Procès de l'attentat de Nice : louons maintenant la colère du juste


La mort publique est particulière. Parce qu’elle a des spectateurs. Entre toutes les choses publiques, c’est la plus exposée, la plus amèrement notoire.

Et cette exposition possède son propre conducteur. D’abord le choc, puis l’horreur et le chagrin, après quoi l’on attend tranquillement le tragique mais admirable pardon des blessés et des endeuillés. En privé, la mort peut se heurter à de multiples émotions, parfois surprenantes : impossible consolation, culpabilité, colère même.

Mais la mort publique se conjugue mal avec la colère. Ça détourne les caméras, la colère. Pourtant, cette semaine, pendant le procès, pleurant la perte de l’enfant qu’ils ont fait ensemble, deux témoins enflammés ont montré la place que la colère mérite.

Anne Gourvès était la mère d’Amie, 12 ans, morte ce soir-là. Sa description des derniers instants de sa fille a été dure et émouvante. Elle l’a accompagnée à l’hôpital, jusqu’au bout, et a essayé de lui fermer les yeux après sa mort.

Anne raconte qu’elle a été saisie par la manière dont la mort n’a pas abîmé sa fille aînée. « Elle est belle, ne cesse-t-elle de répéter, elle est belle. »Ce n’est pas un détail anodin, à la lumière de son récit de la suite, déchirante.

Une autopsie a été conduite, pendant laquelle une quantité folle d’organes a été retirée de la petite  : cœur, thymus, reins, poumons, pancréas, foie, utérus, ovaires, encéphale, dure-mère, surrénales, bloc cervical, tube digestif.« Ma fille a été assassinée deux fois. Une fois par un fou, la seconde par la médecine légale.

Ma fille de 12 ans a été découpée en morceaux. » Elle parle avec une colère froide, furieusement contenue. Le corps de sa fille lui est rendu par les autorités médicales « après cinq jours de kidnapping ».

Elle se souvient  : « Un choc. C’est le musée Grévin. Ma fille est une poupée de cire.

 » Amie est défigurée, à peine reconnaissable, une arête horrible barre son front à l’endroit où son crâne a été ouvert. La peine et le mépris d’Anne Gourvès s’aiguisent comme une lame chauffée à blanc lorsqu’elle parle des insuffisances médicales et organisationnelles, de la faiblesse de la sécurité, du secret, du manque d’information. Elle parle de ceux qui ont dérobé les cadavres dans la nuit.

Du fait que les familles n’ont pas été informées qu’on a retiré des organes à leurs proches. De la folle insistance des autorités pour conserver ces organes (six ans plus tard, ceux d’Amie n’ont toujours pas été restitués à la famille).

« Quand un enfant est assassiné, c’est quelque part toute la famille qui est assassinée.

C’est toute une branche généalogique qui va manquer. »

Lorsqu’elle retourne s’asseoir, quelques applaudissements discrets s’élèvent, de la part de certaines victimes ; d’autres la prennent dans leurs bras. C’est la première fois que je vois ça.

C’est mérité. Cette mère en colère, c’est Boadicée, c’est une reine en furie.J’étais impatient de rencontrer le père d’Amie (les parents sont séparés).

Thierry Vimal, 51 ans, est écrivain, il publie depuis 1999. Parmi ses livres, 19 tonnes (éd. Le Cherche Midi), le récit sur 1 000 pages de l’attentat et de son noir quotidien depuis (19 tonnes, c’est le poids du camion-bélier).

Il a décidé de couvrir le procès lui-même. En écrivain. Il tient un journal numérique sous forme poétique.

Mais pas genre Victor Hugo. C’est une poésie furieuse et transgressive, qui doit plus au punk qu’au hip-hop.Je l’ai écouté témoigner avant de le rencontrer.

Il y avait une sorte de jubilation dans mon impatience. Cet homme-­grenade dégoupillée allait tenir la cour en haleine, forcément. Il me semblait que certains membres du tribunal partageaient mon impatience (ou ma crainte ?).

Finalement, ça ne s’est pas passé comme ça. Pas une déception, une surprise. J’aurais dû m’en douter.

Il parle vite, comme si trop de mots se présentaient à lui et qu’il fallait qu’il se dépêche de les attraper pour les dire. « Avant, la maison était toujours pleine de monde, des amis, la famille, les amies des petites. Et puis, après, on se retrouve à trois.

Il n’y a aucune perspective d’amélioration. Il n’y a aucun avenir. On est figés dans le malheur.

 »Il fait le récit impressionniste du noir échec des autopsies et de l’ablation d’organes, il sait que son ex en a déjà parlé. Il répond à la question sur sa vie intime qu’absolument personne ne lui a posée (il est physiquement incapable de bienséance, c’est merveilleux). Il n’est pas en état d’être avec une femme.

« Ça ne marche pas… parce que… c’est moi qui décide quand on se voit ou pas. Je suis devenu absolument tyrannique. » De là, il parle des corps, du fait que le mot « corps » lui-même a changé après ce qui est arrivé à Amie.

De la manière dont, en anglais, le mot « body » peut désigner les vivants comme les cadavres, un twist linguistique. Pas pour Vimal.Dans un soudain moment d’abstraction, il dit ceci  : « Le camion, c’était masculin, définitivement.

Le masculin est vulgaire, destructeur, tueur. Je l’ai en moi. Je ne suis plus l’homme que j’étais.

Et tant mieux. »Lorsqu’il s’en va, la cour lâche un soupir de soulagement presque visible.Plus tard, au cours de deux soirées bien alcoolisées (deux écrivains, quoi vous dire ?), je parle davantage avec Thierry.

« J’avais raison de parler de masculinité. Le camion est une chose qui est définitivement masculine. C’est un jouet de petits garçons, on les a tous vus détruire les Playmobil ou quoi que ce soit avec l’arme qu’est leur petit camion.

C’est un truc qu’on connaît en soi – c’est un plaisir de détruire. »Il sait parfaitement la place que tient l’attentat de Nice dans la conscience des Français. « Ce n’est pas la faute des victimes du 7 Janvier ni du 13 Novembre, c’est juste la vérité de dire que nos morts ne sont pas bankable.

Mais il faut lutter contre cela. » Et Vimal lutte. Il a proposé à plusieurs médias de faire la chronique du procès (Mediapart, Libé et même Charlie).

Seul Mediapart a répondu – pour refuser. Avec toute la froide objectivité possible, c’est stupéfiant. Considérant les absolus vampiriques de la presse écrite, si un écrivain accompli qui se trouve être le père d’une enfant victime vous offre ses services, vous ne soupesez pas la proposition, vous lui sautez à la gorge et lui demandez quand il est prêt à démarrer.

com), et je comprends. Pas moyen que Libé publie ça.

C’est beaucoup trop imprévisible, trop humain, trop corrosif, mais surtout beaucoup trop vrai. Vous devriez aller lire. À côté, presque tout ce qui s’écrira d’autre sur le procès passera pour de la merde.

« Je n’ai pas le choix – en parler, écrire dessus. Toute la journée, je pense à ça. Six ans après, ce n’est pas digéré.

 »

En parlant d’Anne et de Thierry, on pourrait oublier leur point commun, la raison de tout cela, leur fille Amie. Je ne l’ai jamais rencontrée et ça n’arrivera pas. Mais je ne peux pas m’empêcher de le regretter.

Ça devait être quelque chose, le produit de ces deux feux sacrés  : le feu froid et constant de la mère, l’incendie bondissant plein d’étincelles du père. Ça a dû être de la thermogénétique, cette incandescente naissance. Oui, je suis en deuil de ma rencontre avec cette enfant-feu.

Traduit de l’anglais par Myriam Anderson.