Au Maroc, enseigner la laïcité à la française


Ils sont une vingtaine d’élèves, assis autour d’une grande table dans la médiathèque. L’objectif du jour : préparer un exposé sur les crimes de masse pendant la Seconde Guerre mondiale, en prévision du grand oral du baccalauréat. Dans cette classe de terminale du lycée français international André-Malraux, dans le quartier chic de Souissi de la capitale marocaine Rabat, les élèves suivent le programme français. L’établissement fait partie de l’Office scolaire et universitaire international (OSUI), déclinaison marocaine de la Mission laïque française (MLF).Les échanges se font en langue française, teintée de phrases en arabe marocain. Comme dans un lycée public de l’Hexagone, impossible d’apercevoir un signe religieux arboré par les élèves, qui sont en quasi-totalité Marocains. Et pour cause, le règlement intérieur prohibe le port de tenues religieuses, tandis que le port de signes religieux est strictement interdit aux professeurs.

Un modèle à l’opposé de la laïcité à la française

les élèves et leur professeure Saskia Schmitt commencent un échange autour de la laïcité.« Vous vous souvenez que vous avez étudié le sujet il y a quelques mois. Qu’est-ce que vous pouvez en dire ? »Une première main se lève. « Je ne me rappelle plus vraiment… », lance Mehdi (1), en toute franchise. Imane est plus loquace : « Jusqu’à récemment, je ne m’étais même pas posé la question de la place de la religion dans le lycée. Mais, un jour où il faisait froid, j’ai remonté mon foulard sur mes cheveux et la direction m’a demandé de l’enlever. Ça m’a un peu surprise », se souvient-elle.Saskia Schmitt, enseignante d’histoire-géographie, lance un échange autour de la laïcité avec ses élèves de terminale, un sujet qui les intéresse et les fait réagir. / François Beaurain pour La Croix Au Maroc, où l’immense majorité de la population est musulmane, l’islam est religion d’État et l’enseignement islamique est obligatoire au sein des écoles publiques et privées marocaines. La liberté de conscience n’est pas garantie par la Constitution, qui ne reconnaît que des citoyens musulmans et juifs. Un modèle à l’opposé de la laïcité à la française, dont l’étude fait partie du programme d’enseignement moral et civique.La discussion s’anime. « Je trouve que le système laïque est très bien. Il m’a permis de m’intéresser aux autres religions et cultures. Après, je ne comprends pas qu’on interdise les signes religieux, du moment qu’on n’essaie pas d’influencer les autres », argumente Hassan. Omar a fait l’expérience de deux systèmes différents : « J’ai été dans le système privé marocain, où on a un enseignement islamique. L’islam est ouvert sur les autres religions. Mais je trouve dommage que l’on n’ait qu’un seul point de vue. »

Au Maroc, enseigner la laïcité à la française

Favoriser l’émancipation des élèves

poursuit-elle ne pas s’emparer de cette thématique/h2> estime Sophie Churlet. Au Maroc, l’école publique vit une profonde crise qui a fait fuir les classes moyennes et supérieures. L’enseignement français accueille ainsi 50 000 élèves à la recherche d’une pédagogie perçue comme étant de qualité, des possibilités offertes pour aller étudier à l’étranger, mais aussi du prestige associé à la langue française dans le pays.

Des aménagements existent

Les écoles françaises sont néanmoins réservées à une infime minorité, alors que les droits d’inscription au lycée Malraux peuvent aller jusqu’à environ 6 000 € par an. « Quand tu entres à Malraux, tu es un peu dans un territoire d’outre-mer. Tout est assez différent du reste du Maroc », résume un élève, Youssef.Si la laïcité est une valeur fondamentale de l’OSUI, des aménagements existent. Les journées de cours sont, par exemple, raccourcies pendant le Ramadan. Par ailleurs, les élèves ne manquent pas de relever ce qu’ils estiment être des contradictions. « Sur le mur du couloir, il est écrit “Joyeux Noël ! ”, et on a fabriqué juste à côté un sapin. Est-ce que c’est normal, dans un contexte de laïcité ? », s’interroge Kenza. Pour Ghali, en revanche, « on fête Noël, Achoura, etc. Mais c’est plus festif que religieux ».Dans la médiathèque, Saskia Schmitt appelle à reprendre les recherches pour l’exposé du jour. « Dans les réponses que nous apportons à leurs nombreuses questions, il faut prendre en compte les lignes rouges à ne pas dépasser, commente l’enseignante. En intégrant tout cela, on parvient à faire notre boulot : on leur apprend l’esprit critique, et on leur donne les clés pour comprendre le monde actuel. »————

Un siècle d’enseignement laïque à l’étranger

La Mission laïque française (MLF) a été créée en 1902, alors que le débat sur la laïcité agitait la France. La loi de séparation des Églises et de l’État a été votée en 1905.La MLF a été fondée dans le but de développer l’enseignement français laïque et de faire contrepoids aux missions catholiques et protestantes. Ses valeurs sont : laïcité, plurilinguisme, citoyenneté et humanisme.Dotée du statut d’association loi 1901, elle assure la gestion de 109 établissements d’enseignement français à l’étranger dans 39 pays, scolarisant plus de 60 000 élèves dont une majorité d’étrangers.Sa déclinaison marocaine, l’Office scolaire et universitaire international (OSUI), a été créée en 1996 en accord avec l’État marocain. Elle accueille 10 000 élèves, dont près de 90 % sont Marocains.La MLF a célébré ses 120 ans à Rabat en mai dernier et y a organisé son congrès sur le thème « Le monde d’après ».