Rendez-vous culture : Dimey, père et fille


se retrouver fille-mère dans les années 1960, en étant enseignante, en supportant le regard des autres, en province, c’était compliqué, il y avait une dimension humiliante. Cette histoire entre mon père et ma mère n’a pas duré longtemps, ma mère a choisi de ne pas avorter. Elle a choisi de ne rien me dire sur mon père, c’était son secret.Vos études terminées, vous quittez Châteauroux, vous vous installez à Paris animée d’un rêve, devenir artiste, un rêve que vous embrasserez. Hasard de la vie, vous vous installez à proximité de la fameuse rue Lepic et du non moins fameux Lux Bar, vous rencontrez Bernard Dimey sans même savoir que cet homme singulier est votre père…D. D.  : Un signe du hasard a tout changé. Une amie de Châteauroux faisait des études de journalisme à Paris, elle libérait un studio rue Constance, quand elle a su que je venais à Paris faire du théâtre, j’ai repris sa chambre. Si son appartement avait été dans le XIIe arrondissement, je n’aurais jamais connu mon père. J’ai vite épousé les pas de mon père, je le croisais, je le voyais tous les jours, mon père était incontournable, c’était la personnalité du quartier. Il habitait une rue parallèle à la rue Lepic, il venait tous les jours au Lux Bar boire un coup, enfin, plusieurs, le quartier des Abbesses était un véritable village, Bernard Dimey était la figure du quartier, on ne pouvait pas ne pas le voir. Il était intriguant, ne connaissant pas Paris, pour moi, un gros bonhomme barbu avec un gros ventre, un peu négligé, c’était un peintre. J’étais persuadée qu’il était peintre. Je le trouvais sympa.

« Cette poésie est entrée en moi »

Vous en arrivez à découvrir l’univers de Bernard Dimey salle Pleyel sans savoir qu’il est votre père…D. D.  : Pendant plusieurs mois, je me suis acclimatée au quartier, j’ai intégré le cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet, je me rendais donc dans le IXe arrondissement, n’ayant pas de sous, je faisais la manche place Clichy, j’ai commencé à connaître des habitants de ce quartier, la boulangère, le fleuriste, un oiseleur, je connaissais également Bernard Dimey, il me saluait quand je le croisais. Un jour, sur un boulevard, j’ai découvert son visage sur une affiche annonçant qu’il se produirait salle Pleyel. J’ai compris qu’il n’était pas peintre. A la boulangerie, tout le monde parlait de Nanard, de son spectacle à Pleyel, j’ai été intriguée et je me suis débrouillée pour me payer une place. J’écoutais Brel depuis l’âge de 4 ans, je me gorgeais de poésie, Aragon, Eluard, Prévert, arrivée à Pleyel, j’ai reçu sa poésie d’une façon très particulière, cette poésie est entrée en moi, j’ai été bouleversée, au point de pleurer. A la fin du spectacle, Bernard Dimey assurait une séance de dédicaces, je n’avais pas d’argent pour lui acheter un disque, mais j’ai eu envie de lui dire que j’aimais beaucoup ce qu’il faisait. Je me suis retrouvée face à lui, j’ai pu lui dire à quel point j’avais été émue, ça l’a fait marrer. Son éditeur est arrivé, ils partaient manger, Bernard m’a demandé si j’étais toute seule et nous sommes partis casser la graine. Je n’étais pas timide, j’ai accepté, nous sommes partis à dix ou douze chez Michou, le grand ami de Bernard. J’étais fascinée, c’était hallucinant, vers 2 ou 3 h du matin, il a eu la gentillesse de me raccompagner, nous avons fait un petit bout de chemin ensemble, il m’a posé des questions sur ma vie, j’ai donné le prénom de ma mère, ma mère enseignante, nous nous sommes quittés au bout de la rue où j’habitais, Bernard m’a dit qu’il était tous les matins au Lux Bar, que je pouvais passer le voir.Vous avez accepté l’invitation…D. D.  : Oui, quelques jours plus tard. J’ai descendu la rue Lepic, il était au Lux Bar, je suis passée lui dire bonjour, nous avons discuté et il a tenu à m’inviter au restaurant le soir-même. J’ai accepté, je ne sais pas encore pourquoi, au dîner, il a commencé à me poser plein de questions, j’ai répondu précisément et à un moment, Bernard m’a dit « Je crois bien que tu pourrais être ma fille ». Voilà, ça s’est passé comme ça. J’ai ensuite pris contact avec ma maman pour qu’elle me confirme. J’ai donc appris que ce gros bonhomme était mon père.Au-delà du choc, de ces hasards de la vie, de cette rencontre surréaliste, vous vous découvrez avec votre père un point commun, un goût partagé pour la poésie…D. D.  : Exactement  ! Le choc a été très fort, quand on n’a pas eu de père, son père, on le rêve. J’ai rêvé d’un père pendant des années, mon père ne correspondait pas forcément à l’image que je pouvais avoir de lui. Ce qui a pu nous réunir, c’est surtout les mots, la poésie. Il n’était pas un père, il ne pouvait pas être un père, Bernard était très pudique, un peu ours.Votre père avait-il connaissance de votre existence ?D. D.  : Ma mère avait envoyé une lettre à mon père pour lui dire qu’elle était enceinte, il a pris connaissance de cette lettre mais il n’a jamais répondu. Il savait que ma mère allait garder l’enfant, il savait donc qu’il avait un enfant à Châteauroux.Votre père a une quarantaine d’années lorsque vous le rencontrez à Paris, mais son style de vie et ses excès ont déjà fait leur œuvre, ses années sont comptées…D. D.  : Bernard a voulu m’emmener partout, me faire rencontrer les grands de la chanson, ses amis, j’étais sa victoire de la vie, il souhaitait me voir tous les jours, pour rattraper le temps perdu, ça a été merveilleux. Nous partagions beaucoup de choses, il me lisait ses auteurs préférés, entendre un tel bonhomme vous lire Giono, Maupassant ou Balzac, c’est quelque chose de totalement hallucinant. Nous avons passé les trois années et demie merveilleuses, nous avons profité du temps qu’il nous restait.Bernard Dimey a écrit pour Aznavour, Gréco, Mouloudji et tant d’autres. Ces personnes ont-elles été loyales, reconnaissantes, lorsque votre père a rencontré certaines difficultés ?D. D.  : Bien sûr que non  ! Je ne vais pas vous dire qui, quoi, comment, ce n’est pas utile. Oui, certaines personnes n’ont pas été reconnaissantes, la chanson a évolué et à une période, mon père s’est retrouvé, d’une certaine façon, assez isolé, il s’est d’ailleurs mis à dire ses poèmes dans des cabarets, pour gagner des sous, pour s’en sortir. Il a été bien exploité et il en a souffert.

Rendez-vous culture : Dimey, père et fille

Une œuvre méconnue

Je me suis occupée de Suzanne Dimey Avec sa pudeur, son côté bourru, je n’ai jamais osé dire à mon père que je l’aimais. Chaque soir, je suis face à lui, les yeux dans les yeux, devant son portrait, je le regarde et lui parle, je lui dis que je l’aime. Je raconte une belle histoire, je fais découvrir l’œuvre de Bernard et je boucle la boucle. A 20 ans, je n’en voulais pas de ce père, de cet homme dégoûtant qui puait la clope et le vin, de ce mec moche, j’avais tellement rêvé d’un autre père. Il aura fallu toutes ces années pour arriver à ça, pour parvenir à exprimer cet amour, c’est génial  ! Le spectacle a été présenté à Paris, allez-vous poursuivre cette aventure avec une tournée en province ?D. D.  : Oui, je l’espère. La presse est unanime, le public est au rendez-vous, c’est chouette chaque soir. J’espère venir jouer en Haute-Marne, je ne rêve que de ça, j’espère jouer au théâtre de Langres où j’ai déjà eu l’occasion de jouer.Propos recueillis par Thomas Bougueliane

L’instant archives : Richard et Bernard, ensemble, à Nogent

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