Les Etats-Unis se résolvent à puiser dans leurs réserves de pétrole


Les Etats-Unis et plusieurs autres pays envisagent de puiser dans leurs réserves stratégiques de pétrole pour faire baisser les prix des carburants, a annoncé mardi Joe Biden. L’objectif : apaiser les automobilistes et freiner l’envolée de l’inflation.Selon le président américain, l’augmentation de l’offre doit entraîner une baisse des prix. Mardi à la clôture, pourtant, les cours du pétrole brut progressaient sur les marchés financiers.De leur côté, les analystes se demandent si les volumes débloqués par l’Etat suffiront à couvrir une demande qui explose et si la mesure n’est pas surtout destinée à montrer que la Maison-Blanche fait tout ce qui est en son pouvoir pour enrayer une inflation au plus haut depuis plus de trente ans.Mais même si les prix du brut finissent par reculer, le soulagement sera de courte durée pour les consommateurs, car la demande devrait continuer d’augmenter l’an prochain en parallèle de la reprise post-pandémie.« Les automobilistes se demandent si les prix à la pompe vont reculer, souligne Bjørnar Tonhaugen, responsable de la recherche sur le pétrole chez Rystad Energy, dans une note. Mais il est peu probable que cela se produise ou, si c’est le cas, que la baisse soir durable. »

Joe Biden a souligné mardi que les salaires avaient eux aussi augmenté et que le revenu disponible de nombreux ménages s’était amélioré

L’administration Biden se débat avec la question de l’envolée des prix des carburants, de l’alimentation et d’un certain nombre de produits (une inflation qui complique les ambitions du président) et le déblocage des réserves était attendu depuis des semaines.S’exprimant depuis la Maison-Blanche, Joe Biden a souligné mardi que les salaires avaient eux aussi augmenté et que le revenu disponible de nombreux ménages s’était amélioré.« Mais il reste des défis à relever », a-t-il déclaré, évoquant les problèmes de logistique et la hausse des prix alimentaires. Il a rappelé que des mesures avaient été prises pour que les ports de Californie puissent fonctionner 24 heures sur 24 et que les distributeurs s’étaient engagés à remplir leurs rayons.L’augmentation des prix à la pompe est un problème « mondial, qui ne touche pas seulement les États-Unis », a-t-il martelé, ajoutant que ses équipes « agissent ».La semaine dernière, le président a demandé à la Federal Trade Commission (FTC), le gendarme américain du commerce, d’enquêter pour savoir si les entreprises pétrolières et gazières se livrent à des pratiques illégales destinées à empêcher les prix des carburants de baisser. Certains ne se sont pas privés de rappeler que, confrontés au même problème, d’autres présidents avant lui avaient adopté la même démarche.Mardi, la Maison-Blanche a précisé que cinq autres pays (la Chine, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et le Royaume-Uni) participeraient à l’opération coordonnée de déblocage des réserves de pétrole.Un peu après, Joe Biden a toutefois nuancé, précisant que la Chine « pourrait » y participer. Jennifer Granholm, la secrétaire à l’Energie, a ensuite indiqué que Pékin communiquerait de son côté sur le sujet. L’ambassade de Chine n’a pas répondu à la demande de commentaire.Au total, ce sont 50 millions de barils de pétrole qui devraient être débloqués des réserves américaines dans les prochaines semaines. Selon un calcul de RBC Capital Markets, ce sont 65 à 70 millions de barils qui devraient sortir des réserves des six pays qui se sont engagés à le faire, ce qui représente un peu plus de la moitié de la consommation quotidienne mondiale, qui devrait, selon le département de l’Énergie, dépasser les 100 millions de dollars par jour au quatrième trimestre 2021. Si c’est le cas, la consommation mondiale d’or noir serait, sous l’effet de la reprise post-pandémie et de l’envolée de la consommation, supérieure de 5 % à ce qu’elle était il y a un an.« Pour nous, la décision qui a été prise aujourd’hui témoigne de la volonté de l’administration Biden de montrer aux automobilistes (et aux électeurs) que la Maison-Blanche veut s’attaquer aux problèmes économiques », écrivent les analystes de ClearView Energy Partners dans une note.Barack Obama avait été le dernier président à organiser un déblocage coordonné des réserves stratégiques : en 2011, quand la guerre civile en Libye avait perturbé les marchés, 60 millions de barils avaient été sortis des réserves de plusieurs pays.Donald Trump avait envisagé de faire la même chose en 2018, quand les cours du pétrole s’envolaient, mais avait fini par y renoncer. Son administration avait ensuite échoué à faire adopter par le Congrès un texte lui permettant d’acheter de l’or noir pour stabiliser des marchés en chute libre au début de la pandémie.Ces derniers mois,la Maison-Blanche a exhorté l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses alliés à augmenter leur production, expliquant qu’il n’y avait pas assez de pétrole pour alimenter la reprise économique mondiale.

« Supplier l’Opep et la Russie de produire plus et puiser dans les réserves stratégiques de pétrole, c’est un coup d’épée dans l’eau »

Début novembre, les membres du cartel et la Russie ont refusé d’exaucer le vœu américain, forçant Washington à envisager un déblocage des réserves.Mardi, le sénateur républicain John Barrasso a déclaré que cette mesure « ne résoudra pas le problème » et qu’il fallait que l’administration essaie d’augmenter la production américaine.« Supplier l’Opep et la Russie de produire plus et puiser dans les réserves stratégiques de pétrole, c’est un coup d’épée dans l’eau », a-t-il affirmé, ajoutant que « cela ne peut en aucun cas remplacer la production américaine ».Chuck Schumer, leader de la majorité démocrate au Sénat, a de son côté défendu le point de vue inverse : pour lui, le déblocage est « une bonne nouvelle pour les ménages américains ».« Le fait de puiser dans les réserves stratégiques apportera un soulagement temporaire mais ô combien nécessaire et montrera à l’Opep qu’elle ne peut pas manipuler l’offre pour faire flamber les prix à la pompe en toute impunité », a-t-il estimé.Pour lui, dans la durée, la solution est « de réduire la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles et créer une économie à la fois verte et solide ».Même si ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis débloquent une partie de leurs réserves, il s’agit de la plus grande opération coordonnée depuis dix ans, a précisé le département de l’Énergie. Les analystes soulignent également que Washington travaillera pour la première fois avec Pékin et New Delhi, alors que, par le passé, les opérations avaient été menées avec les alliés européens, parfois par le biais de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Seuls 30 % des Américains estiment que l’économie se porte bien, contre 37 % en octobre et 45 % en août

Partout dans le monde, l’explosion des prix à la pompe complique la vie des dirigeants politiques. Aux États-Unis, les démocrates voient les élections de mi-mandat de l’an prochain se profiler. Ce scrutin est toujours difficile pour le parti au pouvoir et, cette fois-ci, ils ne possèdent qu’une courte majorité à la Chambre des représentants. Au Sénat, l’égalité entre démocrates et républicains est parfaite.Selon un sondage CBS publié dimanche, 44 % des Américains approuvent le travail de Joe Biden. Jamais, depuis son élection, le président n’avait obtenu un score aussi bas. Seuls 30 % des Américains estiment que l’économie se porte bien, contre 37 % en octobre et 45 % en août. Si 53 % des personnes interrogées approuvent la gestion de la campagne vaccinale, 39 % seulement apprécient la façon dont le président gère l’économie, un chiffre qui tombe à 33 % pour l’inflation.L’administration n’a pas indiqué à quel moment les ménages devraient constater une baisse des prix à la pompe, indiquant simplement qu’il y avait toujours un décalage entre accroissement de l’offre et repli des prix de vente au détail.« Nous pensons que le secteur répercutera ces économies au plus vite », a indiqué un responsable.Mardi, les contrats à terme sur le pétrole ont progressé de 2,3 %, à 78,50 dollars le baril, soit une hausse de 75 % sur un an.La Corée du Sud n’a fait aucune annonce confirmant sa participation et ses représentants à Washington n’ont pas répondu aux demandes de commentaire.Le porte-parole du gouvernement japonais à Washington a indiqué que son pays ferait une annonce officielle mercredi prochain. Tokyo devrait débloquer des réserves stratégiques pour la première fois de son histoire. Selon le quotidien japonais Nikkei, il s’agirait d’environ 4,2 millions de barils, soit l’équivalent d’une ou deux journées de consommation nipponne.De son côté, l’Inde a annoncé le déblocage de 5 millions de barils (un peu plus d’une journée de consommation) sur une réserve qui en compte environ 38 millions. Le porte-parole du gouvernement britannique a précisé que le Royaume-Uni débloquerait l’équivalent de 1,5 million de barils.Traduit à partir de la version originale en anglais par Marion Issard.


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