« Monter une bonne légende, ça prend un an ! » Un ancien espion de la DGSE raconte la vie des agents secrets


Olivier Mas, un ancien agent de la DGSE,

  • Agé de 51 ans, Olivier Mas – un surnom – a travaillé durant 15 ans à la DGSE.
  • Retraité depuis 2017, il se consacre à sa chaîne YouTube et à l’écriture de livres.
  • Dans son dernier ouvrage, J’étais un autre et vous ne le saviez pas, il raconte comment les services forment, préparent et encadrent les agents clandestins.

Olivier Mas a travaillé 15 ans à la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure). Après avoir quitté « la boîte » en 2017,

il a lancé une chaîne Youtube,

Talk to the spy, sur laquelle il parle

d’espionnage et de

renseignement. Après avoir publié Profession espion en 2019, il revient en librairie avec un ouvrage consacré aux agents secrets. Olivier Mas a en effet été l’un d’eux. Affecté durant trois ans au fameux « 

il a effectué des missions sous une fausse identité pour le compte du service de renseignement français. A l’occasion de la sortie de J’étais un autre et vous ne le saviez pas*, il a répondu aux questions de 20 Minutes.

Commençons par le début  😕

C’est une histoire inventée de toutes pièces, construite autour d’une fausse identité et d’un faux métier. Le profil qu’on s’invente va nous permettre d’approcher d’une cible qu’on ne peut pas aborder en présentant un passeport diplomatique. En effet. sous couverture à la chancellerie diplomatique. Mais bien souvent, ils sont déclarés aux services locaux.

Donc parfois, il nous faut une couverture pour travailler. ou pour un représentant de commerce afin de prendre contact avec une personne. C’est ça. Elle doit être solide, balisée, bien apprise, car l’agent peut très bien être arrêté et interrogé par les services locaux.

mais elle ne tiendra pas la route. ça prend un an. Il faut être à l’aise dans son personnage et, pour ça. La clé, c’est aussi de développer des amitiés, de nouer des liens avec des gens qui vous appellent avec votre faux nom. En faisant ça, ils vous aident à être à l’aise, ça se fait de manière naturelle. Cela permet aussi de créer des vrais souvenirs avec cette identité.

Avez-vous déjà eu peur d’être démasqué au cours des trois années passées dans ce service ?

Quand on présente ses faux papiers à la frontière, on a le cœur qui bat un peu plus vite. Il y a une petite appréhension car les douaniers sont entraînés à repérer les gens qui ne sont pas à l’aise. Ce sont des moments délicats.

Il y a aussi eu des gens qui ont eu des doutes sur moi, mais ça ne représentait pas forcément une menace. Souvent les doutes se dissipaient au bout de quelques semaines. Je me souviens qu’une fois, j’étais dans un hôtel dans la zone sahélienne et j’avais laissé la porte de la chambre ouverte. Quelqu’un en avait profité pour entrer. Quand j’ai raconté ça à un collègue qui avait des soupçons sur moi, il s’est dit que, finalement, je n’avais rien à cacher. Ça ne tient pas forcément à grand-chose, la confiance  !

Quelles sont les difficultés rencontrées par les clandestins ?

Quand on est en mission, on s’interdit de garder contact avec sa famille. On a un système chiffré qui permet d’envoyer des messages, mais qui passe par l’intermédiaire d’un agent qui lit nos lettres. Il n’y a donc aucune intimité, on écrit des banalités, c’est dur. On ne peut pas faire ça trop longtemps sans se fatiguer, sans s’abîmer. A la DGSE, les missions des clandestins durent plusieurs mois. Il y a évidemment des exceptions  : dans mon livre, je parle d’un agent russe qui a été en mission clandestine pendant neuf ans aux Etats-Unis avant d’être arrêté par le FBI.

On s’ennuie, aussi. Je ne me suis jamais autant ennuyé que lorsque j’étais clandestin. Il y a des moments très forts mais, le temps que ça marche, on attend parfois longtemps. C’est un aspect des choses qu’on ne montre pas dans les séries télé.

Comment se passe le retour en France des agents clandestins ?

on la fait mourir petit à petit. On ne répond plus au téléphone, on coupe les contacts… J’ai déjà eu un coup de téléphone d’une personne que j’appréciais beaucoup lors d’une mission. Il aurait pu devenir un ami, et je l’aurais revu avec plaisir. Ce jour-là, je n’avais pas répondu.

Ils rentrent dans leur pavillon de banlieue et se disent qu’ils préféraient les missions au contact de truands en 4×4, les soirées bien arrosées, entourées de jolies filles… Je n’ai pas ressenti ça. Je m’étais créé une personne sympa, mais un peu terne. Je préférais ma vraie vie et j’étais content de la retrouver.

Pourquoi avoir eu envie de raconter ça dans un livre aujourd’hui ?

Quand j’ai quitté la DGSE, je voulais lancer une chaîne YouTube qui parle de renseignement. Mais j’ai toujours eu envie d’écrire des livres, comme mon père. J’avais ce livre en tête depuis 20 ans. C’est un milieu très fermé et il n’y avait pas de livre sur les techniques de clandestinité. Le livre a été relu par la DGSE et ça ne leur a pas posé de problème.

Dans le livre, vous évoquez d’autres espions. Comment les avez-vous été choisis ?

Quand j’ai commencé à travailler, au début des années 2000, dans ce petit service clandestin de la DGSE, je lisais pas mal de choses. Et je me suis rendu compte qu’avec Rudolf Abel, un agent du KGB, ou avec Robert Mazur, un agent des douanes américaines, nous étions les mêmes. Nous avons la même formation, les mêmes craintes, les mêmes difficultés… Quant à Jeanne Bohec, c’est madame tout le monde. Elle n’a pas un gros égo, alors qu’elle a fait des choses extraordinaires  !

Avez-vous d’autres projets ?

Ce sont deux personnages qui s’automanipulent, qui ont du respect et de l’admiration l’un pour l’autre. J’ai espoir qu’il puisse être transposé au cinéma ou à la télévision. Enfin.

*J’étais un autre et vous ne le saviez pas, d’Olivier Mas, Editions de L’Observatoire, 5 mai 2021, 256 pages, 19 euros.