Livre et vécu : Comment vider un appartement de «diogène» ?


Carole Allemand relate son expérience genevoise dans «Tout garder». Je vous raconte à la suite comment j’ai fait moi-même avec mon père.

C’est un mariage Luya-Van Leisen (les cycles) vers 1900 il me fallait trouver une solution pour vider toutes les pièces. J’aurais besoin de temps. Heureusement que le propriétaire, un monsieur moustachu très bien élevé que mon père appelait «le phoque», habitait le même pallier. Ce Genevois de bonne famille s’est révélé arrangeant. Ce fut de plus mon premier client quand il s’est agi de tout vendre. Il a notamment pris une jolie pendule. Mais je n’en étais pas encore là. L’essentiel était de créer une place nette afin de pouvoir trier sur un bout de parquet. J’ai donc fait des poubelles. Beaucoup de poubelles. Il y en avait plus de deux cent cinquante petites dans l’escalier quand j’ai appelé la voirie pour leur demander un camion complet. Il y avait juste un problème. L’autobus No1 s’arrêtait juste devant la maison. Les éboueurs n’auraient que cinq minutes environ pour charger. Ce qui fut fait. Des gens charmants.

«Dans une caisse figuraient des faire-part de mariage remontant jusqu’à 1840. Ils ont fini aux Archive d’Etat. Dans une autre boîte se trouvait une liasse de documents originaux provenant des archives de Gex. Regrettable oubli de restitution.»Etienne Dumont

Livre et vécu : Comment vider un appartement de «diogène» ?

J’ai alors entrepris le gros œuvre en sachant que partout des surprises m’attendraient. Plutôt bonnes, du reste. Il y avait beaucoup de jolies choses, mais en quantités redoutables. Papa ne jetait presque jamais rien, d’où des rangées de numéros poussiéreux du «Journal de Genève» et trois générations au moins d’échanges de cartes postales, rangées dans des cartons à chaussures. J’avais du coup mis un pied dans la fin du XIXe siècle. Parfois même davantage. Je me suis rendu compte que mon père, historien, avait pris chez lui les archives d’amis décédés. Dans une caisse figuraient des faire-part de mariage remontant jusqu’à 1840. Ils ont fini aux Archives d’Etat. Dans une autre boîte se trouvait une liasse de documents originaux provenant des archives de Gex. Regrettable oubli de restitution. Un téléphone, et tout s’est arrangé. Après tout, les vrais coupables c’étaient eux par négligence. Il y avait aussi, dans une mallette dénichée en haut d’une armoire, des correspondances remontant à la guerre de 1914, que je lisais à la veillée. A un moment, lors des mutineries de 1917, un militaire français annonçait qu’il allait passer en Cour martiale et qu’il risquait la peine de mort. Le suspense devenait d’autant plus intolérable que je n’ai jamais retrouvé la suite. Enfin si, d’une certaine manière. Il y avait ailleurs un pli commercial signé par ce monsieur datant des années 20. Il l’avait donc échappé belle ! Cadeaux jamais déballésMais il restait des rayons entiers à étudier et à vider. Certains m’ont étonné. Ce sont ceux qui abritaient, non déballés, les cadeaux reçus par mon père à son anniversaire ou à Noël. Il s’en tirait, ai-je appris plus tard, par un mot remerciant pour «la charmante attention». Il a donc acheté des cravates alors qu’on venait de lui en offrir. Payé en librairie des ouvrages livrés auparavant par la poste avec une dédicace de leurs auteurs. J’ai même retrouvé une écharpe rouge, dont je venais de lui faire cadeau. Confisquée ! Je l’ai aussitôt reprise. N’empêche que petit à petit les choses se décantaient. Je m’étais résigné à jeter les feuilles volantes non numérotées où mon père racontait sa journée et résumait en quelques mots les téléphones reçus (1). Leurs piles poussiéreuses s’étaient écroulées. Je commençais à voir les meubles, que Sotheby’s a réussi à extirper de l’appartement comme on arrache une molaire. Je connaissais dans l’entreprise, alors très familiale, une dame charmante qui y travaillait en compagnie de son lapin (vivant). Il m’est évidemment resté sur les bras les plus hautes armoires ou les commodes les plus invendables. «Dommage», m’avait dit une grande antiquaire lausannoise. «Ce sont de beaux meubles, mais plus personne n’en veut.»

«Monsieur Dumont, je crois que c’est en fait une chambre.» Le notaire, plus grand que moi de vingt-cinq centimètres.

Là aussi, les Archives d’État sont (inter)venues. Chaque chose sortant du 4, boulevard de la Tour était une chose en moins. C’était comme perdre du poids.Puces en chambreSi le chantier avançait (et encore n’avais-je exploré ni les caves, ni les deux greniers), il me restait le mobilier secondaire à disperser. Plus des objets. Plus des dessins. Plus l’argenterie. Plus une série de costumes du XIXe siècle. Plus… En volant quelques heures à mon employeur, j’ai donc tenu, alors que l’été approchait, une sorte de marché aux Puces en chambre l’après-midi. J’ai fait venir les amis et relations. Eux-mêmes avaient refilé l’adresse à leurs connaissances. Des brocanteurs (il y en avait encore à l’époque) opéraient des incursions. Je suis même parvenu à faire venir le Musée d’ethnographie pour quelques débarras, ce qui me vaut aujourd’hui d’avoir mon nom inscrit sur le mur des donateurs. Les gens choisissaient. Marchandaient bien sûr. Mais ils payaient. Cash. Petites sommes, mais gros profit moral. J’ai du coup osé mettre mon nez dans les caves. L’horreur ! Et dans les galetas, où m’attendaient de nombreux matelas et une pyramide de TV remontant loin dans le temps. Mon père en recevait parfois une, qu’il faisait monter tout de suite. «Un truc de vieux ! » A jeter, comme la cuisinière et le frigo ! Oui, mais où et grâce à qui? Pas en faisant des cadeaux, en tout cas. La seule fois où mon père avait transmis plus loin une très vieille télévision, elle avait implosé chez son utilisateur.

«L’acquéreur m’a honteusement proposé une somme ridicule.»Etienne Dumont

Est enfin arrivé le jour où il n’est plus resté qu’un énorme buste de marbre que je voulais conserver (trois déménageurs pour le ramener chez moi) et une gigantesque garde-robe ancienne, estimée assez haut par la fameuse marchande lausannoise. Je devais rendre l’appartement (qui avait l’air aussi fatigué que ma personne) dans la semaine. L’acquéreur m’a honteusement proposé une somme ridicule. La honte. J’étais furieux, mais il me fallait céder. J’ai juste dit: «Au comptant et en l’état». Le margoulin a démonté le monstre de bois… qui s’est alors écroulé. Le fond était vermoulu. J’ai juste répété «Au comptant et en l’état». L’homme est reparti avec les débris. Mais au moins je ne l’ai pas davantage revu que la garde-robe. C’était fini. Place aux nettoyeurs ! Rebelote six ans plus tardJe ne pouvais pas imaginer que six ans plus tard, j’allais rebeloter avec ma mère à Neuchâtel. Trois cent trente mètres carrés de chambres sur deux étages, plus deux greniers et quatre caves. Archi-plein. Ce fut pire encore, mais je disposais au moins d’un bon carnet d’adresses. Le plus dur a été de trouver un collectionneur de coffres-forts, qui est venu le chercher le mien avec un camion-grue. Et de jeter dans une benne compatissante des tapis d’Orient (de belle qualité au départ) littéralement minéralisés par les pipis de plusieurs générations de pékinois. Il a fallu les casser en petits morceaux. Je vous raconterai peut-être cela une autre fois.(1) Il y avait aussi les centaines d’enveloppes avec les comptes de la semaine, au centime près, et l’argent disponible qui restait parfois. Le solde n’était pas réutilisé. D’où des rouleaux de pièces, qu’il m’a fallu porter à la banque. Et quelques billets de dix francs.(2) Le notaire s’est apparemment bien amusé lui aussi, Quand j’ai reçu la facture finale, il m’avait fait une réduction spéciale pour le «fun».Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la «Tribune de Genève», en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.Plus d’infosVous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.