Retraites : "Il y a une fenêtre d'opportunité pour faire la réforme maintenant"


Valeur travail, réforme de l’assurance-chômage, recul de l’âge de départ en retraite. Le chantier des réformes est relancé en ce début de quinquennat. Marc Ferracci, député Renaissance, spécialiste du marché du travail et rapporteur du projet de loi assurance-chômage (et proche d’Emmanuel Macron), défend la société du « plein-emploi » : la seule voie possible, selon lui, pour dégager des marges de manoeuvre budgétaires afin de protéger notre modèle social et financer les investissements dont la France a besoin. 

L’Express : C’est le débat un peu polémique – certains diront stérile – du moment : la valeur travail est-elle de droite ou de gauche ? 

Marc Ferracci : Il faut déjà s’entendre sur ce qu’on met dans ce terme. On confond souvent deux notions : le travail en tant qu’activité humaine et le travail en tant que moyen de subsistance. En réalité, il y a peu de débats dans l’espace politique sur le fait que le travail est un élément constitutif de la vie en société. C’est un facteur d’émancipation, de cohésion et d’interaction sociales. De ce point de vue, la notion de valeur travail transcende les clivages politiques. Et la question de savoir si elle est de droite ou gauche n’est pas pertinente. Après, il y a une question différente : est-ce qu’on structure notre projet politique collectif autour de ce sujet ? Le gouvernement a posé l’objectif d’atteindre le plein-emploi à la fin de ce quinquennat. C’est ambitieux car même si nous sommes passés d’un taux de chômage de 9,5% à 7,4% en six ans. car la population à remettre en emploi est de plus en plus éloignée du marché du travail. Cela signifie qu’il faut continuer à transformer le pays de façon audacieuse, sans être dans la demi-mesure.  

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Vous défendez une société du plein-emploi, que mettez-vous derrière cette idée ? 

En réalité, j’attache moins de valeur à l’objectif de taux de chômage qu’à celui de taux d’emploi. La France a un taux d’emploi de 68%, qui est de 8 à 9 points inférieur à celui de l’Allemagne et de nos principaux voisins européens. Il faut donc réduire cet écart, c’est ce qui nous donnera des marges de manoeuvre pour continuer de financer notre modèle social, de financer des investissements dans l’éducation, la santé, la sécurité, la transition écologique. Compte tenu du niveau de la dette et de la remontée des taux d’intérêt, je ne vois pas d’autre stratégie que celle de l’emploi et de la croissance pour restaurer des marges de manoeuvre budgétaires. C’est important aussi de viser le plein-emploi parce que trop de fractures traversent encore la société française : générationnelles, territoriales ; inégalités en fonction des origines. L’objectif de plein-emploi ne devrait pas faire débat ! Enfin, dans l’imaginaire collectif, le plein-emploi renvoie aux Trente Glorieuses, une société où les parents craignaient moins qu’aujourd’hui pour l’avenir de leurs enfants, où le rapport de force entre les travailleurs et les employeurs était plus en faveur des premiers. 

L’invocation du droit à la paresse aujourd’hui, c’est le reflet de mutations sur le marché du travail ou une provocation politique ? 

Il y a évidemment une part de provocation dans cette expression, et sans doute un clin d’oeil politique. Le Droit à la paresse est le titre d’un essai de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx. Mais sur le fond, parler de droit à la paresse, c’est avoir une vision totalement erronée de ce que sont les périodes de transitions professionnelles. Pour l’immense majorité des gens, ces périodes ne sont pas des moments d’oisiveté, mais des moments de remise en question, de recherche d’emploi, et parfois d’anxiété. La majorité des gens inscrits à Pôle emploi sont en recherche active d’un poste. Ils ne sont pas oisifs, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas qu’ils cherchent plus activement ou mieux. Aujourd’hui, l’aspiration des Français n’est pas de faire valoir un droit à la paresse.  

Vous parliez plus tôt de l’objectif de plein-emploi et de la difficulté à continuer à faire reculer le chômage. Dans ce contexte, la réforme de l’assurance chômage est-elle vraiment la solution au problème des pénuries ou est-ce un totem politique ? 

Ce n’est ni une solution miracle ni un totem. Cette réforme aura des effets sur l’emploi. De nombreuses études montrent que la modification des règles de l’indemnisation (que ce soit la durée ou l’éligibilité car nous ne toucherons pas au montant) ont des effets sur le comportement des personnes. Cela aura un effet sur le rythme auquel les chômeurs retrouvent un emploi. Au-delà des travaux scientifiques, cette réforme répond à un besoin du terrain, celui des entreprises mais aussi des citoyens, qui sont confrontés à des pénuries de conducteurs de cars scolaires, d’assistantes maternelles. Est-ce pour autant l’alpha et l’omega de la baisse du chômage ? Non.  

Pour réduire le chômage, il faudra actionner d’autres leviers de façon simultanée : améliorer encore l’accompagnement des demandeurs d’emploi, et c’est tout l’enjeu de la réforme de France Travail ;; lever un certain nombre de freins périphériques comme le problème de la garde d’enfants ou l’accès au permis de conduire. C’est enfin le sujet de l’attractivité des métiers, qui est moins de la responsabilité de l’Etat que des entreprises. Par ailleurs, il faut accompagner les demandeurs d’emploi, mais aussi accompagner les entreprises et notamment les plus petites dans leur recherche de candidats. Beaucoup d’entre elles ne sont pas armées pour recruter. Calibrer une offre d’emploi, c’est compliqué. De nombreuses d’entreprises proposent des salaires trop bas ou des conditions d’emplois dégradées et mettent des mois pour s’apercevoir que le compte n’y est pas du tout. Il faut donc agir des deux côtés, en réduisant à la fois la durée de vacance des postes et la durée de chômage pour un travailleur. Cela impose des mesures volontaristes. 

L’opposition et les syndicats ne cessent de répéter qu’il n’y a aucune étude économique montrant l’efficacité de la modulation de l’indemnisation du chômage. 

Un système d’assurance-chômage doit à la fois protéger les revenus des demandeurs d’emploi et inciter au retour à l’emploi, deux objectifs a priori contradictoires mais qui peuvent être atteints grâce à la modulation. et donc être plus généreux, car la durée du chômage a tendance à s’accroître. A contrario, quand la croissance repart et que les opportunités d’embauches sont plus nombreuses, si l’on veut inciter les demandeurs d’emploi à reprendre un travail, on doit exercer une contrainte supérieure.  

L’exemple canadien va-t-il inspirer la réforme ? 

Au Canada, la modulation concerne trois critères : l’éligibilité, la durée et le montant de l’indemnisation. Olivier Dussopt a déjà écarté la troisième option. Mais les deux autres paramètres peuvent en effet être de bonnes pistes : il faut faire bouger des éléments clairs, simples, bien connus pour que les comportements s’adaptent, car si on fait bouger des règles que les demandeurs d’emploi ne comprennent pas, cela n’a aucun effet. La concertation entre le ministère et les partenaires sociaux sera l’occasion d’aborder des pistes, qui seront ensuite relayées aux parlementaires pour leur permettre d’avoir un débat informé lorsque le projet de loi arrivera à l’Assemblée et au Sénat. 

Avec ce projet de loi, l’Etat est-il en train de reprendre définitivement la main sur la gouvernance de l’assurance-chômage ? 

Non, dans son article premier, le projet de loi autorise le gouvernement à continuer de définir par décret les règles de l’assurance-chômage avec deux ambitions : prolonger les règles issues de la réforme de 2019 – sinon il n’y aura plus de base juridique pour indemniser les chômeurs à partir du 1er novembre – et introduire cette modulation sur des paramètres et des critères qui seront discutés. Cette prolongation va nous permettre d’avoir du recul sur la réforme de 2019, qui est entrée tardivement en vigueur à cause du Covid, mais aussi de se donner du temps pour réfléchir avec les partenaires sociaux à un nouveau cadre de gouvernance. Le cadre actuel ne satisfait personne, ni les partenaires sociaux, ni le gouvernement, ni le Parlement, qui n’est pas associé à la définition des règles. Une réflexion globale est donc nécessaire dans les prochains mois. 

Pas de négociation pour l’assurance-chômage, introduction potentielle de la réforme des retraites dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. avec la menace d’utiliser l’article 49.3. Nous sommes bien loin des discours sur une « nouvelle méthode » tenus par le président pendant la campagne, non ? 

Sur l’assurance-chômage, il n’y aura pas de négociation car les principales organisations syndicales et patronales ne l’ont pas souhaitée, mais tout de même une concertation. Pour les retraites, un débat démocratique a eu lieu pendant la campagne présidentielle. On a beaucoup dit que les discussions de fond avaient été escamotées pendant la campagne, mais s’il y a bien un sujet qui a occupé l’opinion publique et les médias, c’est celui de la retraite à 65 ans ! L’exécutif a donc un mandat pour agir et, il est important de le rappeler, cette réforme des retraites avec un recul de l’âge de départ est essentielle pour accroître le taux d’emploi dans notre pays et aller vers une société du plein-emploi.  

Justement, cette réforme pourrait-elle passer par un allongement de la durée de cotisation plutôt que par un recul de l’âge de départ ? 

L’observation des précédentes réformes montre que les mesures d’âge ont des effets importants et rapides sur le plan budgétaire et surtout sur celui de l’emploi. Quand on recule la borne de départ. Pourquoi ? Car il s’agit d’une information accessible à tout le monde, salariés comme employeurs, et donc la discussion sur le maintien des seniors dans l’emploi peut tenir compte de ce paramètre. L’effet d’une augmentation de la durée de cotisations est plus incertain. et a fortiori pour les employeurs. La discussion sur le maintien dans l’emploi peut moins facilement intégrer cela. C’est d’autant plus important que l’équilibre budgétaire du système des retraites n’est pas le sujet de cette réforme. Le but est de travailler plus nombreux et plus longtemps, car nous avons un taux d’emploi plus faible que celui de la plupart de nos voisins, surtout aux deux extrémités de la pyramide des âges. 

L’opposition vous dira que les seniors ne travailleront pas forcément plus, mais qu’ils seront en arrêt maladie ou au chômage. 

Le relèvement de l’âge de départ ou l’allongement de la durée de cotisation ont un effet sur l’âge de départ effectif, et c’est ce que nous recherchons. Mais il est vrai qu’il faut équilibrer cette réforme – et elle le sera, des engagements ont été pris pendant la campagne présidentielle – avec des mesures d’accompagnement sur la pénibilité ou les carrières longues par exemple. Il faut également réformer les dispositifs de transition emploi-retraite. En particulier le cumul emploi-retraite, qui est aujourd’hui trop compliqué et trop peu attractif, afin que les gens puissent partir de manière graduelle et progressive, en ayant la possibilité de cumuler emploi et retraite tout en acquérant des droits à la retraite, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.  

Au-delà de ces mesures d’accompagnement, une politique globale et cohérente sur l’emploi des seniors est également à mener. Ce n’est pas un sujet simple et nous n’avons pas de potion magique, mais je crois qu’une grande partie de l’effort doit être fait par les entreprises. Nous pourrions les inciter à faire acte de transparence. De la même manière qu’un index d’égalité professionnelle femmes/hommes a été mis en place et a commencé à faire évoluer des comportements, nous pourrions identifier les entreprises qui jouent le jeu de l’emploi des seniors. Cela servirait d’aiguillon, mais faciliterait aussi la recherche d’emploi des plus de 55 ans, qui sont aujourd’hui très vite démobilisés après avoir envoyé des centaines de CV à des entreprises ayant en réalité abandonné l’idée de recruter des seniors. Pour leur retour à l’emploi, il faut également prendre en compte le fait qu’ils ont souvent eu des carrières longues qui leur ont permis de monter dans les grilles de salaires et que les offres qu’on leur propose ne correspondent souvent pas à leur niveau de vie. J’ai poussé une proposition pour résoudre ce problème et inciter les seniors à reprendre un emploi, et j’espère que le gouvernement la reprendra : leur donner une partie des droits résiduels à l’assurance-chômage pour compenser la décote salariale. Si le système est bien calibré, il peut être gagnant-gagnant. 

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Dérapage inflationniste, inquiétudes géopolitiques. Franchement, est-ce vraiment le bon moment pour lancer une réforme des retraites ? 

Il n’existe pas de « bon contexte », et nous avons bien vu ces dernières années que des événements inattendus peuvent survenir à tout moment et percuter la vie politique. Je pense que nous avons, au contraire, une fenêtre d’opportunité pour faire la réforme maintenant. Cette réforme est nécessaire et nous ne savons pas où nous en serons dans six mois. Si nous ne la faisons pas, nous ne parviendrons pas à dégager les milliards d’euros de financement dont nous avons besoin pour engager les transformations essentielles pour le pays. 

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