Quand la Chine se cache dans nos assiettes


Publié le 10 juil. 2020 à 6h00Relocaliser la production, défendre sa souveraineté alimentaire, manger français, voire manger local… Depuis quelques mois et surtout depuis le début de la crise sanitaire, industriels, distributeurs, restaurateurs et dirigeants politiques ne parlent que de ça. Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres… Nos chariots sont remplis de viandes importées du Brésil ou de Nouvelle-Zélande, de cacahuètes ou de noix de cajou venues d’Inde, de fraises et de melons produits en Espagne ou au Maroc.

Il faut ajouter à cette liste un autre pays qui s’est invité dans nos assiettes : la Chine. Et cela va bien au-delà de la bière Tsingtao dégustée dans un restau asiatique, ou des nouilles ou de la sauce soja achetées à l’épicerie exotique du quartier. Le plus souvent, nous avalons bien des aliments made in China sans le savoir, en ouvrant une boîte de conserve ou un plat préparé.

A la maison, au restaurant ou à la cantine, nous dévorons à notre insu de la sauce tomate, des pots de miel, des cornichons, des asperges, de l’ail, des champignons, des jus de fruit, du poisson congelé – notamment le tilapia, poisson le plus consommé au monde, dont la Chine est le premier producteur – en provenance de l’Empire du Milieu. Et même du caviar !

Le caviar chinois : moins de goût, plus de marge

« La Chine est devenue le premier producteur mondial de caviar, déplore Didier Suberbielle, actionnaire de la PME Caviar de Neuvic, en Dordogne. C’est pourtant la France qui a fait sa réputation, il y a un siècle, grâce aux Russes blancs de Paris.

Aujourd’hui, même à Paris, les grands négociants vendent surtout du chinois, de moindre qualité que le français et beaucoup moins cher, y compris auprès des grands chefs étoilés qui en font la promotion pour de mauvaises raisons. » Selon lui, il faut défendre nos produits d’Aquitaine face au nouveau géant, dont les seuls esturgeons du lac Qiandao représentent plus du tiers de la production mondiale ! « Je m’y connais particulièrement en caviar, répond le chef trois-étoiles Paul Pairet, installé à Shanghai. alors que tous les grands chefs en achètent pour leurs restaurants en France ! Avant, c’est vrai, il pouvait avoir un léger goût de vase, mais depuis cinq ou six ans, il a un excellent rapport qualité-prix.

» La mention du pays d’élevage figure obligatoirement sur l’étiquette de chaque boîte, conformément à la Convention internationale sur les espèces menacées d’extinction. Encore faut-il repérer le code pays qui figure au milieu d’une suite de lettres et de chiffres…

Le problème de la réglementation

La quantité des produits chinois consommés dans l’Hexagone est impossible à chiffrer. Selon les Douanes, la France a importé l’an dernier pour 516 millions d’euros de produits agricoles et agroalimentaires de Chine, surtout des produits de la mer (204 millions) et des légumes frais ou en conserve (89 millions).

C’est peu, en apparence, d’autant qu’a contrario la Chine importe pour 3,48 milliards d’euros de denrées françaises, surtout des vins et spiritueux. Mais seuls les produits 100 % chinois sont répertoriés dans les statistiques. Les ingrédients contenus dans les conserves ou dans les plats cuisinés, eux, n’ont aucune chance d’être recensés par les Douanes… Le caviar dégusté en France aux tables étoilées est souvent… chinois.

dans l’usine de Kaluga Queen, à Quzhou, dans le Zhejiang, en 2019)./: la réglementation. Jusqu’à présent, rien n’oblige les industriels de l’agroalimentaire, ni les distributeurs (qui commercialisent mais aussi fabriquent sous leurs propres marques), à indiquer sur l’étiquette l’origine du produit, ni celle de ses principaux ingrédients.

La plupart des grandes entreprises que nous avons interrogées nous ont d’ailleurs répondu qu’elles n’étaient en aucun cas concernées par le made in China. Et sans doute les dirigeants eux-mêmes n’en savent-ils trop rien. « Chez Système U, c’est probablement infime, réagit Dominique Schelcher, le président du réseau.

Peut-être quelques produits dans les rayons exotiques, plus quelques ingrédients dans des recettes et quelques achats effectués par appel d’offres. Mais sur l’alimentation, on se bat pour la qualité et on achète surtout du made in France. » Chez Carrefour, même son de cloche  : « Pour la filière animale, on exclut de s’approvisionner en Chine, et pour les végétaux, c’est très rare et soumis à un contrôle strict.

 »

Des clients de plus en plus attentifs

Seul Picard a accepté de répondre en détail à nos questions. Sans doute parce que l’enseigne fait partie des plus sourcilleuses sur ses approvisionnements. « Après des années de réflexion, nous avons choisi de refuser quasiment tous les produits d’origine chinoise, explique Elisabeth Bouton, directrice de la qualité et du développement durable.

Pour les viandes, les produits de la mer, le lait et le miel, nous avons même clairement interdit à nos fournisseurs d’acheter là-bas. »Une décision fondée sur une analyse de risque, et sur les indications du réseau d’alerte de l’Union européenne, un système utile mais pas infaillible puisqu’il repose sur les contrôles effectués par les pays membres. Les plats asiatiques sont fabriqués pour l’essentiel en Thaïlande, par des fournisseurs suivis par le groupe depuis plusieurs décennies, et pour le reste au Vietnam.

Picard se montre méfiant car il a acquis au fil du temps une bonne connaissance de l’agriculture locale. « Les élevages de poissons, très intensifs, par exemple, n’apportent pas de garantie suffisante », assume Elisabeth Bouton.Les attentes des clients, et l’image qu’ils se font de la Chine, comptent aussi.

En 2008, le scandale du lait à la mélamine, qui a intoxiqué près de 100.000 Chinois, a dégradé la réputation du pays. Depuis. ou encore des usines géantes qui transforment les poissons en filets, ou tranchent des saumons… venus d’Europe.

« De toute façon, nos clients sont de plus en plus attentifs à l’origine France de nos produits, pour défendre les producteurs, mais aussi pour une question de bilan carbone, souligne Elisabeth Bouton. Ils sont d’autant plus exigeants qu’ils savent que, s’agissant de surgelés, ils pourraient venir de loin. »

La face cachée de la mondialisation

Si Picard reste inflexible sur les aliments d’origine animale, il n’a pas totalement banni les végétaux chinois.

Dans les congélateurs de l’enseigne, on trouve ainsi deux références de produits cultivés en Chine  : des cèpes et du gingembre coupé. « Ces cèpes sont des produits sauvages, qui ne sont pas ‘processés’, précise Elisabeth Bouton. Ils poussent dans un parc naturel de la province de Yunnan.

Le gingembre aussi est très naturel, il vient de la province de Shandong. » Pour le reste, seuls quelques ingrédients comme la purée d’ail (industrielle) en sont importés, vu que l’Europe n’en produit pas suffisamment. Picard, qui impose des cahiers des charges très stricts à ses fournisseurs, refuse en revanche que les producteurs de plats cuisinés utilisent de la tomate venue de Chine.

Le poisson chinois. une ferme aquacole de Dalian, dans le Liaoning, en 2019), est refusé par des acteurs de l’agroalimentaire comme Picard, qui estiment qu’il n’apporte pas les garanties suffisantes./XINHUA-REALa tomate ? C’est peut-être le meilleur exemple de cette face cachée de la mondialisation. Quand nous achetons une boîte de sauce ou de coulis, en choisissant dans les rayons une marque authentiquement italienne, en réalité le fabricant a pu importer son concentré de tomate de Chine, avant de le diluer dans son usine et de l’estampiller made in Italy  ! Ce système est d’ailleurs décrit dans le livre L’Empire de l’or rouge, enquête mondiale sur la tomate d’industrie (Fayard), publié en 2017 par Jean-Baptiste Malet, qui a reçu l’année suivante le Prix Albert-Londres.

La Chine n’a mis que vingt ans à devenir le numéro 2 mondial du concentré de tomates, un produit qu’elle ne consomme pas et qu’elle vend dans plus de 130 pays. On en retrouve dans les lasagnes, les pizzas fraîches ou surgelées, les sauces ketchup du monde entier…

« Le goût n’a rien à voir »

Les rayons des supermarchés sont remplis de ces produits chinois qui n’annoncent pas leur couleur. Dans de nombreux secteurs, des PME ont pour concurrents de grands industriels de l’empire du Milieu, qui leur prennent des parts de marché.

« Tout le monde sait que les asperges des grandes marques de conserve viennent de Chine à plus de 70 % (le reste étant importé du Pérou), annonce Pascal Lafont, le PDG des Vergers de Gascogne, une entreprise implantée à Fleurance (Gers) réputée pour ses bocaux d’asperges blanches des Landes. Ces boîtes sont vendues autour de 2 euros, soit moins de la moitié du prix auquel je vends les miennes. Mais le goût n’a rien à voir.

Moi, je me fournis auprès de producteurs landais, les légumes sont cueillis, pelés et mis en boîte à la main avec de l’eau et du sel. Les produits chinois, eux, sont fabriqués dans des usines géantes par des groupes soutenus par le gouvernement, ce qui est déloyal. Leur bilan carbone est désastreux.

 » Pascal Lafont est en outre convaincu que, contrairement aux siennes. y compris les labellisées « bio »  : « Je vous rappelle que la certification se fait par du déclaratif, pas par des analyses en laboratoire. »

Tromperie en bande organisée sur le miel

Autre produit dont l’origine n’a pas à figurer sur l’étiquette  : le cornichon. Unilever France, propriétaire entre autres des marques Maille et Amora, indique s’approvisionner essentiellement en Inde.

D’autres industriels doivent lui préférer la Chine, vu qu’elle représente les deux tiers du marché mondial… Même constat pour les haricots verts extrafins en conserve, dont les consommateurs français raffolent. « Quand vous achetez en supermarché une boîte d’extrafins, ‘cueillis et rangés à la main’, vous avez de bonnes chances qu’ils soient chinois, explique un ancien acheteur de la grande distribution. Le coût de la main-d’oeuvre pèse lourd dans le prix final.

Or, dans les gammes ‘premiers prix’, les soucis de traçabilité, de qualité et de bilan carbone revendiqués par les grandes enseignes sont vite oubliés au profit de la négociation sur le prix. »La Chine est le leader mondial du cornichon, un marché dont elle détient les deux tiers. Et le numéro 2 mondial du concentré de tomate, qu’elle produit exclusivement pour l’exportation.

c’est un cas encore plus ennuyeux, puisqu’il fait l’objet de fraudes en série. Comme la production européenne ne suffit pas, l’UE importe 80.000 tonnes de miel chinois, à un prix moyen de 1,24 euro le kilo, contre 3,90 sur le Vieux Continent.

Un écart qui s’explique probablement par un ajout de sirop de sucre… Les fraudes sont fréquentes sur l’origine des pots. La DGCCRF a ainsi annoncé l’an dernier avoir démantelé « une tromperie en bande organisée sur la ‘francisation’ de plusieurs centaines, voire milliers, de tonnes de miel originaires de Chine et d’Espagne ». C’est pour ces raisons, et aussi pour repeupler notre pays en abeilles, qu’Arnaud Montebourg, ancien ministre, lui-même fondateur de la marque de miel Bleu Blanc Ruche, appelle carrément à l’interdiction d’importer des pots chinois.

Selon nos informations, Carrefour a banni le miel de Chine de ses rayons.

Une grande ignorance

Et la viande chinoise ? Surprise  : on peut aussi la retrouver dans nos menus. Lors de la restitution des travaux du think tank agroalimentaire des « Echos », en juin 2019. avec des plats cuisinés Claude Léger, sa marque de distributeur  : « Savez-vous pourquoi l’origine de la viande n’est pas indiquée sur cette boîte de lapin à la moutarde, alors que sur les autres, saucisse aux lentilles ou blanquette de veau, elle est précisée et même accompagnée d’un drapeau tricolore ? C’est parce que le lapin est chinois et qu’Intermarché en a honte.

 »

Certes. mais vous n’auriez pas oublié les nombreux scandales alimentaires, vache folle, viande de cheval, que nous avons eus aussi en Europe ?

Cette « honte » répond à la méfiance des consommateurs mais relève aussi d’une certaine forme de préjugés. « Vis-à-vis de la Chine, il y a beaucoup d’ignorance  ! réagit Paul Pairet, chef français triplement étoilé installé dans le pays depuis quinze ans. Tant qu’on n’a pas vécu quelque part, on a toujours des a priori.

Certes. mais vous n’auriez pas oublié les nombreux scandales alimentaires, vache folle, viande de cheval, que nous avons eus aussi en Europe ? »Le patron du restaurant Ultraviolet à Shanghai, célèbre dans l’Hexagone grâce à l’émission Top Chef sur M6, dont il est cette année l’un des jurés, se fournit pour l’essentiel auprès de petits producteurs locaux chinois  : « J’achète de magnifiques fleurs de courgette, aubergines et asperges vertes, des poissons d’exception issus du port de Dalian, au nord-est du pays. Les seiches pêchées en Chine sont fabuleuses, les turbots aussi. » Paul Pairet assure même que le tilapia chinois ne mérite pas sa réputation  : les plus belles pièces sont vendues très cher sur le marché local.

La Chine aussi a des terroirs, des maraîchers et des éleveurs de qualité.

L’asymétrie des normes

Reste que ce ne sont pas ces produits qu’elle exporte. Pour rassurer des consommateurs qui réclament la transparence, Olivier Dauvers propose de rendre obligatoire la mention du pays de provenance – il a initié l’opération « Balance ton origine ».

Une simple information suffirait selon lui à orienter une partie des achats vers les producteurs français, qui en ont bien besoin. « Je n’ai rien contre le libre-échange, précise-t-il, mais j’ai un problème avec l’asymétrie des normes, sanitaires et environnementales. Le consommateur a le droit de savoir, et le producteur le devoir d’informer.

 » Une loi sur l’information dans les produits alimentaires a été adoptée le 27 mai dernier à l’Assemblée nationale. Elle concerne peu de produits (surtout la viande et le vin consommés hors foyer) et sa portée sera limitée. Mais pour se ménager leurs clients, les acteurs de l’alimentation ont intérêt à se réformer sans attendre.

Des géants chinois intéressés par la France

nombre d’entre eux ne publiant pas de chiffres consolidés. Selon la plupart des sources consultées, notamment l’enquête du journal China Daily, le numéro 1 du secteur est Cofco, conglomérat de près de 120.000 salariés, qui a réalisé l’an dernier un chiffre d’affaires de 63,5 milliards d’euros.

Exportateur, mais aussi très gros importateur, le groupe a été sommé en juin par Pékin de cesser ses achats de soja et de porcs aux Etats-Unis, suite aux tensions entre les deux pays. Le numéro 2, WH Group, emploie 110.000 personnes pour des ventes de 21,5 milliards d’euros.

Premier producteur mondial de porcs, il possède notamment Smithfield (le roi du hot-dog aux Etats-Unis) et les Français Justin Bridou et Aoste. Troisième acteur du pays, le champion des produits laitiers Inner Mongolia Yili (11,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 59.000 salariés), impliqué dans le scandale de 2008 du lait contaminé.

Tous s’intéressent au marché français. Le dernier Salon de l’agroalimentaire Sial de 2018 a attiré plus de 3.300 Chinois représentant 872 entreprises (neuvième pays en termes de fréquentation) et plus de 600 exposants.