Piscine saturée à la Hague, polémiques autour de Bure... Déchets nucléaires, l'heure des choix


La scène évoque un épisode de Stranger Things, le côté surnaturel en moins : sur la colline bordant l’océan, une immense usine de traitement de déchets nucléaires protégée par des barrières infranchissables se découpe sur fond de ciel ombrageux. En contrebas, sur la plage, des citoyens inquiets effectuent des prélèvements d’algues et de coquillages, craignant un relâchement inopiné de radioactivité. Bienvenue à la Hague, dans le Cotentin. Ici, l’industriel Orano opère l’un des plus grands centres de recyclage de combustibles usés au monde. Un lieu sous haute surveillance. 
Stéphanie Gaiffe, directrice adjointe en charge des opérations du site, nous guide dans ce dédale impressionnant composé de 300 bâtiments et de centaines de kilomètres de tuyaux. Au détour d’une allée, un conteneur imposant hérissé d’ailettes dispersant la chaleur stationne en attendant de quitter l’usine. Son contenu – 12 « crayons » en provenance du coeur d’un réacteur d’EDF – vient d’être déchargé avec précaution. Il sera d’abord refroidi en piscine, puis cisaillé et traité chimiquement afin de séparer, récupérer et conditionner les différentes matières qui le composent. La partie réutilisable (uranium et plutonium) servira pour la fabrication d’un nouveau combustible (le mox). Les déchets « ultimes » quant à eux seront vitrifiés sur place. Une opération permettant d’assurer leur stabilité sur plusieurs dizaines de milliers d’années. « Nous sommes contrôlés de manière quasi permanente, soit par l’Agence de sûreté nucléaire (ASN) soit par d’autres organismes, comme le haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS), l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ou la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom) », assure Stéphanie Gaiffe. 
Parler de contrôle est un euphémisme : l’an dernier, l’ASN a dépêché ses inspecteurs à 65 reprises sur le site. « Les visites surviennent parfois de manière inopinée, par exemple la nuit où le week-end. Au minimum, nous accueillons deux ou trois inspecteurs pour une journée, mais sur certaines thématiques nous recevons 15 personnes », précise Stéphanie Gaiffe. En parallèle, les équipes d’Orano s’entraînent à l’apparition de risques, comme un incendie ou la chute d’un panier contenant des matières radioactives dans la piscine de refroidissement.  
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Plus de sureté mais toujours de la méfiance

Mais cette surenchère dans la sûreté n’empêche pas certains habitants de rester sur le qui-vive. « Nous avons régulièrement des alertes sur le site, assure Guy Vastel, membre historique de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro), une structure créée à la suite de la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Cela peut concerner par exemple un pic de tritium dans l’eau. Dans le passé, une fuite de ruthénium s’est produite au niveau d’une cheminée. Et puis il y a eu la contamination du ru des Landes. En 2018, nous y avons effectué un prélèvement qui contenait du plutonium ! »  
 Pour Bernard Laponche, ancien ingénieur nucléaire au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et antinucléaire convaincu, le site de la Hague serait devenu l’un des plus dangereux au monde en raison notamment de sa vétusté. Faux !, répond Orano. « Nos rejets dans l’environnement font l’objet de rapports réguliers. Leur impact est minime et en dessous des normes. » Le phénomène de vieillissement, en revanche, est bel et bien réel, obligeant l’industriel à refaire de nombreuses soudures. « Cependant, on n’a jamais à ce jour identifié un phénomène à un endroit précis qui pourrait avoir un effet de bord », insiste Stéphanie Gaiffe. De fait, Orano compte bien prolonger le fonctionnement de ses usines au-delà des trente années prévues initialement. À une exception près : les évaporateurs, ces grosses cuves qui concentrent les produits de fission les plus dangereux pour l’homme. Comme ils se corrodent plus vite que prévu, il faut les remplacer, ce qui pèse temporairement sur l’activité générale du site. 
« L’indisponibilité de certains équipements ne signifie pas qu’il y a un problème de sûreté, mais le cas échéant celle-ci peut conduire à l’arrêt de l’installation », analyse Igor Le Bars, directeur de l’expertise de sûreté à l’IRSN. Pour ce spécialiste, il n’y a pas d’endroit à la Hague où une simple fuite va conduire à relâcher de la radioactivité dans l’environnement. Et les méthodes de traitement des déchets se sont améliorées avec le temps. « Cependant, il faut bien le constater, même s’il y a plus de sûreté, cela ne se traduit pas dans la population par plus de confiance », constate Dominique Vignon, ancien président de Framatome. Une difficulté dont l’Etat se passerait volontiers, car la filière du retraitement et du recyclage va devoir grossir dans les années qui viennent. 

Régler le problème épineux de l’encombre des piscines de la Hague

« C’est mathématique, explique Dominique Vignon. Le volume de déchets que nous avons à traiter est proportionnel à la quantité d’électricité produite. » Or celle-ci devrait augmenter dans tous les scénarios prévus, qui incluent une montée en puissance du nucléaire. Le défi climatique nous pousse également à optimiser nos procédés. Aujourd’hui, 10 % des combustibles chargés dans les réacteurs proviennent du retraitement. L’objectif d’EDF est de monter à 25 %, voire plus. Mais, avant d’en arriver là, il faudra d’abord régler le problème épineux de l’encombrement des piscines à la Hague.  
« Dans le rapport d’expertise de l’IRSN de 2018, il était écrit qu’il ne restait que 7,4 % des emplacements disponibles en 2016. Cela conduisait à une saturation à l’horizon 2030. Mais, depuis, la situation s’est détériorée en raison des dysfonctionnements de l’usine de Melox, qui produit les assemblages de combustibles mox dans le Gard. Le seuil critique pourrait donc intervenir dès 2024 », indique David Boilley, président de l’Acro. La construction d’une nouvelle piscine aux abords de l’usine de retraitement devait permettre d’éviter l’engorgement. Problème, elle n’arrivera au mieux qu’en 2034. Et une partie de la population ne semble pas vraiment convaincue par le projet. « Celui-ci semble avoir été monté dans la précipitation. De fait, on n’a pas vraiment débattu de la possibilité de trouver un autre lieu », regrette Jean Morin, président du conseil départemental de la Manche.  
« Nous faisons face à un manque d’anticipation et de décision, constate Igor Le Bars. Le problème de saturation dont on parle est identifié depuis la fin des années 2000. Quinze ans plus tard, il y a un projet qui avance, mais il n’est pas là. » 

Cigéo, une décharge controversée

La question du calendrier se pose également de manière aiguë pour Cigéo, l’autre grand chantier de la gestion des déchets. A 600 kilomètres de la Hague, sur la commune de Bure, entre les départements de la Meuse et de la Haute-Marne, l’Andra continue les travaux préparatoires en vue de la création de ce centre industriel d’enfouissement des déchets radioactifs français. Tombeau éternel des déchets de l’atome pour les uns, « poubelle radioactive » pour les autres, il ne laisse personne indifférent dans le coin. L’une des communicantes de l’Andra qui nous escorte se souvient sans peine des affrontements de l’été 2018 à quelques hectomètres de là, dans le bois Lejuc. Occupée deux années durant sous la forme d’une zone à défendre par des opposants au projet, cette forêt sous laquelle l’Andra envisage d’implanter les colis de déchets radioactifs (à 500 mètres de profondeur) a été évacuée manu militari par les autorités. 
La controverse, elle, se poursuit sur d’autres fronts. Le 13 juin dernier, une série d’opposants locaux écrivaient à la Première ministre Elisabeth Borne, lui implorant de surseoir à promulguer une déclaration d’utilité publique (DUP) sur ce « dossier indigent ». Si elle fait tant parler, c’est que cette DUP qui doit être déposée dans les tout prochains jours permettra à l’Andra de déposer d’ici à la fin de l’année une demande d’autorisation de création. S’ensuivra une période d’instruction et un début des travaux de creusement autour de 2027-2028, puis une phase industrielle pilote, les premiers colis radioactifs devant eux arriver en 2035. Le site, lui, est censé fonctionner jusqu’en 2150, jusqu’à l’éventuelle fermeture des puits de stockage.  
Un legs pour le milieu du siècle prochain, dont l’Andra a la tâche d’assurer qu’il ne comportera aucun risque pour les générations futures. C’est le principal rôle du laboratoire souterrain de Bure, ouvert en 2007 à quelques centaines de mètres du futur lieu de stockage, qui doit démontrer la faisabilité de ce concept d’enfouissement. Sous terre, les exploitants français (EDF, Orano, CEA) comptent enfouir jusqu’à 85 000 mètres cubes de déchets parmi les plus radioactifs produits dans l’Hexagone. Des déchets de moyenne activité et à vie longue (MA-VL, 73 000 mètres cubes), issus pour la grande majorité des opérations de traitement des combustibles usés, et de haute activité (HA-VL, 10 000 mètres cubes), résidus de la combustion nucléaire de l’uranium. Ces deux catégories représentant 3 % du volume des déchets en France, mais concentrent 99 % de la radioactivité.  
« Les stockages ont un retour d’expérience très faible. On est à mi-chemin, la faisabilité du stockage en couche géologique profonde a été démontrée. Mais des verrous restent à lever d’ici à la construction du projet »Arrivés dans des colis très spécifiques, ces déchets doivent être stockés dans une roche choisie à dessein. L’argilite a en effet été sélectionnée à la fin des années 1990 pour la vitesse lente avec laquelle les radionucléides pourront s’y déplacer dans les prochains milliers d’années. Dans les galeries du laboratoire, des milliers de tests sont quand même menés depuis maintenant quinze ans pour démontrer la capacité de l’Andra à piéger la radioactivité. « L’idée, c’est de comprendre comment la roche réagira face au creusement des galeries, comment les matières que nous utiliserons, comme le verre, le ciment, l’acier, interagissent avec l’argile, comment les colis vont se comporter et se dégrader », explique Emilia Huret, cheffe du laboratoire de Meuse/Haute-Marne à l’Andra.  
Il le faut bien, car l’exercice du stockage relève de la gageure. En 2022, aucun projet souterrain de déchets radioactifs n’a encore vu le jour dans le monde. « Les stockages ont un retour d’expérience très faible. On est à mi-chemin, la faisabilité du stockage en couche géologique profonde a été démontrée. Mais des verrous restent à lever d’ici à la construction du projet », confie Camille Espivent, ingénieure à l’IRSN. Avancer en marchant. L’idée effraye les opposants au projet, qui dans leur lettre à Elisabeth Borne écrivent une liste à la Prévert de l’ensemble des points qui les interrogent.  

Dialogue de sourds

Quels types et volumes de déchets seront enfouis à Cigéo ? Quel coût ? Quels risques en cas d’incendie, d’explosion, d’inondation internes, de pollution chroniques en cas d’accident ? Ayant quitté son poste de député de la deuxième circonscription de la Meuse sous l’étiquette des Nouveaux Démocrates, Emilie Cariou évoque un « problème qui dure depuis le début du quinquennat ». « Il y a des questions de transparence financière à régler et des incertitudes techniques sur ce site. Malgré cela, la majorité laisse croire que le sujet est réglé. » Le coût, évalué à 25 milliards d’euros par arrêté, fait par exemple l’objet de débats et est jugé par beaucoup sous-évalué (certains estiment le projet autour de 50 milliards). « Il faudrait au minimum le réactualiser fréquemment », confie la députée.  
Face à ces critiques, l’Andra multiplie les explications techniques, mais le débat tourne au dialogue de sourds. L’Agence peut néanmoins continuer à avancer sur ce projet, grâce aux tampons de l’ASN et de l’IRSN, ou encore à celui d’un rapport d’une commission d’enquête rendu en 2021, tous validant à ce stade ses conclusions. Ce, même si des sujets restent non réglés, l’exemple le plus parlant étant celui des déchets bitumés, qui devaient représenter environ 20 % de l’inventaire, mais dont les caractéristiques chimiques les rendent susceptibles de présenter un risque pour le site. Pour le moment, leur utilisation n’est pas prévue dans la phase industrielle pilote.  
A côté de ces débats sur les caractéristiques techniques de l’enfouissement, des choix davantage politiques plus urgents encore se posent, dépassant le cadre du seul projet Cigéo. Lors de sa dernière audition devant l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, le patron de l’Autorité de sûreté nucléaire, Bernard Doroszczuk, s’est interrogé sur la fragilité de la filière de retraitement du combustible. Si ces activités continuent de péricliter, c’est tout le fonctionnement du cycle qui pourrait être en remis en question. Et beaucoup de matières considérées comme aujourd’hui valorisables dans le cadre d’un recyclage pourraient devenir des déchets pour lesquels une solution définitive devra être trouvée. Stocker le combustible mox et l’uranium de retraitement à Cigéo coûterait 5 milliards selon la Cour des comptes. D’autres questions techniques se posant de surcroît sur la sûreté d’une telle opération.  

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Quid enfin des nouveaux EPR voulus par l’exécutif ? « Les EPR ont une durée de vie qui dépassera de loin les installations actuelles de recyclage-retraitement. La première question qu’on devrait poser au fond dans cette relance, c’est celle du cycle du combustible et des déchets », explique Igor Le Bars de l’IRSN. « Il n’y a rien d’impossible, mais ce sont des décisions et des coûts qu’il faut anticiper sur quarante ans », remarque un ingénieur en sûreté nucléaire. Si la France veut de l’atome jusqu’à la fin du siècle, il n’est plus temps d’attendre.  

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