiant avec une Mustang Mach-E à peine arrivée, faisant un joli pied de nez à ces Messieurs Ecosport, Puma et Kuga.

Mes investigations électroniques m’ont également permis de vérifier que d’autres segments étaient touchés par la déferlante de chromosomes XY affectant l’univers automobile, comme ceux des coupés, cabriolets et roadsters. Inutile donc de reprendre le propriétaire d’une découvrable Mazda lorsqu’il évoque sa voiture au masculin, puisque la marque elle-même vous invite sur son site à découvrir la dernière série limitée « du » Mazda MX5. Même topo pour les breaks ou shooting breaks, comme chez Mercedes qui vante les mérites de « son » CLS.

On ne manquera d’ailleurs pas de constater que les catégories concernées étant désignées de façon générique par un vocable masculin, c’est sans doute désormais le genre qui détermine le genre des automobiles, et qu’un rapide calcul nous permet de vérifier que c’est à peu près la moitié des voitures vendues en France qui sont concernées. En l’état actuel des choses, la parité est donc respectée.

Au fait, il me faut tout de même vous répondre à la question induite par le titre de cette chronique.

Sur le site de Land-Rover France, pas d’équivoque : de l’Evoque au Range-Rover, on a affaire à des voitures-hommes, ce qui ne signifie évidemment pas qu’elles ne soient que voitures d’homme. Mais devant l’insistance du « Live Chat » à engager la conversation en bipant à chaque fois que je changeais de page, j’ai décidé d’en profiter pour en avoir le cœur net. Je vous livre donc le bref dialogue que j’ai eu avec Eva, qui m’a gentiment répondu sur le sujet :

  • Bonsoir, j’aimerais savoir si on doit dire un Range-Rover ou une Range-Rover.
  • Bonsoir. Vous chattez avec Eva. Dois-je comprendre que vous êtes intéressé par la Land Rover Range Rover ?
  • Oui, j’aimerais savoir si on dit un ou une Range-Rover.
  • C’est le Range-Rover.
  • Merci beaucoup. Pour autant, vous avez écrit « la » Land-Rover.
  • Je comprends. C’était une erreur de ma part. C’est le Land-Rover.
  • Ça m’apprendra à m’interroger sur le sexe des Range… et des autres.
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