notre contre-enquête explosive > Le Nouveau Détective


Tout autour de l’école, une grille métallique rouge. À l’époque, elle n’existait pas encore. C’est que tout a changé, après Marion Wagon. La confiance, l’insouciance se sont envolées avec elle. Dans les rues alentour, chacun se souvient de ce jeudi 14 novembre 1996, où Agen a basculé dans l’horreur.
— Il faisait gris et froid ce jour-là, se souvient un parent d’élève. Il avait beaucoup plu les jours d’avant et la Garonne était en crue.
À 11 h 55, la sonnerie résonne sous le préau de l’école Sembel. Sur le bitume mouillé, une nuée d’écoliers dérape et s’éparpille en hurlant, direction la cantine. Une petite silhouette mince s’en détache : 1,40 m, cheveux blonds mi-longs et peignés d’une frange, les yeux bleus, le visage poupin… À la différence des autres CM2, Marion Wagon rentre chaque midi déjeuner chez elle. Il y a 400 mètres à peine entre l’école et la résidence HLM du Pont de la Garde, où ses parents habitent un duplex. Depuis le début de l’année, Marion rentre seule. Avant, son frère aîné, Gilles, et sa grande sœur Charline l’accompagnaient toujours. Mais le tribunal et la gendarmerie sont à deux pas, le quartier est sûr. Les grandes et belles façades des immeubles abritent beaucoup d’avocats, des magistrats, des profs, des fonctionnaires. Bref, maintenant que Marion a 10 ans, elle peut faire le trajet toute seule.
Dans cet environnement très bourgeois, les Wagon détonnent un peu. « Ce sont des gens simples, au sens noble du terme », résume leur avocat. Le père, Michel, redresse des tôles chez un carrossier. La mère, Françoise, est représentante chez Bayard Presse, rayon livres pour enfants. Suite à une mutation professionnelle, la petite famille a quitté sa bonne ville de Lens pour Agen. Et, or noir pour or noir, le charbon pour le pruneau. Les Wagon (prononcer « ouagon ») sont fiers de leurs racines minières. Dans leur bibliothèque trône Dans la poussière des corons, bible incontournable pour tout Nordiste qui se respecte. Malgré son jeune âge, Marion l’a déjà lu.
Petite fille modèle, la dernière des Wagon est déjà très éveillée. Fan de Michael Jackson, elle pratique la gymnastique et suit sagement son catéchisme, à la paroisse de Saint-Phébade. Quant à ses résultats scolaires, ils sont excellents. Ce jeudi matin encore, Marion a rendu une dictée impeccable et fini la première son exercice de maths. Les yeux fixés sur sa montre, elle a patienté jusqu’à la sonnerie de 11 h 55.
— Vas-y, tu peux partir, lui dit son institutrice, Hélène Piguet.
Laissant son cartable au pied de sa chaise, Marion enfile son écharpe rouge, son manteau sombre. Ses boots beiges aux pieds, la voilà qui file déjà, souriante, de l’autre côté de la rue Marceau, où se dresse son ancienne école maternelle. Il y a là, au milieu des bâtiments en « U », un toboggan, une marelle, toute une aire de jeux dont elle ne se lasse pas. Avec d’autres grands de son âge, elle s’amuse quelques instants, puis court embrasser son ancienne maîtresse de maternelle :
— Je joue encore un peu, lui dit-elle, et je vais déjeuner.
À 12 h 11 précises, on la voit saluer d’une main ses camarades :
— Je me dépêche, je suis en retard !
Puis disparaître, sur la droite, par la rue Barsalou-Froumenty. Marion n’arrivera jamais au passage piétons du boulevard de la Liberté. À 12 h 16, heure réglementaire, l’îlotier Guy Desmons quitte son service sans l’avoir aperçue. Et le bonhomme a l’œil : c’est un ancien motard gendarme. À force de lui faire traverser les clous, entre le Spar et la boulangerie, il connaît bien la petite Marion.
— Je lui disais : « Allez, poupée, tu peux traverser. » Et elle me ­répondait : « Merci, Monsieur l’agent. »
Mais pas cette fois. Tout s’est donc joué entre 12 h 11 et 12 h 16. Cinq ­minutes pendant lesquelles le quartier se vide d’un coup. Plus un parent en double file attendant son enfant, plus un employé qui n’ait déjà mis les pieds sous la table… Qui vient d’enlever Marion ? Et comment ? A priori, la fillette ne serait jamais montée avec un inconnu. Depuis l’affaire Dutroux, arrêté quatre mois plus tôt, Marion gardait ses distances avec les adultes.
— Elle était méfiante, certifie le père de sa copine de catéchisme. Un soir, en allant chercher ma fille devant l’église, j’ai proposé à Marion de la déposer. Elle n’a pas voulu monter dans la voiture.
L’a-t-on enlevée de force ? A-t-elle crié ? Et quand bien même : quoi de plus banal qu’un enfant qui hurle à proximité d’une école. Faute de témoins, le mystère reste entier. Marion s’est dissoute, ainsi que le dira l’avocat de ses parents, « comme un sucre dans une tasse de café »…

Le frère et la sœur de Marion se mettent à explorer les environs

12 h 25, résidence du Pont de la Garde. Au 5e étage, derrière la porte fraîchement repeinte de l’appartement n° 19, les plats refroidissent dans les assiettes. L’heure tourne, Marion ne rentre pas. Ses parents envoient Gilles, leur fils de 15 ans, marcher jusqu’à l’école. Charline, de deux ans sa cadette, explore quant à elle les environs.
— Elle a toqué chez moi pour savoir si j’avais vu sa petite sœur, se souvient une voisine du premier étage. Elle est repartie comme elle était arrivée, en courant, l’air très inquiet.
Son grand frère, lui aussi, revient bredouille, et l’inquiétude vire à la panique. On téléphone alors aux hôpitaux, aux parents des copains et copines. Rien. À 12 h 45, c’est un Michel Wagon « fou d’anxiété » qui contacte Hélène Piguet, l’institutrice de CM2. Laquelle se précipite à la cantine et passant entre les tables :
— L’un de vous s’est-il disputé avec Marion ? demande-t-elle, les tempes bouillonnantes. Je vous en supplie, dites-moi la vérité, vous ne serez pas ­punis !
Entre-temps, les Wagon ont signalé la disparition au commissariat. L’inspecteur Roland Courdesses, chef de la sûreté urbaine, finit d’avaler son sandwich sur « un coin de bureau » lorsque son téléphone sonne. Il se souviendra à vie des mots de son collègue dans le combiné :
— Une gamine a disparu…
L’homme de 48 ans, au catogan si reconnaissable, sait que, dans ce genre d’affaires, les premières heures sont capitales. Déjà, ses hommes partent quadriller le quartier, interroger les riverains. On ratisse aussi les berges de la Garonne et du Canal latéral, surplombées d’un ciel gris menaçant.

Michel Wagon, le père se met en quête de sa « petite dernière ». Il ne croit pas à une fugue

De son côté, après avoir répondu à quelques questions (« Vous connaissez-­vous des ennemis ? », « Avez-vous grondé votre fille ? »), Michel Wagon se met en quête de sa « petite dernière ». Il ne croit pas à une fugue, mais sait-on jamais. De la gare au McDo jusqu’aux squats de la ville, le carrossier inspecte nerveusement tous les lieux auxquels il peut penser. Roland Courdesses, lui, veut un chien pisteur. Problème : le maître-chien de la brigade est en congés. Reste celui des pompiers, à Villeneuve-sur-Lot, mais ce n’est pas tout près, trente kilomètres au moins. Et les pompiers s’inquiètent de la validité de la procédure :
— On ne va pas tergiverser pour des questions de forme, explose l’inspecteur au téléphone. Une gamine a disparu !
Il faudra attendre 17 heures pour que le cabot arrive sur zone. Et pour quel résultat ! Sitôt le pisteur lâché sur les chaussées humides du parcours de Marion, son flair s’égare dans les pots d’échappement. Une première fois, il marque l’arrêt rue Hoche, au niveau d’un immeuble en construction, aujourd’hui érigé et habité. Une rumeur dont on nous fait part veut que le corps de Marion y repose, sous les fondations… Mais, pas plus ici qu’à la « résidence des Pradines », où le chien s’aventure à présent, on ne trouve le moindre indice. Cette seconde fois, pourtant, le pisteur aura gratté, grondé, conduit les policiers aux étages, jusqu’à un peintre en bâtiment en pleins ­travaux… Aussitôt placé en garde à vue, l’ouvrier est vite mis hors de cause, sinon pour n’avoir pas brossé, sur son bleu de travail, quelques poils de sa chienne ! La voilà, l’odeur suivie… Ce piteux épisode d’un limier médiocre aura fait perdre 45 précieuses minutes à l’enquête. Et donnera le « la » aux fiascos suivants… Au final, l’animal n’aura réussi qu’à traumatiser toute une classe de CM2 en reniflant dans tous les coins, et plus particulièrement le cartable de Marion, abandonné là sous sa chaise, au premier rang…
— D’habitude, à la sortie des cours, c’est bruyant, ça chahute, ça rigole, se souvient une professeure. Mais, ce soir-là, j’ai vu les gamins descendre les marches droits comme des piquets, l’air grave…
Tard dans la nuit, les lumières de la salle de classe resteront allumées. Comme un phare, un signal, un appel à celle qui, hélas, ne reviendra pas.

Rue Marceau. Rue Hoche. Rue Barsalou-Froumenty. Boulevard de la Liberté… Muni d’un plan du quartier et d’un vieil annuaire, notre reporter a parcouru le centre-ville d’Agen, vingt-cinq ans après le drame. Certains noms figurent encore sur les mêmes boîtes aux lettres. Ces habitants, que nous avons rencontrés, se rappellent bien les prémices de l’enquête. Comme ce septuagénaire, domicilié tout près du fameux passage piétons surveillé par l’îlotier.
— Je suis au deuxième étage, nous glisse-t-il. Mon balcon donne sur le boulevard de la Liberté. J’ai déjà vu passer la petite Marion depuis ma fenêtre.
Un témoin potentiellement intéressant donc, mais qui nous soutient n’avoir jamais vu la couleur d’un uniforme !
— À ma connaissance, aucun résident de l’immeuble n’a été interrogé non plus.
Et ce facteur à vélo, qui rentre déjeuner à midi et dont les fenêtres de la maison donnent sur l’école ? Interrogé trois jours plus tard ! Sa femme ? Deux ans plus tard ! Partout où nous sonnons, la perplexité est de mise. Rue de Lisbonne :
— J’ai été étonnée de ne pas voir les flics venir chez moi.
Rue Sembel :
— Ça m’aurait paru normal, qu’ils jettent un coup d’œil.

Se pourrait-il que les enquêteurs aient fait preuve de négligence, pour ne pas « déranger les notables » ?

Des perquisitions, il y en a bien eu, bien sûr, ces premières 24 heures. Mais pourquoi, par exemple, fouiller les caves du 37, rue Ducourneau, à l’écart de l’itinéraire habituel de Marion, et pas celles du 23, rue Hoche, pourtant collées à l’école maternelle ? Les recherches, dans un premier temps, ont peut-être manqué de méthode… Manqué de chance, aussi. Le commandant Courdesses s’en désole encore :
— Je n’ai jamais vu une affaire avec aussi peu d’indices.
Des trous dans la raquette, en début d’investigations, il y en a toujours. Mais, à mesure que nous frappons aux portes des grands appartements à moulures du quartier, c’est une autre petite musique qui se fait entendre.
— Le soir même, se souvient une avocate de la rue Barsalou-Froumenty, un policier est venu sonner. Il m’a reconnue tout de suite, il m’a dit « Ah, c’est vous, Maître ! » Et c’est tout, ce n’est pas allé plus loin ! J’ai trouvé ça un peu léger.
Se pourrait-il que les enquêteurs aient fait preuve de négligence, pour ne pas « déranger les notables » ? Le mari de l’avocate en est convaincu :
— Franchement, si on avait séquestré la petite à la maison, on aurait été tranquilles ! Ce n’est pas parce qu’on est avocat ou magistrat qu’il ne faut pas nous interroger ou regarder dans nos caves !

Des témoins potentiels pointent du doigt la frilosité policière

Quelques perrons plus loin, une autre robe noire évoque cette frilosité policière :
— Je n’ai jamais été interrogée sur le moment, seulement six mois après. Je suis sûre de la date parce que j’étais sur le point d’accoucher. Et ma maison n’a jamais été fouillée.
Nous sommes pourtant là, rue Barsalou-Froumenty, la plus importante, celle où Marion est aperçue pour la dernière fois ! À la décharge des policiers, il faut dire qu’au lendemain de la disparition, le procureur pense encore à une fugue. Mais Courdesses et ses hommes vont vite redresser le tir. Irréprochables, dès lors, et jusqu’au bout. Ce ne sera pas le cas de tous les acteurs du dossier…

En une nuit, la peur a fait son nid. À l’école de la rue Sembel, on va chercher son gosse en vitesse, tête baissée, avant de s’engouffrer dans sa voiture, sans s’échanger un mot. La place de Marion, au ­premier rang de la classe de CM2, reste inoccupée. Sous le front ­soucieux des gamins, un tourbillon de questions. Un soir, le petit Yoann demande timidement à sa mère :
— Dis, Maman, violer, ce n’est pas tuer ?
De ces journées paralysées par le doute, la terreur, le soupçon, Dominique C. garde un souvenir atroce. C’est elle, l’après-midi de la disparition, qui a tenu compagnie à une Françoise Wagon « effondrée ». Elle, qui se propose pour héberger les deux grands, Gilles et Charline, alors que les policiers défilent chez eux sans discontinuer. La mère de Yoann nous confie :
— Les flics faisaient aux Wagon un compte rendu quasi quotidien de ce qu’ils faisaient, des pistes qu’ils exploraient… Ils étaient très humains. Ils avaient compris leur détresse.
Roland Courdesses encore plus qu’un autre, au point de repousser ses projets de retraite…
— Les premiers mois de la disparition, il nous a fait du bien mentalement, racontera Michel Wagon. Il venait le soir à la maison à 18 heures. Et, quand je n’avais pas le moral, je passais à son bureau…

Selon un voisin, les rapports dans la résidence étaient devenus exécrables

Et tant pis si les deux juges d’instruction, Colette Lajoie et Maryse Le Men-Regnier, voient cette compassion d’un mauvais œil ! Le tableau familial fait trop peine à voir. Françoise Wagon pleure sans discontinuer. Michel, pour sa part, souffre d’une fatigue extrême et d’un asthme qui s’aggrave. L’ouvrier se tue à mener son enquête personnelle, arpentant les recoins mal famés, décortiquant chaque coupure de presse ou reportage télé… Sans parler de l’ambiance funèbre dans la résidence :
— Comme plusieurs voisins avaient été placés en garde à vue, nous explique-t-on, les rapports dans l’immeuble étaient devenus exécrables…
Monsieur P. en sait quelque chose. L’homme, connu pour mœurs, a été cuisiné plusieurs heures par les policiers et ne l’a jamais digéré.
— Ah non, nous éconduit-il, je ne veux plus entendre parler de cette histoire de merde !
Rapports « exécrables », en effet.
Pour ne rien arranger, Noël approche. Dans les rues d’Agen, guirlandes et fanfreluches côtoient les avis de recherche placardés aux façades : le contraste est glaçant. Et les flics doutent de découvrir une nouvelle piste, au pied du grand sapin. Ils ont tout fait. Mobilisé chasseurs, gendarmes et militaires. Survolé les campagnes alentour, les hameaux éloignés, les fermes isolées. Exploré les collines, les grottes, les puits, les ornières… Les hommes de l’antenne agenaise du SRPJ de Toulouse, eux, ont mis les Wagon sur écoute, à l’affût d’une éventuelle demande de rançon. Ils passent et repassent en revue les pervers fichés, tous les « barjots » du secteur. Comme ce pédophile notoire surpris en possession d’une serpette ou cet accro aux films porno rôdant près de la maternelle, tout de cuir vêtu. Les enquêteurs épluchent tous les alibis, à l’école, à la gym, au catéchisme. Remontent chaque voiture suspecte signalée, comme celle-ci, aux « plaques allemandes », ou cette « Peugeot blanche » qui « bloquait » ce jour-là une rue du centre-ville. Autant d’impasses. Il leur faudrait un coup de chance. Il va arriver.

L’enquête se débloque suite au témoignage spontané d’un livreur

C’est un témoignage spontané, début décembre 1996, qui débloque tout. Un livreur, président d’un club de « cibi » (pour CitizenBand, des petits émetteurs radio très prisés des camionneurs), signale avoir surpris une étrange conversation, sur les ondes, le matin du 14 novembre. L’utilisateur, manifestement au volant en compagnie d’un autre homme, se serait enquis d’« une route discrète pour se rendre à Agen »… Son nom : Gilbert B. Un ­quinquagénaire pas très grand, un peu maçon, un peu veilleur de nuit, un peu pas grand-chose… Domicilié à Calviac-en-Périgord, un village paumé près de ­Carlux (Dordogne), l’homme a toujours vécu ici, entre les maisons de vieilles pierres typiques et les bois de chênes verts.
— Ses parents habitaient une baraque isolée, nous raconte une habitante. Sa mère bossait dans une usine de foie gras du village. Elle vivait dans la maison, mais le père restait reclus dans une cabane, de l’autre côté du terrain. Il picolait beaucoup.
Une manie léguée à son digne fils. Où que nous frappions, Gilbert B. nous est décrit comme « un pauvre diable », un gars influençable, « pas futé », mais « pas méchant ». Pas méchant, Gilbert ? C’est à voir… Lorsque son nom arrive aux oreilles des enquêteurs grâce au témoignage du cibiste, l’homme vient d’être écroué à Tulle avec un complice (un certain Raymond S., voir chapitre suivant) pour le viol de sa belle-fille, âgée de 9 ans. Il l’aurait emmenée dans des carrières de pierre, à 3 kilomètres de chez lui, pour abuser d’elle. On parle aussi à demi-mot de « touche-pipi » avec plusieurs autres fillettes ainsi que d’une collection de petites culottes. Un suspect d’autant plus intéressant qu’il conduit une petite auto blanche « genre Super 5 ».
— Une bagnole toute pourrie, se souvient un fermier. Je revois encore l’antenne de cibi sur le toit.
Peut-être l’une des nombreuses petites « autos blanches » suspectes, signalées le 14 novembre dans le secteur  ? Hélas, on ne le saura jamais. Mise en vente par sa fille après l’incarcération de son père, la voiture est retrouvée chez son nouveau propriétaire avec la banquette arrière… en partie calcinée !
— Je l’ai brûlée parce qu’elle était tachée, déclare la fille, sans plus de précisions.
Quant au carton de petites culottes, ultime déveine dans ce dossier, les éboueurs se sont chargés de le faire disparaître ! Reste l’absence d’alibi de ­Gilbert B. Personne ne l’a vu ce jeudi-là. Bizarrement, il ne traînait pas au PMU avec ses copains de pétanque, comme chaque jour. À une première garde à vue, à Tulle, succède une confrontation (avec le ­cibiste témoin) au cours de laquelle Gilbert B., mal à l’aise, s’enferre dans ses dénégations. Alors qu’en mars 1997 le visage de Marion est imprimé sur 10 millions de packs de lait, vendus dans tous les supermarchés de France (voir encadré ci-­dessus), les flics du SRPJ veulent battre le fer tant qu’il est chaud. Creuser cette piste, la première depuis des mois. C’est compter sans le croche-patte qui les attend. Une petite perfidie comme la justice en a le secret…

C’est le père qui intéresse les magistrates, et ce depuis le début

Le 21 avril 1997, coup de théâtre. Sans explication aucune, les deux juges d’instruction dessaisissent les policiers au profit des gendarmes de la section de recherches d’Agen ! L’enquête est confiée au lieutenant-colonel Michel Louvet, avec qui la juge Le Men-Regnier entretient, dit-on, des rapports privilégiés. Les policiers enragent, leurs investigations sur Gilbert B. sont stoppées net !
— Une décision totalement incohérente, une humiliation, une injustice profonde ! dénonce un haut placé de la PJ, dans les colonnes de Sud Ouest. Il y a derrière cette mesure comme des relents de règlements de comptes.
D’ordinaire, ce genre de « mesure » découle d’un manque de résultats, ce qui, on l’a vu, n’est pas vraiment le cas. Alors pourquoi ce changement brutal de service d’enquête ? Dominique C., la mère du petit Yoann, croit le savoir :
— Les policiers avaient vite compris que les parents de Marion n’avaient rien à voir avec la disparition de leur fille, nous souffle-t-elle. Je pense que c’est ce qui leur a été reproché et qui a expliqué leur dessaisissement.
Contactés par nos soins, les policiers ont refusé de s’exprimer, par respect pour les époux Wagon. Mais plusieurs sources locales nous l’assurent : si les juges ont écarté les hommes du SRPJ, c’est qu’ils étaient trop proches du vrai coupable à leurs yeux ! On croirait à un remake de l’affaire Grégory. Comme jadis le juge Lambert martelait « C’est la mère ! », c’est au père que les magistrates s’intéressent, en vérité, depuis le début. Un gars du Nord, aux origines ouvrières. Donc, dans leur esprit étriqué, un père est forcément violent ! Mais pourquoi, et surtout comment, aurait-il fait disparaître sa fille, alors qu’il l’attendait pour déjeuner, entouré de sa femme et ses enfants ? C’est absurde. Comme Christine Villemin avant lui, Michel Wagon pâtit des préjugés idiots de magistrates inexpérimentées. Et comme jadis, sur la Vologne, l’enquête s’apprête à s’enliser. À jamais.

Vingt-cinq ans plus tard, que reste-t-il de l’affaire Marion Wagon ? Des souvenirs, amers, des espoirs, déçus. Et toujours autant d’inconnues… Ce n’est pas faute d’avoir essayé : au plus fort de l’enquête, la « cellule Marion » mobilisait 40 gendarmes à temps plein, 20 voitures, 22 ordinateurs et 12 téléphones portables, denrée rare et chère à l’époque. Les premiers chiffres dévoilés à la presse donnent le tournis : 1 300 logements examinés, 2 300 auditions, dont 239 types connus pour mœurs et 15 d’entre eux placés en garde à vue…
— De ce côté-là, concède Me Catala, les enquêteurs ont fait un travail de fourmi.
On a suivi des signalements dans le monde entier : Marion en compagnie d’un « Noir » sur les quais de la gare de Toulouse, Marion sur une plage, à Lourdes, au Japon, en Martinique et même dans une boîte de nuit de Bamako. On a décrypté des centaines d’appels : canulars d’adolescents, dénonciations calomnieuses, aveux délirants et autres « tuyaux » de médiums. On a passé les affaires similaires au crible ; les grands prédateurs à l’inspection. Et « le père » aussi. Les gendarmes n’ont pas tellement le choix : ordre des deux juges. Dominique C. nous raconte :
— Les gendarmes ont convoqué mon fils aîné. Il était mineur, alors je l’ai accompagné. Leurs questions étaient très axées sur le père de Marion. Ils voulaient savoir s’il était violent, si mon fils avait déjà constaté des marques sur le visage de la petite, si son copain Gilles lui avait dit des choses à propos de son père.
Michel Wagon, pour sa part, n’a jamais exprimé le moindre grief contre les gendarmes, toujours « respectueux et bienveillants » avec lui. Mais Me Catala­, son avocat, ne décolère pas contre les deux juges d’instruction :
— Un jour, elles nous ont convoqués dans leur bureau, sans précision. Je suis arrivé avec la maman de Marion. Il y avait dans le bureau quatre ou cinq types en costume, arrivés de Paris, ainsi qu’un lit de camp. Et là, on m’annonce qu’ils voudraient entendre Madame Wagon sous hypnose !

Tout a conduit à embourber l’instruction là où elle se trouve encore : nulle part

La raison officielle : faire surgir ses souvenirs enfouis. Officieuse ? Glaner des éléments à charge contre Michel. Un traquenard sournois et, de plus, totalement illégal ! Ce qu’il reste de tout ça ? Un abyssal gâchis. Entre la malchance des uns et les œillères des autres, les coups du sort et les coups en traître, tout a conduit à embourber l’instruction là où elle se trouve encore : nulle part.
Nulle part… C’est encore dans cette direction que nous nous dirigeons, alors que notre reporter, pour finir, explore les alentours de Carlux (Dordogne), près de chez Gilbert B. Toujours lui. Un chasseur local nous oriente d’abord vers la « grotte du Curé », située à 300 mètres de l’ancien domicile du suspect. Un gruyère sablonneux parcouru d’interminables boyaux, à l’entrée peu engageante.
— Les policiers avaient fouillé par là-bas, à l’époque…
C’était onze jours avant leur dessaisissement. Ils avaient aussi parcouru les « carrières de pierres », là où Gilbert emmenait sa belle-fille. Et trouvé ­plusieurs clichés pédophiles, cachés entre les roches. Pour se rendre au fond de ce cul-de-sac, la Citroën de la rédaction manque quelque peu d’estomac. Par chance, un habitant du coin accepte de nous y conduire en 4×4. Et c’est sur le trajet que nous entendons parler pour la première fois d’un certain Raymond S.
— Gilbert et lui, ils faisaient les 400 coups ensemble. Enfin. C’est surtout Raymond qui l’embarquait dans ses histoires.

Une piste prometteuse qui se referme avec la mort des deux suspects

Une sale réputation, ce Raymond S. Curé raté, ancien militaire ayant notamment combattu en Indochine, pilier de bar connu comme le loup blanc… Père de neuf enfants, dont huit filles, il aurait abusé d’elles, quand il ne les « prêtait » pas à son grand copain Gilbert. Est-ce sa voix que le cibiste aurait entendue, lors de l’appel sur les ondes de ce dernier., alors qu’ils roulaient « discrètement » vers Agen ? À eux deux (l’un au volant, l’autre au kidnapping), auraient-ils pu s’emparer plus facilement de la si méfiante petite Marion ? Ces questions, ils n’y répondront plus. Après avoir été lourdement condamnés ensemble aux assises de Périgueux à la fin des années 90, ils sont morts depuis longtemps. Gilbert B. a été emporté par un cancer à l’âge de 57 ans, fin août 2003, à la prison de Fresnes. Son acolyte Raymond S. succombera au même mal en janvier 2015, à Versailles. Ces actes de décès actant à jamais, de fait, la fin d’une piste prometteuse. Les gendarmes l’ont-ils au moins creusée, avant de la refermer si vite ? Ceux-ci ont refusé de répondre à nos questions. Mais, à la fin de notre enquête, nous avons rencontré une cousine éloignée de Raymond S., qui enfonce le clou.
— Je ne vous cache pas que lorsque la piste de Raymond et Gilbert a été évoquée après l’enlèvement de la petite Marion, on a été plusieurs dans la famille à penser que ça pouvait bien être eux.
Et pour cause. Lorsque les deux pédophiles sont arrêtés, quelques jours après la disparition de la fillette, pour une affaire de viols sur mineurs (voir chapitre précédent), Gilbert B. aurait tenu des propos glaçants au cours de sa garde à vue.
— Les gendarmes lui ont demandé comment il aurait réagi si l’une de ses petites victimes l’avait balancé, poursuit la cousine. Et Gilbert a répondu : « Je l’aurais peut-être tuée. »
Plus inquiétant encore, une source proche du dossier a confirmé à cette femme. que Raymond S. se trouvait bien à Agen en compagnie de son acolyte Gilbert quelques jours avant leur interpellation, fin novembre 1996.
Comment ne pas comprendre, à la lumière de tous ces nouveaux éléments, la colère des flics de la PJ lorsqu’ils ont été dessaisis de l’enquête, pile au moment où ils tenaient enfin une piste sérieuse ? Et comment ne pas s’étonner que les gendarmes l’aient refermée aussi rapidement ?
Vingt-cinq ans plus tard, le mystère autour de la disparition de Marion ­Wagon reste entier. Et les questions encore nombreuses. La fillette est-elle ­enfouie quelque part dans les anciennes carrières de pierres squattées par Gilbert B. et Raymond S. pour leurs sales affaires ? Enterrée à la va-vite, dans quelque cave inexplorée du centre-ville d’Agen ? Ou bel et bien vivante, à l’autre bout du monde ?
Une enquête de Vincent Sénécal et Christophe Guerra


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