Quand un élan citoyen redonne des couleurs à la Grande Brasserie du Levant


Début 2017, en dépit d’une très large opposition au projet, une usine des années 1930, sans doute la plus ancienne brasserie du Moyen-Orient, était détruite pour faire place à l’une des tours d’appartements de luxe emblématiques du Beyrouth moderne.À l’époque, de nombreux Beyrouthins s’étaient insurgés contre la démolition de l’historique Grande Brasserie du Levant, également connue sous le nom de brasserie Laziza, située à Mar Mikhaël. Dans une lettre ouverte publiée dans L’Orient-Le Jour quelques mois avant le début de sa destruction, des architectes et des défenseurs du patrimoine avaient alors qualifié celle-ci de « crime ». Quant aux médias régionaux et internationaux qui avaient eu vent de la démolition, ils y avaient vu un nouveau signe d’une tendance postguerre civile à sacrifier le tissu urbain au profit de nouveaux projets immobiliers plus lucratifs. Cinq ans plus tard, la plus grande partie de l’ancienne brasserie n’est plus qu’un trou béant dans la terre, muré par les promoteurs immobiliers. Mais en face, sur un terrain qui faisait également partie à l’origine du périmètre de la brasserie, les habitants du quartier se sont créé un espace informel, baptisé parc Laziza. Lors d’une journée classique dans cet espace, l’on peut y voir des gens flâner, souvent leur téléphone portable rivé à l’oreille. Il n’est pas rare, non plus, qu’un jeune homme s’offre une petite sieste sur un des bancs. Ou qu’une femme s’y installe, le temps d’une pause, avant la réunion à laquelle elle doit participer dans le quartier. Souvent, des habitants du coin passent arroser les plantes. Et à la nuit tombée, des jeunes s’y réunissent pour fumer le narguilé, boire du café et discuter.Le parc Laziza à Mar Mikhaël. Richard Salamé/L’Orient TodayHistoireFondée en 1931 par Georges Gellad, la première brasserie du Liban, Laziza, a rapidement connu le succès. Durant les décennies précédant la guerre civile, Laziza comptait parmi les bières les plus populaires du pays et l’usine était devenue une véritable institution de quartier. Les vendeurs de pommes y louaient des locaux frigorifiques et la brasserie entretenait une activité secondaire de production de gaz pour les extincteurs. Pendant la guerre civile, la brasserie distribuait de l’eau dans le quartier et servait occasionnellement de refuge à de nombreuses personnes. Épargnée durant une grande partie de ces années de guerre sans être touchée par les bombardements, la brasserie se voit toutefois obligée de fermer ses portes après avoir été la cible d’obus en 1990. En 1999, le petit-fils de Georges Gellad relance l’activité de Laziza, cette fois sous la forme de boisson non alcoolisée, toujours vendue aujourd’hui. Puis, en 2003, Laziza est rachetée par la brasserie Almaza, qui fabrique déjà les bières Almaza et Rex. Les installations de la brasserie d’origine tombent en désuétude, devenant vite un paradis pour les graffeurs. « Cet espace a un sens particulier pour moi, car à l’époque où c’était encore une usine de bière, nous avions pris l’habitude de nous y introduire et de peindre sur ses murs », déclare un artiste de rue local, connu sous le nom de Spaz. Cet espace était légendaire pour le street art, renchérit un autre artiste qui se fait appeler Exist. « Tout le monde avait quelque chose à faire à l’usine… C’était un endroit où nous invitions des graffeurs de l’étranger pour peindre. Il y avait de nombreux artistes internationaux qui travaillaient dans la brasserie. » Une clôture annonçant le futur développement immobilier du site entoure la fosse où se trouvait autrefois la partie principale de la brasserie Laziza. Quelqu’un y a tagué, en arabe : « Nous voulons un parc public. » Richard Salamé/L’Orient TodayNouvelle vieAu parc Laziza, tout a commencé en mars 2020, lorsqu’un groupe de bénévoles sous le nom de groBeirut se réunit pour nettoyer ce qui était devenu un terrain vague rempli de mauvaises herbes et de déchets, et y planter des arbres. Pour donner aux arbres une meilleure chance de survie, ils apportent de la terre plus fertile, se souvient Samer al-Hag Ali de groBeirut. « Une partie de notre travail consistait à remplacer littéralement le sol. Nous avons apporté de la terre agricole pour que les arbres et les plantes puissent pousser sainement. Ces arbres sont les plus grands de Laziza aujourd’hui », déclare Samer al-Hag Ali. Le 4 août de cette année-là, la double explosion au port de Beyrouth fauche la vie de plus de 200 personnes, fait de nombreux blessés parmi lesquels certains sont toujours handicapés et traumatise une grande partie de la population. Cette tragédie a également généré une nouvelle vague de bénévoles dans la région, y compris dans ce parc improvisé qui a rapidement trouvé un public dans une capitale manquant cruellement d’espaces verts. Les habitants du quartier ont commencé à s’y installer pour y boire du café et fumer le narguilé, les enfants jouent dans l’herbe. L’ONG locale Rashet Kheir s’est également jointe au mouvement l’été dernier et y a organisé des activités et des événements gratuits, souvent en coordination avec groBeirut. En 2021, UN Habitat a lancé un appel à partenariat pour réhabiliter et réactiver les deux parcs du quartier Rmeil – le jardin municipal officiel William Hawi et le nouveau parc Laziza – ainsi que les étroites allées qui les relient, assorti d’un financement de 90 000 dollars. Les fonds pour ce projet ont été alloués par le gouvernement japonais. En janvier, Rashet Kheir a été sélectionné comme partenaire dans la mise en œuvre du projet. Les cinq mois suivants, ils ont amélioré le parc Laziza en y installant de nouveaux bancs, des bacs à plantes, de nouvelles peintures murales et un éclairage fonctionnant à l’énergie solaire. Ils ont également travaillé avec la municipalité de Beyrouth pour réparer les raccordements d’égouts, à côté du parc, qui dégageaient une odeur désagréable. « Mais ils ont veillé à ne pas apporter de modifications permanentes au terrain », explique Ilda Nahas, fondatrice et présidente de l’ONG. Car Laziza n’est pas un parc habituel.Une petite bibliothèque à l’intérieur du parc invite les gens à emprunter un livre ou en déposer un. Richard Salamé/L’Orient Today L’avenirUne partie du complexe de la gare de Mar Mikhaël, qui sert encore en partie de station de bus et de bureaux à l’Autorité des chemins de fer et des transports publics (OCFTC), est également destinée à être transformée en parc, selon des plans dévoilés par le ministre sortant de la Culture, Wissam Mortada, son homologue des Travaux publics et des Transports, Ali Hamieh, et le président de l’OCFTC, Ziad Nasr. Un projet qui doit être financé par l’ambassade d’Italie via UN Habitat. Mais contrairement au parc qui sera créé sur le site de l’ancienne gare, le terrain situé sous le parc Laziza n’est pas une propriété publique. Il n’appartient pas non plus aux groupes locaux qui s’y sont investis pour le réhabiliter, mais demeure la propriété privée de la Grande Brasserie du Levant, rendant de fait son avenir incertain. Théoriquement, ses propriétaires pourraient décider de construire sur le terrain et donc de démolir le parc. Les groupes locaux actifs dans le parc ont dû s’y résoudre. La Grande Brasserie du Levant n’a pas pu être jointe pour des explications. La brasserie Almaza, qui a racheté l’entreprise Laziza en 2003, n’a pas répondu aux sollicitations de L’Orient Today concernant l’avenir du terrain. Sur place, les bénévoles de groBeirut ont tenté de construire un toit au-dessus d’une bibliothèque improvisée dans un coin du parc, mais, n’ayant pas obtenu d’autorisation de la municipalité, la police les en a empêchés, raconte Samer al-Hag Ali. Les plantations, en revanche, ne semblent pas susciter de réaction, dit-il. « Nous avons appris que nous pouvions planter dans le jardin mais pas construire. » « Tout ce qui est là est déplaçable », rebondit Ilda Nahas, en pointant du doigt le fait que les plantes ont été installées dans des bacs plutôt que directement dans le sol. « C’est facile à transporter et à enlever. En quelques heures, tout peut être dégagé, si jamais les propriétaires décident d’en faire quelque chose. » En attendant, « le parc est là », dit-elle. « Tant que nous pourrons l’utiliser, nous le ferons. » À Beyrouth, le fait qu’un parc soit une propriété municipale ne protège pas forcément son existence. À Geïtaoui, le jardin des Jésuites, bien municipal qui abrite l’une des trois bibliothèques publiques de la ville, a été menacé à deux reprises de destruction pour construire un parking, en 2013 et 2017, mais les protestations des riverains ont mis un terme à ces projets. À Tallet el-Khayat, la mobilisation n’a en revanche pas suffi pour sauver en 2019 le jardin historique du mufti Hassan Khaled, qui a été démoli pour laisser place à un parking. La promesse avait été faite aux riverains qu’un nouveau parc serait construit au-dessus de la structure de stationnement, mais trois ans plus tard, les Beyrouthins n’ont rien vu apparaître d’autre qu’un terrain vague empli d’ordures – et aucun nouveau parking. Selon une étude récente publiée dans la revue Smart Cities, 5,75 % du territoire de la capitale est occupé par des parkings hors voirie. Ceux-ci occupent trois fois plus de terrain dans la ville que les espaces verts. D’ailleurs, environ la moitié de la parcelle sur laquelle se trouve le parc Laziza sert de parking aux conducteurs en quête d’espace de stationnement. Pour l’heure, le projet financé par les Nations unies est terminé, mais Rashet Kheir prévoit de continuer à organiser des événements gratuits dans l’espace et se dit confiante quant à l’avenir du parc. « Nous vivons pratiquement à côté. C’est comme, tout simplement, prendre soin d’un chez-soi », souligne Ilda Nahas. Quoi qu’il en soit, ajoute-t-elle, les voisins ont tout à fait adopté cet espace et le nettoient, y jardinent et l’arrosent sans se faire prier. Cependant, les voisins ne sont pas toujours d’accord sur la meilleure utilisation de l’espace. La question d’autoriser ou pas la venue de chiens dans le parc a par exemple fait l’objet de vives discussions, certains propriétaires de chien ne ramassant pas systématiquement les déjections de leurs animaux. Signe des désaccords, un panneau en papier interdisant l’accès aux propriétaires de chien a été accroché et retiré à plusieurs reprises. D’autres riverains se plaignent des jeunes qui se livreraient à des démonstrations inappropriées d’affection dans cet espace. Selon Ilda Nahas, Rashet Kheir a tenté de régler les différends en formant un comité de voisinage composé de personnes du quartier d’origines diverses. Ils ont également suspendu un panneau demandant aux propriétaires de chien de nettoyer après leurs animaux et veillé à ce que le parc ne dispose pas de coins isolés propices aux démonstrations inappropriées d’affection. Nombreux sont ceux qui regrettent encore la disparition de la brasserie Laziza qui se trouvait ici, même s’ils apprécient ce nouvel espace public. Spaz et Exist, qui affirment que certaines de leurs œuvres d’art ont été perdues lors de la destruction de la brasserie et de la rénovation du parc, semblent quant à eux s’accommoder des changements survenus dans le quartier. « Je suis content que ça ait tourné comme ça, c’était le chaos avant, et pourtant on se détendait ici », dit Spaz. « Le parc est incroyable, observe Exist. Il n’y a pas d’usine à bière, mais il y a un parc. C’est vraiment génial. » Cet article a été originellement publié en anglais sur le site de « L’Orient Today », le 30 juin 2022.Début 2017, en dépit d’une très large opposition au projet, une usine des années 1930, sans doute la plus ancienne brasserie du Moyen-Orient, était détruite pour faire place à l’une des tours d’appartements de luxe emblématiques du Beyrouth moderne.À l’époque, de nombreux Beyrouthins s’étaient insurgés contre la démolition de l’historique Grande Brasserie du Levant,…


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