Post-partum en temps de Covid  : la solitude décuplée des mères


Refus du père en salle de naissance, port du masque pendant le travail… Lors du pic de la crise de la Covid-19, les futures mères ont été contraintes à vivre un accouchement « pas comme les autres ». Malheureusement, pour la plupart d’entre elles, l’épreuve était vouée à se prolonger bien après le retour de maternité. Une réalité toujours d’actualité.

« Les difficultés des unes et des autres ont fluctué au gré des restrictions sanitaires et des éclairages scientifiques », souligne Anne Evrard, co-présidente du Ciane. Dès le printemps 2020, le collectif constitué d’associations françaises spécialisées dans la périnatalité met en place une ligne d’écoute gratuite. Le standard est pris d’assaut. Préoccupations majeures des femmes, une fois rentrées chez elles : la possible transmission du virus mère-enfant ou d’éventuelles séquelles chez le bébé en cas d’infection lors de la grossesse.

Post-partum en temps de Covid  : la solitude décuplée des mères

Isolement extrême des parents et absence de suivi

Et lorsque le compagnon était en télétravail, il n’était pas disponible pour aider », illustre-t-elle.

Le post-partum des mères en confinement, une inquiétude de plus pour les soignants

celles censées en entamer un, ne l’ont pas fait, imaginant que ce n’était plus possible », déplore Anne Evrard. « C’est dommage, avec le Ciane, nous avions mis en place très tôt un fichier des professionnels de santé qui consultaient en distanciel. »

celles censées en entamer un, ne l’ont pas fait, imaginant que ce n’était plus possible.

L’apprentissage de l’allaitement, dégât collatéral majeur

À cette époque « J’ai souvent retrouvé mes patientes scotchées devant les chaînes d’information en continu ; bien loin d’une sérénité propice au maternage, décrit-elle. Des allaitements ont été mis en échec par ce stress intense. »

Emmanuelle n’oubliera sans doute jamais son baby-blues à huis-clos, dans l’appartement de 30 mètres carrés, avec son compagnon en télétravail. « J’ai eu la chance d’accoucher deux semaines avant le premier confinement mais je me suis ensuite retrouvée seule face à mes doutes. Une fois effectuée la visite de contrôle chez le pédiatre, il me restait Internet pour l’info et ma mère au téléphone pour le soutien », partage la trentenaire. « J’ai eu un mal fou à installer l’allaitement ; si j’avais pu aller à la PMI plus souvent, cela aurait été moins angoissant. J’étais aussi en panique à cause des difficultés d’approvisionnements, nous avons donc acheté du lait en poudre en avance. »

À partir de mi-avril 2020, nous avons reçu de plus en plus d’appels liés à des dépressions postnatales. 

notamment auprès des primipares Sans compter le manque de matériel au départ », remarque Anne Evrard.

Face à l’ampleur de la crise, on a assisté à une auto-censure de la part des nouvelles mères. « Les premiers temps, elles ne se sont pas autorisées à le dire, mais à partir de mi-avril 2020, nous avons reçu de plus en plus d’appels liés à des dépressions postnatales. Celles-ci se manifestant bien plus tôt que d’habitude, se remémore Elise Marcende. Généralement, les nouvelles mamans appellent trois ou quatre mois après la naissance. Avec le confinement, elles se sont manifestées entre la sixième et la huitième semaine, soit au pic du postpartum. » 

Le spectre de l’infection

Point commun entre toutes  : la peur de l’infection, de soi et des proches.

« J’ai emmené mon bébé une seule fois chez le pédiatre. Etant donné qu’il allait bien – pour mon troisième enfant, j’avais les repères -, j’ai zappé les autres visites par peur qu’il attrape la Covid. Le rapport bénéfice-risque a été vite calculé », admet-elle.

 les personnes issues d’un milieu favorisé ont géré bon gré mal gré « l’anarchie covidienne », contrairement aux publics des PMI, socialement plus fragiles. Plusieurs associations ont mis en place des lignes d’appels pour répondre aux personnes en souffrance. « Quand le monde de la périnatalité n’est pas disponible, on peut toujours joindre son généraliste ou son pharmacien », pointe Anne Evrard. Des réflexes encore peu installés au sein de la population.

J’ai emmené mon bébé une seule fois chez le pédiatre.

le vécu de l’accouchement, le lien mère-enfant, ou encore les relations avec le conjoint.

Des ambiances familiales délétères

Si, à la sortie du premier confinement, le fonctionnement des maternités et des services de gynécologie obstétrique publics ou privés en reviennent à ce qu’ils doivent être, l’état de stress chronique demeure, ou s’aggrave, selon les fluctuations du virus. Pour Patrica Curtet, le sentiment de solitude s’atténue mais la prudence reste la règle. Les grands-parents ne veulent pas visiter les nouvelles mères… ou n’y sont pas conviés. Les partis pris des uns et des autres génèrent de fortes tensions dans des couples déjà à bout.

 » Nouvelle donne du second confinement  : les écoles sont restées ouvertes. La question de la transmission de la Covid par les enfants passent en tête dans les appels pour les familles avec fratrie, surtout quand l’un d’eux fréquente la maternelle. « En marge du sentiment de solitude, l’absence de parole scientifique ferme a fait beaucoup de dégâts », relève Anne Evrard. 

Au standard de Maman Blues, les appels se multiplient mais raccourcissent (cinq à dix minutes), en écho aux poussées d’angoisse. « D’habitude, nous avons des discussions longues, liées aux suites d’ accouchements traumatiques par exemple. Là, les gens avaient besoin d’entendre en urgence un interlocuteur, la tension retombant très vite sitôt des explications claires et factuelles reçues », témoigne Elise Marcende.

Une détresse toujours aussi forte

Depuis la fin 2020, l’association Maman Blues assiste à une forte hausse des demandes  : des personnes en difficultés latentes qui n’avaient pas encore franchi le pas. « Sur Instagram, de janvier à mars 2021, nous avons reçu 60 messages privés ; soit bien plus que ce qu’on observe d’habitude », explique Elise Marcende, qui relève le même emballement sur Facebook, la messagerie générale de l’association, ou encore du côté des référentes locales. « La crise a laissé des traces, des inquiétudes audibles sur notre hotline. L’incertitude autour des annonces possibles du gouvernement accentue le phénomène », interprète la présidente.

Selon elle, il faudra porter attention, ces prochains mois, aux couples victimes d’angoisses particulièrement intenses au cours de la grossesse. Des craintes souvent liés à la peur de l’infection, au changement brutal d’organisation familiale. La charge émotionnelle ne se révèle parfois pas sur le coup. « On entend la lassitude ; les gens ont moins de ressources pour faire face, ils continuent à appeler avec des demandes simples », remarque Anne Evrard. 

Dans ce grand flou périnatal, elle souligne toutefois une bonne nouvelle  : accélérée par le contexte sanitaire, la loi qui recommande la désignation d’une sage-femme référente vient d’être votée à l’Assemblée nationale et devrait être débattue incessamment au Sénat. « Cette mesure permettrait de suivre chaque future mère de sa préparation à la naissance jusqu’au post-partum », résume-t-elle. 

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