« Maître CoQ V ira vite et pour longtemps » se réjouit Yannick Bestaven face aux lecteurs de « Sud Ouest »


Il s’apprête à baptiser son nouveau « Maître CoQ V », samedi à 16 heures dans le cadre du Grand Pavois, et à s’entraîner encore. précises, accessibles, où l’humour n’est jamais loin.

1 Le nouveau

« Maître CoQ V »

Du IV au V. « La différence, c’est essentiellement la puissance, c’est-à-dire les foils. Ils sont au maximum de la taille autorisée, comme Apivia, Charal, L’Occitane (aujourd’hui Bureau Vallée), Linked Out. Les anciens faisaient 3 mètres, les nouveaux en font plus du double. Le bateau vole plus vite, plus facilement, il maintient des vitesses moyennes incroyables. Néanmoins, ce sont des bateaux qu’il faut gérer différemment. Quand la mer est plate ça va, quand elle est formée, les impacts sont plus violents  : s’il vole, il atterrit beaucoup aussi, donc il faut gérer le gréement, le mât. »La qualification. « Le temps était compté pour parcourir en solo les 1 200 milles (2 200 km) nécessaires, entre la mise à l’eau fin août et la date limite du 6 octobre. Je suis parti jeudi matin dans peu de vent, plein ouest, bien au large avant de remonter au près pour aller chercher des vents forts. La qualification impose de faire 130 milles dans 20-30 nœuds  : j’ai eu 25-30, c’est parfait pour tester l’étanchéité du bateau. On sait où ça fuit  ! (rires). »Vitesse. « Je n’ai pas regardé ma vitesse moyenne, car il y a des moments où j’ai ralenti, au vent arrière, pour vérifier le matériel. J’ai fait des pointes à 32 nœuds, je cherchais plus le frein à main que l’accélérateur  ! Il y en a sous le capot, on doit pouvoir atteindre 40 nœuds. C’est ce qui sera compliqué  : trouver le réglage moyen pour aller vite et longtemps. »

Le nouveau « Maître CoQ V »

Thomas Deregnieau/Qaptur emotion

« On déjauge très vite (NDLR  : le bateau se soulève), dès 15 nœuds de vitesse, même au près, un peu comme en multicoque. Le foil donne un couple de redressement très important. Avant j’étais à 25 degrés de gîte au près, là je suis à 15 max. »Cockpit fermé. « C’est un progrès, on est au sec, on ne met le ciré que pour manœuvrer sur le pont. Hugo Boss puis Apivia avaient lancé le mouvement. Même fermé, le cockpit reste très lumineux, avec de la visibilité car on a mis beaucoup d’ouvertures. Il n’y a pas d’amélioration particulière  : la banette, le poste de pilotage, le plan de pont, je n’ai rien changé de mon ancien bateau parce que ça marchait bien. »Sauvage. « La navigation reste sauvage  : on va plus vite, les chocs sont plus violents. À bord, j’ai plus une tenue de footballeur américain que de marin, avec un casque, des gilets de kite surf pour protéger les cotes. On est aussi exposés aux entorses. J’ai aussi des protections d’oreilles pour atténuer les sons aigus, les bruits trop violents. »

XAVIER LEOTY/SUD OUEST

2 La vie

de marin

L’âge du capitaine. « Naviguer jusqu’à quel âge ? Vu la violence physique des bateaux, la question se pose en effet. J’aurai 52 ans quand je prendrai le départ du prochain Vendée Globe (NDLR  : tour du monde en solitaire, à l’automne 2024.) Je ne sais pas si je ferai le suivant. Je suis plutôt dans l’idée de transmettre, en passant la main à un jeune ou en courant un tour du monde en équipage. Ce que je sais, c’est que mon bateau, lui, ira vite et pour longtemps. »« J’ai connu assez tard, à 48 ans, la joie d’avoir un Imoca compétitif pour le Vendée Globe, et de le gagner. Ce qui me motive, c’est de revivre cela, réussir à le gagner deux fois de suite. »Économie et budget. « J’ai acheté mon Imoca Bastide Otio d’occasion, 600 000 euros. Je l’ai revendu au même prix après la Route du Rhum 2014. Après avoir eu le soutien de l’entreprise Maître CoQ, j’ai pu faire un saut qualitatif et j’ai acheté l’ex-Safran, « Maître CoQ IV » mis à l’eau en 2015, pour 3 millions. Des investisseurs m’ont apporté 10 %, l’apport nécessaire pour l’emprunt auprès des banques. Compte tenu du succès du circuit Imoca, de l’afflux de sponsors, de ma victoire et de mesures de défiscalisation, ils ont pu investir davantage. On l’a revendu à Damien Seguin. »« Puis Maître CoQ a décidé la construction de son premier bateau, pour 6,5 millions, il en détient 65 % et moi le reste. Nous misons sur l’amortissement du bateau sur quatre ans, et la revente. Mon budget total, bateau plus fonctionnement, est de 8 millions répartis sur quatre ans. C’est un budget confortable mais loin d’être le plus élevé. Le team Maître CoQ emploie toujours 12 personnes, c’est le double chez certains de nos concurrents. Il faut raison garder, c’est aussi pour cela que nous avons repris le moule d’un bateau mis à l’eau en 2021, 11th Hour. »

3 D’un Vendée

à l’autre

Choix techniques et performance. « Mon étrave (partie avant de la coque) n’est pas très bananée comme certaines sur les bateaux récents. Sa forme est un chapeau de Napoléon qui permet d’éjecter l’eau sur les côtés et de redécoller vite quand le bateau retombe. »« On parle d’architecture, d’audaces dès qu’on est à terre. Je trouve qu’on oublie un peu vite ce qu’on a vécu et que l’on va revivre pendant le Vendée. C’est pourquoi j’ai voulu que le bateau puisse naviguer aussi en mode archimédien, sans voler, parce qu’il faudra le faire par moments dans les mers du Sud. Le mental, aussi, est très important. C’est pourquoi je poursuis ma collaboration avec Eric Blondeau, qui s’occupe également ces jours-ci du Stade Rochelais. »Kevin Escoffier. « Son naufrage (NDLR  : pendant le dernier Vendée, il avait été récupéré par Jean Le Cam) a mis un coup de marteau à tout le monde, même à Thomas Ruyant et Charlie Dalin, alors en tête. Je l’ai bien senti quand je suis revenu sur eux après le sauvetage. Kevin dit que lui n’a jamais eu peur, et il remonte à cheval tout de suite (NDLR avec « Holcim-PRB », un bateau neuf), c’est très fort, il est courageux, c’est un gladiateur. Chapeau  !  »Embrasser le trophée. « J’ai été le seul à embrasser le trophée au départ du Vendée Globe 2020. On m’en a beaucoup parlé. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça  ! Le ponton était vide, il était là au milieu. C’est marrant, parce qu’à la remise des prix aux Sables, quelques semaines plus tard, tous les skippers prenaient le trophée et l’embrassaient. Je leur ai dit  : hé, c’est trop tard, c’est déjà fait  !  »

Avec le Stade Rochelais

Passion rugby « J’ai dans mon bureau un maillot du stade et un autre de Toulouse, offert par Antoine Dupont. J’aime le rugby, je mesure la pression sur les joueurs, les buteurs surtout, l’impact physique. Je suis très heureux d’avoir fait de la préparation physique avec les Rochelais. On a échangé sur la proprioception, dont j’ai l’habitude puisque le bateau bouge tout le temps, sur le renforcement musculaire. »« Eux ont le soutien du public, qui les porte. Nous, on sait que l’on est très suivi, et cela aide. Moi, avant le Vendée Globe, on m’a demandé pourquoi je partais, je ne savais pas en fait. Au retour, avec le Covid en plus, j’ai bien senti que tout le monde a voyagé avec nous. »« Le Stade a une très belle équipe, avec une bonne entente, des remplaçants de haut vol à chaque poste, ce qui sera important par rapport aux rendez-vous de l’équipe de France. Ronan O’Gara fait du bon boulot. Je leur souhaite de gagner le Top 14. »Maître CoQ « C’est une joie de constater la fierté des 3 500 salariés d’avoir un bateau, qu’ils me suivent. Je vais souvent à leur rencontre. On a dit beaucoup de choses sur l’industrie agroalimentaire. C’est un vaste débat, mais je sais que de la même façon que Renault fait des Twingo et Alpine, ils font tout, du poulet pas cher, car il en faut, à l’élevage bio. C’est un groupe d’origine familiale, je suis fier de contribuer à créer de la fierté dans l’entreprise. »

La navigation reste sauvage  : on va plus vite, les chocs sont plus violents. J’ai plus une tenue de footballeur américain que de marin

Je ne sais pas si je ferai le Vendée 2028. Je suis dans l’idée de transmettre, en passant la main à un jeune ou en courant un tour du monde en équipage