Avant les pluies, les tourments : les ressources en eau de la Nièvre en question face à l'assèchement précoce des na...


Orages, eau, des espoirs… Vite taris. Les quelques averses de l’été n’ont pas été suffisamment vigoureuses pour rétablir l’équilibre. « Notre source est toujours au niveau le plus bas », témoignait, en septembre, Guy Roy, président du Syndicat intercommunal d’alimentation en eau potable de l’Ixeure opérant sur 19 communes à l’est de Nevers.

« Nous ne sommes pas sortis de la période de crise. Nous avons basculé des communes sur d’autres secteurs. Nous réfléchissons à de possibles interconnexions avec le SIAEP d’Imphy pour l’avenir, s’ils ont suffisamment d’eau à nous fournir… » La situation est pour le moins inquiétante, et loin de constituer un cas isolé.

En cinq ans, la Nièvre a connu quatre épisodes de sécheresse (cet été, 65 % du territoire placé en “crise”, 35 % en “alerte renforcée”). En 2050, les températures auront augmenté de 2 à 2,5 °C, et les vagues de chaleur s’étendront en durée.

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ce sont les “contrastes saisonniers” qui seront davantage perturbateurs, comme l’explique François Thomas, chef du service des eaux du département, avec « une recharge des nappes tardives en fin d’automne, des pluies abondantes en hiver sur des durées plus courtes, et un assèchement précoce des sols au printemps. »

Des nappes en difficulté

La clé, en effet, ce sont les nappes phréatiques, ces eaux souterraines peu profondes qui constituent des espaces naturels de stockage. « Toutes les pluies qui tombent n’ont pas la même efficacité pour les recharger », précise Clément Doney, hydrogéologue dijonnais du Bureau de Recherches Géologiques et Minières.

« Une partie de l’eau s’évapore, interceptée par le feuillage des végétaux. Ensuite, une partie atteint le sol et ruisselle pour rejoindre les cours d’eau. Un peu d’eau s’infiltre dans le premier mètre du sol, et sera utilisée par les plantes… Et c’est enfin ce qui reste qui parviendra jusqu’à l’aquifère. »

Cette infiltration varie en fonction des systèmes géologiques. Le socle cristallin du Morvan, dans lequel l’eau pénètre par des fissures, constitue « un réservoir aux capacités limitées », reprend Clément Doney. Dans la majeure partie du département, ce sont les calcaires et la marne qui permettent la formation de karsts, « des cavités qui s’élargissent du fait de l’écoulement des eaux ».

Enfin, dans les sables et les alluvions liés aux grands cours d’eau (Loire et Allier), « l’écoulement se produit à travers les grains, avec ce que l’on appelle la porosité interstitielle ».

Selon la période de l’année, la quantité d’eau qui parvient à la nappe diffère. D’octobre à avril, « avec un sol déjà gorgé d’eau et une végétation en berne », l’infiltration des pluies est plus aisée. « En revanche, en plein été, avec les fortes chaleurs, les végétaux pompent tout. Et lorsque le sol est très sec, il fait une croûte qui le rend peu perméable. Il faut donc des épisodes pluvieux de longue durée, pour saturer les sols. » 

La vie sans eau, pour les vaches comme pour les humains, ce n’est pas possible…

La réduction de la période de recharge hivernale doublée de la pression estivale sur les ressources en eau pose donc problème. C’est à cette vulnérabilité que le conseil départemental compte d’ailleurs s’attaquer en travaillant, au cours des deux prochaines années, à l’élaboration d’un plan spécifique pour optimiser les usages et protéger ce bien commun. 

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Pour ce qui est de l’eau pluviale précisément, elle appartient au propriétaire du terrain sur lequel elle tombe : aussi, chacun est libre de la récupérer, chez soi, pour arroser son jardin ou pour remplir la chasse d’eau de ses WC, évitant ainsi du gaspillage.

Les collectivités, quant à elles, tentent de se saisir du sujet  : « Nous testons la récupération sur les toits des centres d’entretien routier pour nettoyer les véhicules », rappelle Blandine Delaporte, vice-présidente du conseil départemental.

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Elle rapporte que toutes les communes n’ont pas encore effectué de zonage d’eau pluviale, une cartographie pouvant permettre de réduire le ruissellement et d’adapter les politiques de gestion de l’eau dans l’aménagement du territoire. « Le problème se pose surtout dans les centres historiques, qui ne sont pas conçus pour accueillir et les eaux usées et les eaux pluviales. malgré la possibilité d’accompagner localement ces réflexions et travaux.

L’agriculture en quête de solutions

Confronté à la raréfaction de la ressource en eau en été, le secteur agricole fait aussi de cette question une priorité. La Nièvre compte assez peu d’irrigants, selon le président de la chambre d’agriculture Didier Ramet. En été, c’est plutôt l’abreuvement des 300.000 bovins qui préoccupe les éleveurs. Certains envisagent déjà d’étudier la récupération d’eau sur les toitures de bâtiments agricoles.

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Et quid de potentiels projets comme les retenues collinaires, évitant d’aller puiser dans les nappes?? « Il ne faut se fermer à aucune solution. Dans tous les cas, on ne veut pas que ce soit seulement l’agriculture qui pilote. Il faut calculer, construire ensemble pour qu’il n’y ait pas d’oubliés. On pourrait imaginer des réserves communales pour l’usage domestique, par exemple. Quoi qu’il en soit, il faut travailler en amont des crises, et mobiliser des financements qui n’existent, aujourd’hui, pas ou peu. La vie sans eau, pour les vaches comme pour les humains, ce n’est pas possible… »

Il faut recréer des sols capables de capter l’humidité, permettre au sol lui-même d’être un fertilisant.

Vice-président du comité nivernais pour une agriculture durable, particulièrement attentif au déploiement d’installations sur d’autres territoires et à leurs conséquences, Pierre Kaluzny met en garde notamment contre les retenues de substitution, « de vastes étendues bâchées alimentées par un pompage dans les nappes. Le principe, c’est de dire qu’en hiver, cette eau ne sert à rien et qu’on peut la capter en prévision de l’été. Mais elle est essentielle au milieu aquatique, générant de petites crues qui nettoient les rivières.

Il faut à ces dernières de la variabilité de niveau, sinon, tout s’y meurt. Avec les barrages sur la Loire ou l’Allier, il y a déjà tellement de régulation l’hiver qu’on n’a plus ces « coups d’eau » qui modèlent les sédiments. Pensons aussi que les nappes alluviales servent à recharger les rivières l’été… »

Pierre Kaluzny invite à repenser les pratiques agricoles, en s’appuyant sur l’”eau verte” absorbée par les végétaux puis relâchée dans l’atmosphère (par opposition à l' »eau bleue” qui ruisselle, va dans les cours d’eau ou se retrouve stockée dans les nappes).

« Dans le modèle agro-industriel qui veut que tout pousse le plus vite possible, les plantes souffrent de stress hydrique dans des sols minéralisés par l’usage d’engrais azotés. C’est comme dans le désert. Il faut recréer des sols capables de capter l’humidité, permettre au sol lui-même d’être un fertilisant. »

Il ne faudra pas que trop d’eau coule sous les ponts avant de parvenir à répondre à ces enjeux. Même si, au fond, c’est tout ce que l’on souhaite… Pour ne pas se retrouver le bec dedans.

Un défi pour les zones urbaines

L’agglomération de Nevers gère les eaux pluviales depuis deux ans seulement. Un sujet majeur pour Maurice Maletras, vice-président aux enjeux de l’eau : « Nous souhaitons aider les particuliers à s’équiper en récupérateurs, et nous envisageons d’utiliser les eaux non conventionnelles pour l’arrosage des espaces verts ou le lavage de la voirie. »

Autre volet : la prévention des inondations, avec des projets de trottoirs infiltrants pour empêcher le ruissellement et l’amélioration des réseaux, qui, par la faute de mauvais branchements, connaissent des épisodes de saturation. La collectivité recrute actuellement un ingénieur pour travailler ces questions. 

En chiffres, dans la Nièvre :

 

310

points de captage pour l’eau potable (17 millions de m3 par an).

150

lieux de prélèvements dédiés à l’irrigation (8,6 millions de m3 par an). C’est peu par comparaison avec d’autres départements (par exemple le Cher : 30 millions de m3).

22

points de prélèvements dédiés à l’industrie (6 millions de m3 d’eau).

11

lieux permettent d’alimenter les canaux (145 millions de m3). Cette eau est cependant restituée dans l’environnement.

184

millions de m3 d’eau sont nécessaires au fonctionnement de la centrale de Belleville. Une partie de l’eau prélevée s’évapore, sans restitution à la Loire. 

 

Ne sont pas quantifiés les volumes prélevés pour l’abreuvement des animaux, pour le maintien du niveau des étangs, ceux inférieurs aux seuils réglementaires de déclaration.

 

Alice Forges

alice.com