Pénurie d'essence, la galère des soignants : nuits blanches, files d'attente et système D


Ce jeudi matin, Joëlle s’est réveillée dans le confort très relatif du canapé-lit de son cabinet de Dieulouard, en Meurthe-et-Moselle. Pour cette infirmière libérale en zone rurale, plus question de rentrer chez elle tous les soirs après le travail : l’essence est devenue trop précieuse. « En ce moment, on peut mettre une à deux heures pour faire le plein. Et je n’ai le droit qu’à 24 litres par passage à la pompe. Dormir au cabinet pour économiser de l’essence, c’est mon seul plan B », explique-t-elle sans rien perdre de sa bonne humeur. « Ce n’est pas grave, je rentrerai chercher des affaires cet après-midi. Les patients avant tout ! « .  

Alors que les salariés en grève de TotalEnergies ont refusé « catégoriquement » de reprendre les livraisons de carburant à 5 heures ce jeudi matin 13 octobre, et que 30,8% des stations-service françaises manquaient d’au moins un carburant mercredi en fin d’après-midi. « Pour le moment, on trouve des solutions. Mais si ça continue, on peut risquer des décompensations chez certains patients âgés ou atteints de pathologies cardio-respiratoires, qui ne pourront plus être pris en charge à temps. Et c’est leur pronostic vital qui sera engagé », regrette Joëlle. 

À Dieulouard, l’infirmière tente ainsi de convaincre certains malades de venir se faire examiner directement au cabinet, lors d’une permanence matinale qu’elle tient quotidiennement. La soignante a également demandé à son conjoint de se charger du plein et des « deux heures de queue » à la pompe à essence après sa journée de travail, tandis qu’elle continue sa tournée dans la seconde voiture du couple. « Comme ça, je peux honorer tous mes rendez-vous », explique-t-elle. « Et sinon, mes collègues de secteur et moi nous tenons au courant par téléphone des stations approvisionnées. Parfois, on va faire le plein très tôt le matin, aux alentours de 5 heures. Ça nous arrive même d’y aller en pyjama ! « . Pourtant, ces sacrifices quotidiens ne suffisent pas toujours : Joëlle et ses consoeurs ont déjà été obligées de décaler des rendez-vous, ou renoncer au remplacement quotidien d’un pansement, par exemple. « Pour les patients seuls et isolés. L’une des personnes âgées que je visite m’a dit ce matin qu’ils n’avaient plus qu’à la laisser mourir ».  

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« On fait tout ce qu’on peut pour économiser »

« Il n’est pas rare que dans le milieu rural, un infirmier parcourt 300 à 400 kilomètres chaque jour pour aller voir ses malades. S’il n’y a pas de réquisitions claires pour permettre aux personnels de santé d’accéder aux stations, la situation va vite devenir problématique », souligne Thierry Pechey, président du Conseil départemental de l’Ordre des infirmiers de Meurthe-et-Moselle. Ce jeudi matin, Jennifer a ainsi dû rassurer l’une de ses patientes de Pont-à-Mousson, commune de 15 000 habitants située à huit kilomètres de Dieulouard. « Elle n’a pas pu se rendre à son rendez-vous de radiothérapie, car son ambulancier a eu 1h20 de retard à cause d’une énorme file d’attente à la station essence. Pour les patients, c’est très anxiogène », explique cette infirmière libérale, qui se dit prête à renoncer à ses congés pour se répartir les patients qui ne peuvent être pris en charge par ses collègues en manque de carburant.  

Mardi dernier, la soignante a ainsi pris une heure sur son jour de repos pour faire le plein de sa voiture. « D’habitude, ça me prend dix minutes à peine ». Pour gagner du temps, Jennifer échange d’ailleurs sur un groupe WhatsApp qui rassemble les infirmiers, médecins et kinésithérapeutes de son secteur, afin de s’informer sur les stations-service libres d’accès. « Certains confrères perdent patience : une de mes collègues a récemment fait la queue pendant une heure, avant qu’on lui apprenne qu’il n’y avait plus de gasoil ». 

Partout en France, les témoignages se suivent et se ressemblent. « Des collègues ont fait deux heures de queue dès le début de leur tournée à 6 heures du matin. Certaines ont ensuite dû reporter des soins, pour des prises de sang ou des pansements par exemple », illustre Fabienne Gouabault, infirmière en Normandie et présidente des Unions régionales des professionnels de santé (URPS) de la région. « La semaine dernière, mon confrère a dû annuler des patients non prioritaires, demander aux familles d’effectuer elles-mêmes certains soins et visiter le plus de patients possible à pieds », relate Manon, infirmière libérale à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). De son côté, la jeune femme a décidé de ne plus accepter de nouveaux patients, afin de ne pas prendre le risque de leur « poser un lapin par manque d’essence ». Et pour la soignante, chaque geste compte : depuis quelques jours. et refuse d’allumer la climatisation de son véhicule. « On fait tout ce qu’on peut pour économiser ». 

Tensions et agressivité

Face à ce constat, certains syndicats de soignants ne cachent pas leur inquiétude. « Il y a des véhicules à l’arrêt, des dialyses qui ne sont pas faites, des séances de chimiothérapie retardées, des scanners annulés », assure Claude Delesse, président de la Fédération nationale des ambulanciers privés (FNAP). « Je dirais que la pénurie nous empêche d’effectuer environ 20% de nos trajets habituels », estime-t-il, dépité.  

« La profession donne tout ce qu’elle peut pour assurer les soins, mais ça devient très compliqué dans certaines régions, comme dans les Hauts-de-France, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, dans le Grand Est, en Ile-de-France ou dans le Centre « , ajoute John Pinte, président du Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux (Sniil). Alors que plusieurs régions comme les Hauts-de-France ou l’Ile-de-France tentent d’organiser des accès prioritaires ou des coupe-file pour les professionnels de santé, l’infirmier réclame la réquisition pure et simple de certaines pompes pour les soignants. « Il faut une réelle régulation : on a vu des stations dans les Hauts-de-France avec un simple panneau appelant au civisme afin de privilégier les soignants. Comme vous l’imaginez, ça n’a absolument pas fonctionné ». 

« Il y a une certaine appréhension : on ne sait jamais si on pourra ou non obtenir un plein, malgré le caractère urgent de notre profession », souffle Manon. Lundi soir, l’infirmière a ainsi tenté de couper une file d’1h20 en région parisienne pour assurer sa tournée. « Il m’a répondu d’aller demander à chaque voiture de la queue, qui faisait un kilomètre, si je pouvais passer devant elle. J’ai renoncé ». D’autant que dans certaines stations, la tension monte. Le 8 octobre, le journal Le Parisien rapportait ainsi le comportement ultra-violent d’un automobiliste, qui aurait sorti un marteau et menacé le pompiste d’un établissement du Val-d’Oise qui avait accepté de laisser passer une infirmière. « Plusieurs collègues se sont fait braquer leur voiture pendant le Covid parce qu’ils y stockaient des masques ou du gel hydro-alcoolique. Qui sait jusqu’où les gens sont prêts à aller ? », questionne Joëlle depuis Dieulouard. « On a déjà le retour de certains collègues qui se sont fait insulter ou agresser verbalement pour avoir tenté de faire le plein », se désespère Thierry Pechey. « Cela génère du stress pour les soignants, mais surtout pour les patients, qui se demandent tous s’ils vont ou non être pris en charge ».  

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